État des lieux :
Des élèves sans professeurs, des bacheliers qui ne parviennent pas à s’inscrire à l’université, des étudiant.es sous-alimenté.es, des retraité.es qui ont travaillé toute leur vie et qui pointent aux Restos du cœur, des malades qui n’ont plus les moyensde se soigner, des transports en commun supprimés, des travailleurs dont une grande partie du salaire passe à payer l’essence pour se rendre sur leur lieu de travail, les petits agriculteurs morts et enterrés, les jeunes paysans bio étranglés, des personnes âgées mourant dans les couloirs des hôpitaux faute de personnel, des infirmières et infirmiers au bord du burn out et en rupture de perfs, les femmes toujours moins payées que les hommes à qualification égale, les habitant.es des quartiers populaires abandonné.es, ostracisé.es, les gens racisés vivant dans la crainte d’une bavure dans le dos, les syndicalistes méprisés et chargés par la
police, des milliers de morts pendant une canicule annoncée, des pompiers sans équipement, 3 morts par jour à cause du boulot, des gens privés de leurs allocations chômage car les serveurs sont inaccessibles, 30 % des ayants droit aux aides sociales qui ne les touchent pas, des jeunes travailleur.euses (de ceux et celles qui « se lèvent tôt le matin ») qui dorment dans leur voiture parce qu’ils.elles ne trouvent pas où se loger, de plus en plus d’enfants à la rue, les parcs qui se
remplissent de sans-abris (quand des milliers de logements sont vides ou occupés 15 jours par an par de richissimes propriétaires), la nature ravagée, les défenseurs de l’environnement traités «d’éco-terroristes », le code du travail piétiné, les défenseurs du droit international criminalisés. La guerre comme horizon, exit la culture et l’éducation. Voilà où en est notre pays du côté du peuple.
Et en face ? En vingt ans, les dividendes distribués aux actionnaires des entreprises françaises du CAC40 ont augmenté de 269 %, les 53 milliardaires français sont désormais plus riches que plus de 32 millions de personnes réunies, soit près de la moitié de la population, en 24 minutes en moyenne, un milliardaire gagne l’équivalent du revenu annuel moyen d’un Français, soit 42 438 euros. Depuis
l’arrivée au pouvoir d’Emmanuel Macron en 2017, la fortune des milliardaires français a doublé, ce gain de plus de 220 milliards d’euros, concentré sur à peine 32 personnes, équivaut au financement de plus de 10 000 postes d’enseignants pendant près de 400 ans. Des hommes-glaçons au balcon de leurs châteaux avec leurs pompes à 1000 euros qui font la morale au petit peuple : « Il va falloir faire des sacrifices ». Un Président de la République qui encourage à faire des enfants pour la guerre. Une présidente de l’Assemblée Nationale qui soutient la guerre génocidaire à Gaza (« Soutien inconditionnel à Israël » puis, un an et demi plus tard, 70 000 morts, une famine, une avalanche de rapports de l’ONU et des rendus de la justice internationale en plus, s’en excuse du bout des lèvres : « Le mot était mal choisi » mais, quand même, « ils (les Palestiniens) sont en fait responsables de leur propre malheur »), des industriels qui en font leur beurre. Etc, etc. Des sourires
Colgate pour des hommes hors sol sortis du pressing, sourds et aveugles, sauf pour défendre leur patrimoine. Et le fascisme, blanchi au podium des grands médias. Voilà où nous en sommes du côté des puissants. Victor Hugo : « La pensée est le droit sévère de la vie. Aujourd’hui ne naît pas impunément d’hier. Le droit a sa colère et la colère du droit est un élément de progrès ».
Rennes, Bretagne, le 17 octobre 2026 :
Du jamais vu : des milliers et des milliers de manifestant.es, jeunes, anciens, lycéens, étudiants, travailleurs, chômeurs, de la campagne ou de la ville, des quartiers populaires ou des lotissements, tous mêlés. On chante, on danse, on rit de se voir si nombreux et si différents, on pousse des slogans communs : tous, enfin, réunis ! Une lycéenne demande à une vieille dame : « Est-ce que je peux vous faire un câlin ? ». Et la vieille dame de lui répondre : « Bravo les jeunes, on est fiers de vous !». Des pancartes-poèmes en carton : pas le temps, pas les moyens de faire mieux. La mobilisation dépasse de très loin celle des organisations traditionnelles : c’est le cœur, avec ses joies, ses souffrances, ses colères, ses espoirs, son humour aussi qui chante. Il y a tant de monde que la foule est obligée de déborder sur les rues perpendiculaires aux quais : comment va-t-on faire pour suivre le circuit prévu ?
Premiers tirs de lacrymogène place de la République d’où doit partir la manifestation : on est tellement compressés qu’il est impossible de les fuir. On se bouche le nez, on ferme les yeux, on tousse, on pleure, mais on fera ce pour quoi on est là : marcher pour la justice. Après la place de la Mission, au croisement avec le boulevard de la Liberté, les casqués sont là et, de loin, la foule leur dit tout son amour. Ils font mine de se replier, les gens applaudissent et les plus jeunes qui ne sont pas encore rompus aux tactiques policières s’avancent en riant : tirs groupés de grenades. On reprend la marche comme on peut : serrés comme des saucisses, des saucisses pleurant, toussant et crachant. Les jeunes prennent soin des vieux, leur offrant de l’eau, du sérum physiologique, les accompagnant pour aller s’asseoir sur un rebord de vitrine ou un plot quelconque, le temps de reprendre leur souffle. Petite pause, une fanfare joue une musique gaie et entraînante et on repart sur le boulevard de la Tour d’Auvergne, surtout, ne pas laisser de creux dans le cortège. À la hauteur de l’hôtel de police, un groupe d’une dizaine de CRS en errance apparaît : qu’est-ce qu’ils peuvent bien foutre là tous seuls, si loin de leurs collègues ?! En face d’eux quelques milliers de personnes, on les sent quelque peu « stressés ». La foule rigole, se moque d’eux, les siffle : « Tout le monde déteste la police » puis « La police déteste tout le monde ». Ils poursuivront leur marche vers on ne sait où, en rasant les murs : aucun geste agressif, aucun projectile lancé, la jeunesse en colère reste parfaitement maîtresse d’elle-même. On longe la voie de chemin de fer : impossible d’obliquer vers la place Charles de Gaulle, comme d’habitude, pour ensuite pouvoir rejoindre la place de la République où doit avoir lieu la dislocation. On va tout droit : rapidement, la place de la gare est totalement envahie. Deux-trois personnes ont allumé un feu avec divers matériaux : « Putain, qu’est-ce que vous foutez là, à part nous enfumer nous ?! On n’en a peut-être pas assez avec les gaz lacrymo ?! ». On enfile l’avenue Janvier, espérant ainsi pouvoir rejoindre les quais vers République. Tout au bout, côté Sud de la Vilaine, c’est barré : reretirs de lacrymo, 2 ou 3 cannettes explosent à 20 mètres des tortues Ninja. Pas de panique, on va prendre les rues latérales. Certains font demi-tour pour tenter de sortir du guêpier par la rue St Hélier, d’autres enfilent la tranquille petite rue Toullier qui longe le lycée Émile Zola et se poursuit, vers l’Ouest par la rue du Pré Botté. Ah oui mais non, parce qu’elle aussi est bouchée : rereretirs de lacrymo.
Vous avez dit « nasse » ? Pourtant il paraît que c’est interdit par le code d’honneur de la police (et accessoirement par la loi aussi). Des jeunes : « Mais c’est pas possible, ils sont fous ! ». Puis tout le monde se met à lancer des noms d’oiseaux (extrêmement dangereux, il faut le dire) en direction des forces dites « de l’ordre ».
Que faire ? La rue Toullier est barrée derrière nous, on ne peut plus faire demi-tour, la rue à gauche donne sur le boulevard de la Liberté où sont stationnés des dizaines de cars de police, devant nous la rue du Pré Botté est inaccessible et on entend que ça tire de partout. Sur la droite, il y a la fin de la rue du Capitaine Dreyfus, quasi une ruelle, avec, tout au bout, la passerelle piétonne qui permet de rejoindre la rive Nord de la rivière. On tente. Incroyable, pas un flic : il y a trop de manifestants, ils ne peuvent pas être partout, ils se concentrent sur les grosses artères et les rues immédiatement adjacentes. Aucune bousculade, des centaines et des centaines de gens font juste le plus vite possible pour franchir ce goulot d’étranglement afin de sortir de l’enfer. Place St Germain, rue de Coëtquen, place de la mairie. : sans le vouloir, nous avons pris de revers les quelques CRS stationnés en bas, rue d’Orléans ! On les imagine pas très fiérots sous leurs petits casques et, franchement, ça nous fait plaisir. Mais personne n’a de temps à perdre avec ces guignols : nous voulons juste PARTIR ! Rue le Bastard, la plupart des magasins sont fermés mais pas tous, les vendeurs nous regardent passer éberlués, pas une vitrine graphée ni cassée. Nous arrivons place Ste Anne : toujours pas de CRS en vue, des jeunes attendent, assis par terre, le téléphone à la main, essayant de localiser leurs copains et leurs copines, les plus âgés leur demandent comment faire pour rejoindre une station de métro ouverte (passés 65 ans, on en a un peu plein les bottes). Rude journée mais tout le monde a des étoiles dans les yeux : on était si nombreux, tous unis au-delà de nos différences d’âge ou d’origine… et puis, pour une fois, on a réussi à reconquérir une partie du centre-ville interdite depuis des années ! Ils peuvent bien utiliser toute leur répression, on est le nombre, on est la force de la justice et on ne lâchera pas. On s’embrasse et on se dit : « À la
prochaine ! ».
Et maintenant ?
En rentrant vers notre petit village de campagne on se dit : « Pourvu qu’il n’y ait pas de jeunes gravement blessés ce soir ». Pourvu qu’il n’y ait pas de provocateurs, en plus ou aux côtés des flics, pour ternir l’image de cette grandiose mobilisation. Mais que se passera-t-il si le gouvernement continue à rester sourd aux revendications ? Comment réagiront les jeunes à force de se faire gazer, matraquer, éborgner, amputer ? Comment réagiront ceux qui n’ont plus rien à perdre ?
Victor Hugo : « Qui craint tout, ne craint plus rien ». Stratégie du chaos, construite avec minutie par un gouvernement de millionnaires, pour tenter d’effrayer ceux qui pensent avoir encore un petit quelque chose à perdre. Des médias à la botte dénonçant « les inadmissibles violences »… des
manifestants ! Le RN, digne héritier des fascistes et collabos d’hier, aux portes du pouvoir et sa représentante, condamnée en justice pour détournement de fonds, qui ose parler… du respect de la loi !
Voilà où nous en sommes : les cartes sont sur la table. À chacun.e de choisir son camp. Deux moyens d’expression : la rue et les urnes. À la manœuvre Citoyen.nes !
Victor Hugo : ne confondez pas « avec les constellations de l’abîme les étoiles que font dans la
vase molle du bourbier les pattes des canards ».
Joëlle Couillandre


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