Dans l’entrelacs des tensions fertiles ou stériles entre les Je et les Nous, presque toujours nous soulignons le défi, les enjeux et les difficultés de la prise en compte des singularités des Je afin d’éviter leur dissolution dans les collectifs qu’elles composent. Alerte ô combien fondamentale tant ces singularités ont eu et ont toujours tendance soit à être effacées sous les diktats implicites ou explicites des collectifs, soit à s’effacer elles-mêmes par une dévastatrice autocensure, tant leurs affirmations apparaissent d’emblée entrer en conflit avec l’identité forte des Nous déjà constitués.
La remise en cause salutaire des identités collectives dont les caractères figés, fermés et exclusifs paraissaient illusoirement garantir leurs unité, force et efficacité, est un acquis important. Mais ce qui est encore insuffisamment, voire pas du tout, pris en compte, c’est combien chaque Nous, chaque collectif plus ou moins grand, qu’il s’agisse de collectifs de travail, de militants, d’habitants, de citoyens…, est bien plus qu’une addition des Je singuliers, une singularité en soi-même ! Qui plus est, si désormais toute identité collective se fond sur les principes d’ouverture et d’inclusivité, elle constitue de fait une singularité en devenir, fluctuante et évolutive.
Homogènes et hétéroclites versus hétérogène
Cela nous ramène aux deux façons à travers lesquelles nous avons pris l’habitude de concevoir tout ensemble d’humains et d’artefacts humains, tout collectif, tout Nous. Soit sous les traits d’un ensemble homogène d’autant plus fort qu’à son unité maximale, garant supposée de sa force, sa pérennité et in fine de son efficacité, correspond une diversité minimale voire dissoute. Soit sous les traits d’un ensemble hétéroclite d’autant plus volatil qu’à sa diversité maximale, garant supposé de sa pluralité, sa complexité et in fine sa richesse, correspond une unité minimale voire inexistante.
Or, tout l’apport des sciences humaines (histoire, sociologie, anthropologie, géographie, psychologie, politique, philosophie, paléontologies…), nous montre que cette dichotomie résulte d’une classification qui tend à enfermer le réel dans une opposition binaire simpliste. Tout ce que nous tenons absolument pour des masses homogènes en les qualifiant à travers des « concepts forts » aux dimensions englobantes (classe, nation, parti…) ne l’est jamais totalement, ou alors leur fixisme aboutit à leur affaiblissement, ossification puis disparition. Et tout ce que nous tenons absolument pour des amas hétéroclites en les nommant à travers des « concepts faibles » où dominent leur dimension fluctuante (mouvements, assemblées,…) ne l’est jamais vraiment, ou alors leur volatilité aboutit à leur délitement, dispersion puis disparition.
En réalité les Nous qui persistent et perdurent, ce sont des Nous qui évoluent et se transforment constamment. Quand il ne s’agît pas de survivances en sursis, ces Nous continuent de faire sens et garder une efficacité certaine selon des modalités qui relèvent d’autres logiques d’assemblage et de rassemblement, de fonctionnement et d’organisation, échappant parfois encore à nos grilles de lecture habituelles. Ces Nous vivaces ne sont pas seulement résilients, résistants et réactifs, ils sont créatifs, proactifs et revivifiés en permanence.
Cette logique est celle d’ensembles hétérogènes, où la force unitaire est directement corrélative à sa riche diversité constitutive et d’autant plus grande qu’elle est plurielle, et où les identités individuelles demeurent constitutives des identités collectives, se reconnaissent en et transparaissent à travers elles. Ici les rapports unité/diversité procèdent d’équilibres plus ou moins (in)stables, mais où le risque de devenir homogène ou hétéroclite est conjuré par l’absence d’obstruction, de contrôle et de domination d’un terme sur l’autre comme condition initiale et minimale de la durabilité du collectif.
Féminisme, décolonialisme et écologie
Le mouvement féministe, et la question et les enjeux du genre, le mouvement décolonial, et la question et les enjeux des racisés, le mouvement écologiste, et la question et les enjeux de l’environnement, ont très tôt été marqués par des apports différents ayant donné lieux à des différends importants, et des positions diverses et parfois tellement divergents qu’elles paraissent irréconciliables.
Il n’en reste pas moins que leurs mobilisations à travers la persistance ou l’évolution des positions anciennes et l’émergence de positions nouvelles, a contribué et continue toujours de contribuer à mieux éclairer le réel, à comprendre davantage ses contradictions vives, et à en faire des questions incontournables. Leurs disputes parfois vives, signes de contradictions vivantes et fertiles, et les débats politiques qu’elles génèrent traversant maintenant tous les courants politiques existants, et contribuant à en faire émerger de nouveaux, ont réussi à en faire des questions structurantes de nos sociétés à travers le monde.
Sur ces trois enjeux de civilisation, ont éclos des archipels de pensées, luttes, mobilisations et organisations dissemblables qui, par-delà, voire à travers, leur pluralité et diversité ont formé une matrice commune, et participé ensemble, volontairement ou non, d’un tout, une visée commune se constituant chemin faisant et non posée comme préalable, d’autant plus fertile et productive, facteur de sens et d’efficacité, qu’elle est prégnante et fortement partagée!
Capitalisme/anticapitalisme
A bien regarder de plus près, cette vitalité et vivacité a été et est toujours le propre du capitalisme. C’est là que réside non seulement la principale raison de sa survie, mais la source même des évolutions, transformations et réinventions permanentes de ses logiques d’exploitation, de captation des richesses, et d’accumulation des profits par destruction créatrice. C’est de cette plasticité qu’il tire sa capacité disruptive face aux continuelles crises conjoncturelles ou structurelles plus ou moins intenses et inhérentes aux contradictions vives qui le constituent.
Ce qui nous interpelle toujours, désoriente souvent, et déroute parfois, c’est justement que c’est bien toujours au système capitaliste que nous sommes confrontés, mais sous des formes, structures et contenus radicalement différents!
Les Nous pluriels de natures très différentes que sont les agents quotidiens du capitalisme à l’œuvre à toutes les échelles, des micro-entreprises aux géants transnationaux, n’ont pas besoin d’une organisation générale, préalable, centralisée pour les diriger. En procédant à leurs façons des mêmes principes et logiques ils font système et essaient par tous les moyens de repousser et différer sans cesse les antagonismes qui sonneraient sa fin. Et plus ces limites semblent proches, plus le système semble instable et fragile, et plus les capitalistes se sentent en danger, plus ces Nous intensifient leurs actions, accentuent la pression, s’accordent parfois, s’affrontent souvent, mais poussent tous à une domination brutale, pour imposer un imaginaire de servitude volontaire, et mater d’autant plus violemment toute résistance qu’elle est porteuse d’alternative les remettant en cause!
A regarder d’encore plus près, la volonté de constituer un “NOUS” aussi massif, condensé, monolithique et homogène que possible pour être capable d’être LA force motrice révolutionnaire, et la crainte permanente de périr dans un “nous” aussi composite, éclaté et hétéroclite qu’inaudible voire invisible, est la marque historique des courants politiques du combat frontal contre le capitalisme!
Peu à peu l’autonomie des premiers concernés par le combat pour leur propre émancipation a été confisquée par des appareils s’imposant comme détenteurs du monopole du savoir politique, et dépositaires de l’efficacité révolutionnaire pour libérer les exploités, dominés et opprimés en les dépossédant comme sujets décisionnaires. Dès lors l’institutionnalisation étatique de ces organisations, qu’elles soient au pouvoir ou en opposition mais aspirant à le prendre tel quel, a effacé leur statut d’outil à réinventer en permanence au diapason des défis et enjeux nouveaux au bénéfice seul de leur préservation, de leur existence en soi et pour soi!
Nous voyons encore combien cette dépossession originelle et présente continue d’assécher la créativité des imaginaires militants, et d’ossifier ces structures réduites à des gesticulations conjoncturelles. Combien alors le sens même des victoires importantes, anciennes et récentes, devient brouillé autant par les crimes abjects commis au nom de l’espérance, que par l’absence de visées radicales et partagées de transformation, de stratégies communes qu’elles appellent, et du rassemblement des forces vives nécessaires à leurs réalisation.
C’est comme si, nonobstant bien d’autres facteurs hors des propos ici, par-delà même sa domination économique et politique, le capitalisme ne devenait culturellement et idéologiquement dominant que quand face à ses Nous tentaculaires ne se dressent aussi vaillamment qu’inutilement que des organisations collectives repliés sur soi, obsédés de sauver des restes fossiles dans des forteresses assiégées. Et qu’au contraire, sous les mêmes dominations économiques et politiques capitalistes, des Nous inclusifs, hyperactifs et créatifs dans des luttes et mobilisations diverses rendaient ces opposants idéologiquement et culturellement hégémoniques capables d’imaginer des alternatives concrètes, et facteurs de conquêtes significatives (par exemple au lendemain de Seconde guerre avec les mouvements de libération, les indépendances et le non-alignement dans le Sud, ou en Occident après 1968…).
On peut alors se demander si, hormis le surgissement des communions imprévisibles et exceptionnelles lors des évènements révolutionnaires, les véritables maladies infantiles et séniles sinon du communisme tout de moins de l’ensemble du mouvement ouvrier, et de ce que naguère on appelait “la gauche”, à de rares exceptions près jusqu’ici minorées, voire ignorées et mêmes combattues, et à de rares moments près par opportunité ou opportunisme conjoncturels, n’est pas cette incapacité chronique et inaptitude structurelle à faire confiance et mobiliser toute la force et la richesse des subjectivités et singularités aspirant à l’émancipation, la liberté et l’égalité!
Nous et communs
Nous assistons à un foisonnement sans précédent de débats d’une extrême richesse, avec des divergences et dissensus forts autour du travail, du salariat, de la valeur, des rapports de production et de reproduction, du productivisme, de la gratuité, de ce qui fait société, de sa gouvernementalité et de ses finalités mêmes, des pouvoirs et rapports de domination, du vivant, de la nature, et de l’habitabilité du monde… L’effervescence des luttes et mouvements les plus divers autour de ces questions et enjeux, est révélateur d’un mal-être aussi profond que le désir de changement, un démonstrateur politique, un facteur de sens, et un puissant générateur de nouveaux communs. Dans la pluralité de leurs formes, contenus et modalités, ces mobilisations induisent et traduisent un élan vital, une créativité vivace et une énergie sociale se constituant en des ensembles hétérogènes exprimant un rejet mondial massif et historiquement inédit du système capitaliste au bénéfice de bifurcations socialement émancipatrices et écologiquement vertueuses qui tardent à se concrétiser. Ces communs de refus et ces communs d’alternatives se recoupent mais ne se recouvrent pas automatiquement. Si les dissonances font aussi sens, et peuvent même pour certaines demeurer sources de contradictions fertiles, leur mis en résonance maximale reste un des enjeux les plus déterminants pour réaliser les ruptures et bifurcations nécessaires.
Encore faut-il regarder, évaluer et apprécier les singularités de ces Nous, déjà constitués, en voie de constitution ou à constituer, avec d’autres grilles de lecture. Les préserver, multiplier et renforcer dans leurs spécificités propres et évolutives, et créer ensemble les conditions durables de leur convergence et leur devenir hégémoniques demandent quelques préalables.
Celui de reconnaître que ces Nous singuliers procèdent et participent de la fabrique de communs pluriels (inter-humains, avec l’ensemble du vivant, et avec la globalité de la nature planétaire). Que ces nouveaux communs, de la commune aux mondes du monde, sont des matrices potentielles de transformations où pourraient se déployer des logiques d’auto-responsabilisation et d’autoréalisation, d’autonomie et de solidarité, d’auto-organisation et d’association, d’autogouvernement et de coopération à toutes les échelles. Qu’alors leur (ré)union ne se préfigure pas à l’avance dans des schémas préétablis, mais s’auto-construit en se faisant, se reconnaissant, agissant et s’assemblant de manière inédite comme autant de composantes plurielles de “plus grands Nous” où la singularité des “plus petits Nous” et de tous les Je qui les constituent ne s’additionnent pas seulement mais se transforment et se transcendent comme une force et une énergie infiniment plus grandes composée d’égaux transform/acteurs. Que pouvoir écarter les dangers d’uniformité ou de difformité des ces “grands Nous” et maintenir vivant et fertile leur unité et leur diversité, invite à l’élaboration inaugurale de nouvelles normes, par une normativité voulue et partagée exempte de normalisations imposées et subies. Que la dimension fragmentée des sujets individuels et collectifs n’est pas en soi un problème, dès lors que ces sujets ont conscience que l’on ne peut être un fragment que d’un tout qui existe parfois objectivement sans être perçu, avant de pouvoir être subjectivement conscientisé, concrétisé et vécu!
Les Nous comme sujets collectifs
La reconnaissance inclusive des singularités des Je les constitue et les institue comme sujets dignes et égaux maîtres de soi, autant que leur déni les destitue comme sujets soumis et indignes. Cela vaut autant pour les Nous en tant que sujets collectifs, quelle que soit l’échelle! Comme tout sujet singulier, les sujets collectifs ne sont pas seulement porteurs d’une parole à écouter et entendre, mais aussi de représentations, langages et sens à déchiffrer, comprendre et prendre en compte, de spatialités propres à composer, de temporalités propres à coordonner. Les sujets collectifs dont le caractère hétérogène est sensé ni effacer (homogène) ni ignorer (hétéroclite) les singularités qui les constituent mais les agréger et mobiliser ensemble, deviennent à leur tour, comme sujets en soi, porteurs de besoins, aspirations, désirs, exigences et intérêts spécifiques.
Les interrelations (interactions et interdépendances) des Nous comme sujets collectifs, entre divers Nous distincts à la même échelle, ou en vue de constituer ensemble des Nous plus importants à d’autres échelles, ne passe pas seulement par la puissance des liens faibles et presque invisibles dont il faut en permanence prendre collectivement soin, et par la fragilité des liens forts et visibles toujours à renforcer collectivement, mais aussi par des liants d’une autre nature : des rapports. Ces derniers induisent et traduisent en permanence les tensions issues des contradictions inhérentes à tout ensemble humain quant à sa production, reproduction, préservation, organisation et devenir, en soi et avec d’autres ensembles.
Ces rapports peuvent être tendus, lors des contradictions devenues stériles et sans solution, ou détendus quand les contradictions demeurent fertiles et possiblement dépassables. Mais ils sont avant tout et surtout, et dans tous les cas de figure, sources de sens communs toujours à raviver, facteurs d’un agir en commun toujours à réinventer, et in fine vecteurs d’une intelligence collective toujours à réélaborer, comme les ciments d’une identité collective ouverte et en devenir.
Nous et eux : altérités inclusives et exclusives
Mis à part le genre humain habitant de la planète, ce Nous objectif qui tarde à prendre conscience de soi, tout collectif à toute échelle suppose d’autres collectifs, habitants et peuples. Habiter c’est faire monde. L’humain fait monde en se faisant et se fait en faisant monde. Il ne le fait jamais seul mais constitué en collectifs (tribus, communautés, sociétés, civilisations…) où ses aptitudes et facultés anthropogénétiques se développent en habileté et compétences sociogénétiques. Ces collectifs humains se déploient dans une diversité de mondes, mondes qu’ils habitent et mondes qui les habitent et les constituent en retour. Ces mondes pluriels coexistent de fait sur une même planète unique et finie, comme autant de mondes-en-commun en rapports permanents qui ne peuvent s’éviter.
D’où la condition préalable, insuffisante mais indispensable, pour mettre fin aux dominations et ouvrir la possibilité historiquement inédite de faire mondes-en-commun émancipateurs : passer de coprésences indifférentes et coexistences conflictuelles et destructrices, à une co-habitation apaisée et créatrices. La fabrique des communs se fait autant à travers toutes les synergies qui les renforcent que face à l’adversité qui les menace.
Objectivement, la distinction même d’un Nous par rapport à d’autres constitue de fait des Eux. Ce qui fait d’un Eux un Nous c’est la conscience de soi et un agir collectif reconnus. Les ruptures entre Nous et Eux irréconciliables passent par le degré de nuisances objectives opposant ces sujets collectifs. Le danger ou la sécurité qu’est un collectif ou un monde pour un autre, distingue les altérités apaisées, développant un “pouvoir faire” inclusif d’émancipation sources d’échanges et synergies entre des Nous égaux à cultiver, des altérités antagoniques, des Eux imposant un “pouvoir-sur” exclusif de domination sources de menaces existentielles et subsistantielles à combattre.
La lutte contre des sujets collectifs majoritaires aliénants et dominants fait de la lutte de sujets minoritaires une libération collective pour des Nous bien plus nombreux, toute la société, voire toute l’humanité. Parce que la domination masculine est un commun néfaste universel se déployant sous des formes différentes, les Nous des collectifs féministes peuvent diverger fortement. Leur cohabitation possible et souhaitable ensemble et avec toute la société à l’aune d’une visée émancipatrice commune les libérant en Nous libérant toutes et tous, nous oblige alors à lutter ensemble, à un agir commun facteur d’une intelligence collective changeant nos mentalités archaïques.
Que dire alors de cet Eux ultra-minoritaire que sont les 1% de possédants oppresseurs, ennemis systémiques de la planète face à ce Nous géant que nous sommes! Par-delà leurs puissances financières, économiques, policières, militaires, Eux tiennent avant tout leur pouvoir de l’impuissance résultant de notre absence de conscience collective de Nous-mêmes comme possibilité de peuples-mondes aussi nombreux et divers, que forts parce qu’unies et agissant ensemble pour un autre monde!


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