Culture.

PArce qu’on ne peut pas s’émanciper sans aile !


Dépasser les évidences trompeuses

La mode est au pragmatisme. L’intelligence consisterait à ne pas avoir d’idée,  mais à s’adapter. Le mot « philosophique » devient quasiment synonyme de « hors sol ». Pendant des siècles les humains ont pensé que le soleil tournait autour de la terre. Comment ont-ils pu penser cela ? Simple : ils ont regardé. Ne dit-on pas encore que le soleil se lève à l’est et qu’il se couche à l’ouest ? L’expérience sans analyse est trompeuse. Elle produit ce qui devient des évidences c’est-à-dire ce qui s’impose sans avoir à être discuté. Vouloir discuter une évidence, c’est emm… le monde.  Pourtant si je suis  « demandeur » d’emploi je reproduis ma dépendance envers l’employeur. Si tout va bien, je serai « employé ». Tiens, ça ne veut pas dire : utilisé ? Essayez de jongler comme ça avec le mot « travail ». Les représentations nous sont dictées par les « évidences » issues de nos pratiques. Et nos pratiques sont celles d’individu/es soumis à des règles imposées par ce qui est une « normalité »issue de la manière de voir de celles et ceux qui dominent la société. Laquelle domination est intégrée en cascade un peu comme lot de consolation : si je suis homme, dominé par… qui au fait ? Je puis pour me rattraper : dominer les femmes. Et si je suis « blanc » je domine évidemment qui ne l’est pas. Les rapports à la nature sont du même acabit. On « exploite » une terre. Du coup, la pilule que j’ai à avaler est à la fois moins amère et confortée dans sa normalité.

L’intérêt de philosopher est de questionner les évidences. Du « je pense donc je suis » de Descartes qui apporte la déduction à la pensée, à Marx qui considère que « jusque-là les philosophes ont cherché à interpréter le monde alors qu’il s’agit de le changer », philosopher c’est chercher la part immergée de l’iceberg ; c’est la plus importante.

Aujourd’hui, le moment est celui d’une formidable exaspération devant ce que devient la société. Mais tout montre que l’exaspération ne suffit pas et les mouvements se répètent sans avancer.

Gratter ce qu’il y a derrière le décor suppose de chercher à se doter de concepts. C’est-à-dire construire une cohérence à des idées. On ne supprime pas les concepts on les remplace. Il ne peut y avoir rien derrière la critique. Sinon la critique est rattrapée par un trompe-l’œil. Combien pensent que les peuples sont partout dirigés par des personnes qui ne connaissent pas la réalité ? Ce qui évite d’affronter le système. Je ne peux comprendre un système dans sa cohérence qu’au fur et à mesure que je construis une autre cohérence. Il s’agit de créer de nouveaux concepts pour s’émanciper des dominations et expérimenter de nouvelles manières de vivre. C’était vrai pour Pasteur pour lequel le vaccin allait avec : « rien ne se crée, rien ne disparaît tout se change ».

Or, à l’image de Monsieur Jourdain qui faisait de la prose sans le savoir, il nous arrive de philosopher sans le savoir. Pourquoi réagit-on aux massacres de Gaza si ce n’est que l’on a enfoui quelque part un concept qui s’appelle « l’humanisme » ? Pourquoi râle-t-on en disant que ce sont toujours les mêmes qui doivent faire des sacrifices ? Si ce n’est qu’on a enfoui quelque part le concept de justice sociale. Et si nous décidions de désenfouir les concepts c’est-à-dire traiter ce que nous préférons pour savoir si c’est bien fondé ?

Est-ce un travail réservé à une élite intellectuelle ? Tout le monde ne peut-être médecin ou architecte mais chacun/e est capable de relier ses informations aux valeurs déjà acquises. Chacun/e est en situation de rechercher si ses aspirations sont utiles ou pas à la société. Il n’y a pas de diplôme de citoyenneté. Cela ne veut pas dire qu’il n’y a pas d’effort à fournir. Le tout est d’oser. Comme Copernic. A la différence de Descartes, cela se fait collectivement.

Pierre Zarka

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