LE PREMIER MINISTRE DE TOUS LES FRANÇAIS NE DOIT PAS LEUR DEMANDER DE CHOISIR LEUR CAMP

Monsieur le Premier ministre,

Lorsque vous déclarez aux Français qu’il est temps de « choisir son camp », vos mots dépassent le cadre d’une simple déclaration politique. Ils engagent une certaine idée de la République et de ce qui nous permet encore de vivre ensemble.

Alors, permettez-moi de vous poser une question simple : de quel droit demander aux Français de se ranger dans des camps opposés, lorsque votre première responsabilité est précisément de les rassembler ?

Vous êtes le Premier ministre de tous les Français. De ceux qui vous soutiennent comme de ceux qui vous contestent. De ceux qui approuvent votre politique comme de ceux qui la combattent. De ceux qui manifestent leur colère comme de ceux qui expriment leurs inquiétudes dans le silence.

Vous êtes le Premier ministre des ouvriers, des employés, des enseignants, des soignants, des agriculteurs, des retraités, des jeunes qui espèrent et des familles qui peinent à vivre dignement.

Vous êtes aussi le Premier ministre de celles et ceux qui ne croient plus aux promesses politiques, qui se sentent abandonnés, qui réclament davantage de justice et qui attendent de la République qu’elle tienne enfin ses engagements.

La République n’est pas la propriété d’un gouvernement, d’un parti ou d’une majorité. Elle appartient à tous les citoyens.

Bien sûr, les violences doivent être condamnées. Nul ne saurait justifier les agressions contre les personnes, les policiers, les gendarmes ou les biens. L’État doit protéger chacun et faire respecter la loi. Mais condamner la violence ne signifie pas condamner la contestation. Défendre les forces de l’ordre ne signifie pas opposer celles-ci aux citoyens qui exercent pacifiquement leur droit de manifester. Et surtout, la colère sociale n’est pas, par nature, une déclaration de guerre à la République.

Derrière une colère, il y a parfois une injustice. Derrière une manifestation, une souffrance. Derrière un cri, une voix qui n’a pas été entendue. Et derrière le silence de tant de nos concitoyens, il y a parfois le découragement de ceux qui ne croient même plus que leur parole puisse changer quelque chose.

Le rôle d’un Premier ministre n’est pas d’ajouter des frontières à celles qui divisent déjà notre société. Il est de comprendre ce qui nous sépare, de combattre ce qui nous fracture et de construire ce qui nous rassemble.

Car enfin, qu’est-ce que la République si elle ne nous permet plus de vivre ensemble malgré nos différences, nos désaccords et nos convictions ?

Qu’est-ce que la fraternité si elle s’arrête aux portes de nos divergences politiques ?

Qu’est-ce que la liberté si elle ne protège que ceux qui pensent comme le pouvoir ?

La République ne demande pas aux citoyens de penser pareil. Elle leur garantit le droit de penser différemment, dans le respect des lois et des droits de chacun.

C’est pourquoi je refuse cette vision d’une France coupée en deux, où chacun serait sommé de choisir entre des catégories de citoyens désignées comme irréconciliables.

Je veux une autre République. Une République de justice sociale, où le travail permette de vivre dignement, où la pauvreté ne soit pas une fatalité et où personne ne soit condamné par sa naissance à un avenir sans horizon.

Une République de culture et d’éducation, parce que le savoir libère, que la culture émancipe et que chaque enfant, quelle que soit son origine, doit pouvoir accéder aux mêmes possibilités de comprendre le monde et de le transformer.

Une République de l’émancipation, qui donne à chacune et à chacun les moyens de devenir l’auteur de sa propre existence.

Une République du vivre-ensemble, où nos différences ne soient pas des menaces, où la solidarité ne soit pas une faiblesse et où la fraternité cesse d’être un mot gravé sur nos frontons pour devenir une réalité dans nos vies.

Une République des jours heureux, non pas un monde sans difficultés, mais une société qui donne à chacun des raisons d’espérer, de croire en l’avenir et de transmettre à ses enfants autre chose que la peur du lendemain.

Une République de paix, enfin, car la paix commence aussi chez nous : dans notre manière de nous parler, de nous écouter et de reconnaître notre humanité commune, même lorsque nous ne partageons pas les mêmes opinions.

Voilà le camp que je choisis. Le camp de la dignité humaine, de la justice, de la liberté, de l’égalité réelle, de la fraternité et de la paix.

Mais je le choisis sans vouloir dresser les Français les uns contre les autres. Je le choisis sans demander à quiconque de renoncer à ses convictions pour être reconnu comme un citoyen à part entière.

Car le véritable courage politique n’est pas de désigner des ennemis intérieurs. Il est d’avoir la force d’entendre ceux qui contestent, le courage de regarder les injustices en face et la volonté de réparer ce qui doit l’être.

Monsieur le Premier ministre, l’autorité de l’État est nécessaire. Mais elle ne saurait tenir lieu de justice sociale. L’ordre est indispensable. Mais il ne saurait remplacer le dialogue. La fermeté peut être légitime. Mais elle ne doit jamais devenir un prétexte pour diviser le peuple.

La France est plus grande que nos querelles, plus vaste que nos partis et plus précieuse que nos ambitions personnelles.

Vous n’êtes que le dépositaire temporaire d’une République qui vous précède et vous survivra. Votre responsabilité n’est pas de la confondre avec votre gouvernement, mais de la servir dans toute sa diversité.

Alors, Monsieur le Premier ministre, je ne vous demande pas de choisir un camp.

Je vous demande de vous souvenir du vôtre : celui de la République, qui n’appartient à personne parce qu’elle appartient à tous.

Ne demandez pas aux Français de choisir les uns contre les autres. Donnez-leur des raisons de croire encore en eux-mêmes, en leurs institutions et en leur avenir commun.

Car la grandeur d’une nation ne se mesure pas à sa capacité de désigner ceux qui seraient contre elle, mais à sa capacité de faire vivre ensemble des citoyens libres, égaux en droits et unis par un destin commun.

Je ne veux pas d’une République qui oppose. Je veux une République qui rassemble.

Je ne veux pas d’une République qui stigmatise. Je veux une République qui émancipe.

Je ne veux pas d’une République de la peur et de la défiance. Je veux une République de la confiance, de la culture, de la justice sociale, de la fraternité et de la paix.

Je veux une République qui ne laisse personne au bord du chemin et qui n’abandonne jamais l’idéal des jours heureux.

Une République où nous ne serions plus sommés de choisir contre qui vivre, mais où nous retrouverions enfin la volonté de vivre ensemble.

Parce que la République n’est grande que lorsqu’elle est juste.

Et la France n’est forte que lorsqu’elle n’oublie aucun de ses enfants.

Pour une République de liberté, de justice sociale, de culture, d’émancipation, de fraternité et de paix.

Partager sur :         
Défiler vers le haut