Horizons d'émancipation

Europe, les enjeux du syndicalisme

Europe : la révolution, possible?

Le débat des élections européennes ne passionne pas les foules. Les Gilets Jaunes parlent même de mascarade électorale. L’abstention sera à nouveau le principal marqueur du scrutin. Les résultats s’annoncent désespérants, entre enracinement des forces européennes d’extrême droite et absence d’alternative crédible à gauche. Pour autant devons-nous nous désintéresser de l’enjeu que constitue la dimension européenne de contestation du système capitaliste ? Peut-on faire la révolution dans un seul pays ? Où en sommes-nous des enjeux syndicaux européens ? Y-a-t-il des luttes européennes prometteuses ? Tous les articles du dossier sont ici.

La question de l’Europe est souvent mal posée quand on parle de transformation sociale.

Il existe à gauche un héritage complexe sur la question européenne, plongé de manière le plus souvent inconsciente dans les débats et les rapports de forces de l’après-guerre. Les socialistes du XIXe siècle avaient l’échelon européen en tête. Marx envisageait l’unité de l’Allemagne comme un prélude à la fédération européenne. Bakounine souhaitait la fusion de l’Association internationale des travailleurs avec la Ligue de la paix et de la liberté, qui se prononçait pour les États-Unis d’Europe. Les théories de Proudhon restent une source d’inspiration pour les fédéralistes aujourd’hui. Plus près de nous, Kautsky prônait des États-Unis socialistes d’Europe, idée conservée par la suite chez Trotski et certains de ses disciples. Marceau-Pivert présidait, dans l’après-guerre, le Mouvement pour les États-Unis socialistes d’Europe, qui regroupait bon nombre des figures européennes du socialisme de gauche. Il y a là tout un héritage à revendiquer, pour ne pas laisser l’Europe à la droite.

Pragmatiques, les syndicats actuels se sont accommodés de l’Union européenne, prenant volontiers appui sur la législation européenne chaque fois qu’elle est plus favorable aux salarié.es que sa version nationale. Ainsi, on voit la CGT et les tribunaux de prud’hommes détricoter la fameuse loi Travail au nom du droit européen. Il ne faut pas avoir les yeux rivés sur l’échelle nationale : dans de nombreux pays, ce droit européen est plus progressiste en matière sociale et pour l’égalité femmes-hommes que le droit national. Les deux dernières décennies ont vu monter en puissance les grèves transnationales, lorsque plusieurs sites d’un même groupe en Europe font grève simultanément. C’est pour cela que la Confédération européenne des syndicats est un outil nécessaire, même si les syndicats n’en tirent pas encore pleinement partie.

Au-delà des luttes syndicales, il faut se demander quel rôle l’échelle Européenne joue dans les projets de transformation sociale. Lorsque le gouvernement Tsipras a cédé aux pressions de la Troïka, cela a créé un certain désarroi à gauche dans toute l’Europe. Celles et ceux qui avaient prophétisé son échec se sont frottés les mains, d’autres ont hurlé à la trahison. Plus lucidement, certain.es se sont demandé.es ce que la petite Grèce (1,3% du PIB de l’Union européenne) pouvait faire seule pour transformer la société ? L’échelle nationale est-elle pertinente pour cela ? On peut poser la question dans l’autre sens : quel rôle jouerait l’Europe, deuxième puissance économique mondiale, appuyée sur une forte tradition démocratique et sociale, si elle faisait les choix nécessaires pour changer son économie, la démocratiser,  en finir avec la dictature des actionnaires, se donner les moyens de la transition climatique et sociale ? Dans cette perspective, la question n’est pas : pour ou contre l’Union européenne, mais : quels moyens se donne-t-on pour offrir une perspective politique et un projet de société à l’échelle européenne.

Nicolas Dessaux

Rebonds

L’article de Nicolas a fait réagir dans l’équipe de rédaction de Cerises.

« La CES est un outil nécessaire » ?

Loin de moi l’idée de nier l’utilité d’une coordination internationale du syndicalisme ! Précisons que la CES n’est pas le secteur européen de la CSI[1], ni bien entendu de la FSM[2]. Sa création, son existence et son fonctionnement sont étroitement liés à l’Union européenne. La CES accompagne le système capitaliste, prétend le réguler pour que les salarié.es en retirent le maximum d’avantages mais n’en remet nullement en cause l’existence. L’essentiel du travail de la CES consiste à faire du lobbying, à tenter de faire vivre le pseudo « dialogue social » (dont nous connaissons les grandes limites) au niveau européen ; l’action revendicative n’est pas du tout une priorité, la transformation sociale totalement absente. Qu’il y ait des organisations syndicales de lutte membres de la CES ne fait pas de doute : c’est pour cela que l’urgence est plutôt à coordonner l’activité du syndicalisme que l’on qualifiera ici d’anticapitaliste, et cela que les organisations soient membres d’une des confédérations internationales ou pas[3]. Ce sera plus utile que de perpétuer une institution dont la présidence à compter de juin sera exercée par Laurent Berger ; et cela évite de présenter comme seule alternative, la FSM dont le soutien à des États dictatoriaux est insupportable.

Christian Mahieux

Il y aurait matière à débat…

Il y aurait là matière à un débat plus large sur les enjeux du syndicalisme en Europe et plus généralement, des possibilités et des formes d’organisation à cette échelle – et ce serait une bonne chose. C’est à dessein que j’ai inclus cette « petite phrase » : la CGT, dont je suis adhérent, est traversée depuis des années par un débat sur son adhésion à la CES. Les arguments des anti-CES sont peu ou prou ceux que tu développes, qui ne sont pas infondés même s’ils pourraient être nuancés, auxquels viennent s’ajouter une bonne dose de nationalisme sous couvert d’opposition à l’union européenne. Que proposent les opposants à la CES dans la CGT ? Retourner à la FSM, la centrale stalinienne, aux côtés notamment des syndicats d’état de la Corée du Nord et de Syrie. C’est donc une opération purement politique. Si telle est l’alternative, je choisis la CES sans hésitation aucune, avec ses défauts. Cela n’est pas incompatible, loin de là, avec la coordination des syndicats de lutte : ce que je souhaite mettre en avant, c’est l’importance de ne pas oublier l’échelon européen et de construire à cette échelle.

Nicolas Dessaux


[1] Confédération syndicale internationale

[2] Fédération syndicale mondiale.

[3] C’est un des objectifs du Réseau syndical international de solidarité et de luttes (www.laboursolidarity.org)

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