Il existe une journée mondiale pour à peu près tout : la journée du sommeil, celle du bonheur, celle du sourire, celle des droits des femmes, celle de l’environnement… Et puis il y a la journée mondiale des personnes âgées, comme si l’humanité avait soudain éprouvé le besoin de nous rappeler qu’après un certain nombre de bougies, nous étions devenus un sujet international.
Et pourquoi pas la journée mondiale de l’ours en peluche. Ne rigolez pas elle est célébrée le 9 septembre. On pourrait aussi avoir sur un mode plus poétique la journée mondiale des laveurs de nuage, ou encore la journée mondiale des avocats de porte-condamnée. Mais plus sérieusement les Nations Unies ont placé la journée mondiale du 3ème âge 2026 sous le thème « de l’ère de la longévité : repenser les systèmes pour vivre plus longtemps ». L’ONU invite les gouvernements, la société civile, le secteur privé, les chercheurs et les personnes âgées elles-mêmes à examiner comment les sociétés peuvent faire en sorte que les années supplémentaires gagnées se traduisent par une vie saine, productive, digne pour tous, en somme une vie heureuse.
L’humanité vit plus longtemps que jamais. L’espérance de vie mondiale n’a cessé d’augmenter depuis plus de sept décennies, mais l’écart entre l’espérance de vie et l’espérance de vie en bonne santé a atteint 9,6 ans en 2019, ce qui reflète le fardeau croissant des maladies non transmissibles. L’allongement de la durée de vie attire davantage l’attention sur la manière dont la santé, les conditions sociales et économiques, ainsi que les droits de l’homme sont vécus tout au long de la vie. Le nombre de personnes âgées de 60 ans ou plus, a plus que doublé, passant d’environ 541 millions en 1995 à 1,22 milliard en 2025, et devrait atteindre 2,1 milliards d’ici 2050. D’ici 2080, les personnes âgées de 65 ans ou plus seront plus nombreuses que les enfants de moins de 18 ans. L’espérance de vie moyenne dans le monde a atteint 73,5 ans en 2025, soit une augmentation de 8,6 ans depuis 1995. Le nombre de personnes âgées de 80 ans ou plus augmente encore plus rapidement et devrait dépasser le nombre de nourrissons au milieu des années 2030, pour atteindre 265 millions.
Restons-en là pour ces quelques chiffres que vous pourrez retrouver sur le site de l’ONU
J’aime le troisième âge, car c’est l’âge où l’on prend enfin son temps.
Ce troisième âge est assez étrange, finalement. Au début de ma retraite j’ai ressenti un vertige de ce temps infini sans véritable contrainte. Mes boussoles quotidiennes étaient bouleversées. Alors à partir d’un certain âge, on devient une curiosité philosophique pour le reste du monde qui part tous les matins travailler. Ça m’amène à considérer que c’est une victoire énorme sur le capitalisme d’avoir obtenu les congés payés, et d’avoir obtenu le droit à la retraite en somme être payé à ne rien faire et sortir des contraintes. C’était à partir de 60 ans quand la Gauche a gagné les élections en et maintenant c’est 64 ans grâce à la Droite et l’Extrême-droite qui ne veulent pas se fâcher avec les marchés financiers.
Ce temps libre c’est ne pas rendre des comptes sur l’utilisation de notre temps. Et je rajouterai que retraité c’est une activité à plein temps, une activité très utile socialement : garder les petits-enfants, s’investir dans la vie associative, faire du bénévolat et s’investir dans la vie politique locale. Combien de villages des Hautes Pyrénées n’auraient pas de conseil municipal au complet s’il n’y avait pas les retraités. Mais tout ça si on est en bonne santé et si le boulot ne nous a pas démoli physiquement et moralement avant.
Le troisième âge, c’est d’abord l’âge où l’on découvre une vérité fondamentale : le temps ne passe pas, c’est nous qui traversons le temps, en somme le temps est d’une relativité restreinte. Et comme dirait Aragon dans un très beau poème : « Il a besoin qu’on le courtise et qu’on s’asseye à ses pieds le temps, comme une robe à défaire, le temps, comme une chevelure sans fin peignée, un miroir que le souffle embue et désembue, le temps c’est toi qui dors à l’aube où je m’éveille. »
Il nous reste cette troisième vie où l’on est débarrassée d’un certain nombre de contingences. Mais vieillir, c’est aussi apprécier le temps de regarder tomber la pluie sans se demander immédiatement ce qu’il faut faire après. Apprécier le temps de lire un livre jusqu’à la dernière page. Apprécier ce temps où l’on raconte une histoire déjà racontée dix fois — au grand désespoir de ceux qui l’ont entendue neuf fois. Apprécier surtout le temps de ne plus avoir besoin de justifier chaque minute de son existence. La jeunesse veut conquérir le monde. L’âge mûr veut réussir sa vie. La vieillesse est ce moment où vient nous envahir la sérénité et la douceur de regarder l’autre comme une belle personne. Socrate disait que philosopher, c’était apprendre à mourir. Les personnes âgées pourraient lui répondre que philosopher, c’est surtout apprendre à ne plus se précipiter.
Car le troisième âge possède un privilège extraordinaire : celui de regarder les urgences des autres avec une certaine distance. Le monde continue de courir : réunions, notifications, réseaux sociaux, marchés financiers, réunions zoom, applications qui vous demandent si vous avez « bien dormi ».
Et vous, tranquillement, vous cherchez vos lunettes.
Qui a donc raison ?
Peut-être celui qui court ? Peut-être celui qui marche ? Ou peut-être celui qui s’arrête ?
Mais le troisième âge c’est souvent une vie bien remplie. Le troisième âge nous rappelle ainsi une chose que notre civilisation oublie volontiers : la valeur d’une vie ne se mesure pas à sa vitesse mais au bonheur d’avoir accompli certaines choses d’en avoir raté d’autres, d’avoir surmonté des difficultés et d’avoir vu grandir nos enfants et ceux des amis.
On nous demande constamment d’être performants, compétitifs, productifs, connectés. Et puis arrive un âge où l’on devient soudain moins productif. Étrangement, c’est peut-être alors que l’on devient davantage humain. On accumule moins de choses, mais davantage de souvenirs. On possède moins de certitudes, mais davantage d’histoires. On perd parfois des noms, mais on se souvient parfaitement des visages. On oublie où l’on a posé ses clés, mais on se souvient d’un amour vieux de cinquante ans. Il y a là une forme de sagesse que les algorithmes ne connaissent pas encore.
Et puis il y a le corps.
Ah, le corps vieillissant ! Cette machine magnifique qui, après des décennies de bons et loyaux services, commence à envoyer des courriers de réclamation à toutes les pièces détachées.
Le genou proteste.
Le dos négocie.
Les oreilles prennent leur retraite avant vous.
Les lunettes deviennent un équipement de première nécessité.
Mais là encore, il y a une leçon philosophique. Nous avons longtemps cru que nous étions notre corps. Puis nous découvrons progressivement que nous sommes aussi celui ou celle qui regarde ce corps changer.
Vieillir, c’est peut-être devenir spectateur de soi-même.
On regarde le jeune homme ou la jeune femme que l’on a été comme on regarde parfois avec nostalgie une photographie ancienne. On reconnaît le visage, mais quelque chose nous échappe. Qui était donc cette personne qui croyait avoir tout son temps ? Elle avait tort.
Et pourtant elle avait raison : elle avait le temps.
Nous avons tous le même paradoxe entre les mains. Nous sommes mortels, mais nous vivons comme si nous étions éternels. Le troisième âge ne fait que rendre cette vérité plus visible.
C’est pourquoi cette journée mondiale devrait peut-être être moins une journée consacrée aux « personnes âgées » qu’une journée consacrée au temps.
Car personne ne naît vieux. Nous sommes tous des vieux en devenir. Alors, célébrer le troisième âge, c’est célébrer toute une vie. Et peut-être même davantage : célébrer cette étrange aventure qui consiste à naître sans avoir rien demandé, à grandir en croyant comprendre, à vieillir en comprenant qu’on ne comprend pas grand-chose, et à finir par trouver cela plutôt amusant. Après tout, la vieillesse est le seul âge où l’on peut dire :
« J’ai enfin compris que je n’avais rien compris… mais j’ai passé un bon moment. »
Daniel ROME


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