Culture.

PArce qu’on ne peut pas s’émanciper sans aile !


Philosopher, encore ?

La question est aussi vieille que la philosophie. A quoi bon ? Platon nous montre un Thalès, occupé des étoiles et tombant dans un puits. « La même plaisanterie s’applique à tous ceux qui passent leur vie à philosopher. »[1] La réponse (bêtement) utilitaire s’expose chez Aristote : ayant prévu une abondante récolte d’olives, il aurait investi dans les moulins et fait fortune. Deux manières de spéculer… Philosopher plus, pour gagner plus ? La petite servante dit du vrai : ça n’en vaut pas la peine !

La question est-elle alors épuisée ? Certes non ! Ce qui indique sans doute son caractère philosophique : être une question qui toujours se relance, se reprend tout en se modifiant. Mais alors, justement, pourquoi philosopher encore : nous n’avons pas besoin de questions, mais de réponses !

Est-ce si sûr ? Des réponses, y compris à des questions que l’on ne se pose pas, nous en sommes saturés, plus encore aujourd’hui qu’hier : en un clic, plusieurs pages d’affirmations possibles, comme une mémoire infinie qui nous rend amnésique. Sur tout. Comment décider ?

Des opinions qui se présentent comme certitudes. Des vérités démontrées par ailleurs mises sur le même plan que des opinions. Des dogmes de foi, confondues avec des énoncés objectivement établis. D’où procède une confusion généralisée, dans les idées et le vocabulaire. Comment nommer ? Comment distinguer ?

Déjà la liste que j’ai donnée repose sur une distinction philosophiquement établie : opinions, dogmes, vérités objectives. Elle procède d’une interrogation critique, c’est-à-dire, littéralement, qui se donne le moyen de faire un tri, reposant sur le principe qui veut que toutes les idées ne se valent pas.

Nécessité du tri, du classement : ne pas le faire c’est ouvrir le champ au dogmatisme d’abord, à la violence du fanatisme ensuite, chacun cherchant à imposer aux autres son point de vue.

Une objection à laquelle il faut répondre : et la liberté d’opinion, invoquée par les « marchands de sommeil » (Alain), épandeurs de fake ? Elle est intouchable en démocratie, et porte un autre nom à l’époque classique : liberté de philosopher. Celle pour laquelle un Spinoza a longuement bataillé contre toutes les censures. Philosopher n’est pas censurer. Donc censurer est antiphilosophique, même en en revendiquant le nom. Trouvez des exemples !

Mais la liberté d’opinion ne va pas sans la possibilité d’argumenter, donc de discuter ou disputer des arguments contraires. Affirmer péremptoirement ce qui passe par la tête ne relève pas de la liberté d’opinion, surtout si cela remet en cause la dignité d’un autre humain. Philosopher nous apprend au moins cela : que la philosophie n’est pas et ne peut être Une, homogène, mais toujours plurielle. Expérience intellectuelle de la contradiction, du conflit producteur de concepts. Du conflit, non de la violence : il faut établir un terrain commun rendant possible l’échange des raisons.

Non pour produire une nouvelle connaissance : la philosophie n’est pas une science. Mais elle est avec les sciences, de la nature ou des activités humaines, et les arts.

Justement, il faut distinguer, articuler, « tracer des lignes de démarcation » (Althusser), ne pas prendre un savoir pour une idéologie ou une croyance. Comment ? En raisonnant, c’est le postulat. En inventant des critères, soumis à la discussion, à l’élaboration. En inventant des concepts (Deleuze) qui permettent de réfléchir des expériences.

Philosopher encore ? Oui, pour ne pas être ventriloqué par des images fascinantes, aveuglantes. Pour s’orienter.

« …il faut continuer, je ne peux pas continuer, il faut continuer, je vais donc continuer, il faut dire des mots, tant qu’il y en a… »[2]


[1] Platon, Théétète, 175a.
[2] Samuel Beckett, L’innommable, Paris 1953, éditions de Minuit, p. 213.

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