Esprit de suite

Kanaky : Quatre questions à Iabe Lapacas secrétaire du mouvement des jeunes kanak en France ( MJKF)

La pandémie de Covid 19 dont les kanak et les communautés océaniennes sont les principales victimes n’est pas maitrisée, une période de deuil d’un an a été décidée, la situation sanitaire rend impossible de tenir dans des conditions normales une campagne électorale décisive. Malgré cela le gouvernement français vient de décider de maintenir au 12 Décembre le troisième référendum. Que penses-tu de cette décision ?

Au bout de 33 ans d’accords de paix, l’État français a trahi sa parole. Il montre le visage d’un État partial, qui ne reconnaît pas l’identité kanak, ni les cultures océaniennes. Le gouvernement de M. Castex maintient quoi qu’il en coûte sa décision, pour défendre ses intérêts, ceux des loyalistes (à la France), contre les indépendantistes. L’esprit et la lettre de l’accord de Nouméa ont été bafoués. Pas de comité de signataire depuis 2019, pas de consensus sur la date de la consultation référendaire, pas de respect de la parole du précédent Premier ministre, pas de campagne sereine, et un parti pris assumé pour une Calédonie dans la France. Cette consultation référendaire questionne les kanak sur leur avenir sans prendre en compte leur identité. Le gouvernement français parle de paix mais prépare la guerre. Avec l’envoi de 2000 gendarmes, policiers et militaires de plus qu’aux deux précédentes consultations, il reproduit les mêmes erreurs que les gouvernements français des années 1980. On assiste à une embuscade programmée. Or, nous sommes en 2021. Le gouvernement français se trompe d’époque. On sait qui on est. On sait où on est. On sait où on veut aller. Mais l’État français ne veut pas laisser partir la Kanaky, ni les kanak. Il voit la ligne d’arrivée mais pas la réalité. Le gouvernement français a peur de la victoire des indépendantistes in fine. C’est un déni de reconnaissance. C’est un déni de démocratie. C’est un déni de justice. Sur les deux dernière consultations référendaires, le oui à l’indépendance a progressé de 43,60 % à 46,74 %. En semant le trouble, en imposant la marche forcée vers le 12 décembre, le gouvernement français adopte un style martial révolu, au vieux relent colonial. Mais nous, nous sommes « sans haine et sans violence mais résolument pour l’indépendance ».

Le gouvernement a refusé de donner une suite positive aux demandes faites par l’ensemble des organisations indépendantistes d’un report du referendum. Quelles pourraient être leurs réponses à ce déni de démocratie ?

Tout d’abord, la non-participation à la consultation référendaire du 12 décembre, et la non-participation aux discussions le lendemain, le 13 décembre. Ensuite, certains partis indépendantistes, comme le Palika, ont annoncé se préparer à aller défendre leurs droits auprès des instances nationales et internationales et contester la consultation référendaire d’autodétermination, et son résultat. Quelle valeur attribuer à un vote de décolonisation auquel le peuple colonisé ne participe pas ?

Cette décision va à l’encontre du processus de « décolonisation douce » initié par les accords de Matignon-Ouvéa. Penses-tu que l’importance des mines de nickel et celui géo-stratégique de l’espace maritime français pourraient être une explication du revirement du Gouvernement français qui a par ailleurs affirme clairement sa préférence pour le non à l’indépendance ?

Le gouvernement Castex manque d’expérience et de considération. Créer un comité Leprédour sans tenir compte du comité des signataires, cadre politique historique de discussions entre les trois parties de l’accord de Nouméa est un calcul d’opportuniste et de révisionniste. Garder la Nouvelle-Calédonie sous tutelle française présente plusieurs intérêts, stratégique, économique, financier, et géopolitique. L’État français est juge et partie. Les déclarations du président de la République et du Premier ministre donnent clairement le ton. La République française ne veut pas quitter la Kanaky. Non ! La République française ne serait pas moins belle sans la Kanaky ! Elle serait juste moins impériale !  Le gouvernement français viole le consentement des indépendantistes et l’accord de Nouméa.

Le droit des peuples à disposer d’eux-mêmes étant un principe fondamental se pose également en Martinique, Guadeloupe, Réunion, Polynésie…. Le courant indépendantiste s’y heurte systématiquement à l’invitation à regarder à quel point les îles voisines devenues indépendantes sont par là-même devenues miséreuses… Par ailleurs est brandi le risque que pourrait représenter la Chine. Pourquoi en Kanaky l’arme de la peur semble ne pas, ou ne plus fonctionner ?

Plus de trente-trois ans se sont écoulées depuis les accords de Matignon-Oudinot de 1988, et plus de vingt-trois ans depuis la signature de l’accord de Nouméa en 1998. Et si le bilan de ces mandatures se fait toujours attendre, il y a des avancées et des échecs dans les domaines sociaux, économiques et politiques, qui ont permis aux indépendantistes de démontrer leur capacité à développer et à diriger les provinces, les communes, le Congrès et le gouvernement de la Nouvelle-Calédonie depuis le mois de juillet dernier. Pour rappel, ce sont surtout les loyalistes qui ont dirigé le Congrès et le gouvernement durant près de trente ans.

Le discours de la peur ne fonctionne que sur les personnes qui ont peur ou celles réceptives à ce type de discours. Et en Kanaky, le droit français s’applique à géométrie variable. La campagne sur les réseaux sociaux intitulée « touche pas à mon vote », initiée par les loyalistes, commence déjà la propagande avant l’ouverture officielle de la campagne le 29 novembre prochain. Et un ministre des Outre-Mer peut prendre un « apéro » en plein confinement strict avec des élus de l’archipel, en toute impunité. En réalité, le gouvernement français joue au pompier pyromane. La nomadisation se poursuit comme au bon vieux temps des colonies, sous couvert de prévention sécuritaire et sanitaire d’un État tutélaire dit impartial. Ni les loyalistes, ni l’État français n’ont changé à cet endroit. Ce tir stratégique vise les plus petits, les jeunes kanaks pour atteindre les plus grands, les élus indépendantistes. Alors que ce sont les jeunes de moins de 34 ans, qui représentent plus de 50 % de la population. Le discours de la peur ne fonctionne pas sur les indépendantistes. Les indépendantistes marchent avec la foi en Kanaky. Car la revendication identitaire dépasse cette peur. Et la progression du vote pour le oui à l’indépendance le démontre. L’émancipation est en nous. Elle nous appartient en tant que peuple et territoire à décoloniser.

La République française sait ce qu’elle perd avec une Kanaky indépendante. Elle tente le passage en force. Mais nous, kanak, nous sommes chez nous. Nous avons depuis Nainville les Roches en 1983, offert notre droit à l’autodétermination en tant que peuple autochtone colonisé, aux « victimes de l’histoire », descendants des colonies de peuplement, pénitentiaire et d’exploitation. Et cette peur de l’invasion chinoise véhiculée par les rapports français, le gouvernement français, les loyalistes français et autres élus français rappelle le réflexe nationaliste qui sommeille en chaque impérialiste français. Un point commun qu’ils partagent avec Zemmour. Dans l’absolu, la solution passe par une sortie de la République française pour les indépendantistes. Mais une sortie par le haut, apaisée, avec pour commencer, une consultation référendaire qui aurait lieu au deuxième semestre de l’an 2022.

Questions posées par Catherine Destom-Bottin et Henri Mermé

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