Horizons d'émancipation

Demain la guerre?

Le monde n’est-il pas en train de s’acheminer, si ce n’est déjà fait, l’affirmation de la Chine bousculant quelque peu les équilibres antérieurs, vers une nouvelle bipolarité ? Laquelle ne peut être une reproduction de la précédente ! Le capitalisme s’est en effet mondialisé, mais « il ne s’est pas simplifié en se mondialisant. Si la polarité produite par la distribution inégale des ressources reste de règle, elle traverse tous les territoires, toutes les sociétés et tous les groupes qui les composent. Il n’y a donc pas aujourd’hui un Nord et un Sud, un centre et une périphérie,  (…) » (Roger Martelli, Regards).

Tout est plus compliqué. Relative autonomie des puissances moyennes, défi djihadiste (en Afrique et au Moyen-Orient en particulier), crises qui échappent aux politiques étatiques et peuvent bouleverser les évolutions et les hiérarchies (la Covid par exemple), guerres intérieures (mais c’est un autre sujet), mouvements migratoires… D’où ce constat de Bertrand Badie, «  le monde n’est plus géopolitique ». Ce qui n’interdit pas de s’interroger sur une réalité qui perdure, l’ambition des puissances.

Les grandes puissances ne peuvent rééditer ce que fut la confrontation entre USA et URSS et leur affrontement est plus difficile à cerner notamment du fait de leur imbrication dans l’économie mondiale. Les USA ne peuvent guère renouer avec leur hégémonie passée, économique, militaire, politique,  idéologique. De son côté la Chine, qui est en situation d’être la première puissance économique, cultive des ambitions impérialistes, traduites à la fois dans l’ordre du soft power  et du hard power. Mais ce n’est pas sans faiblesses car ses initiatives, parfois belliqueuses, suscitent l’hostilité de certains de ses voisins …

Cette affirmation de la Chine, appuyée sur un appareil militaire sans cesse plus puissant, se traduit à la fois sur un plan économique (les « nouvelles routes de la soie » pour faciliter ses exportations, détention de la dette de nombreux pays du Sud), ou sur un terrain à la fois économique et militaire (le « collier de perles » : une série de ports du Sri Lanka à l’Iran). Sans compter des ambitions territoriales (Himalaya et mer de Chine méridionale). Et sans compter la question de Taiwan. L’ensemble suscite des réponses locales (Inde en particulier), mais surtout  une réponse américaine qui, de Trump à Biden, tente de freiner l’ascension chinoise en incluant les pays de la zone pacifique dans une alliance même informelle ou même de la contrer (point d’orgue la conclusion de l’alliance AUKUS, 15 septembre 2021).

Compétition/contestation/affrontement

Cette  rivalité, mais aussi à l’Ouest les initiatives russes (annexion de la Crimée et soutien aux séparatistes ukrainiens, intervention armée en Syrie) et à un niveau inférieur celles de puissances moyennes comme la Turquie, ont engendré une course aux armements qui se traduit par des dépenses militaires qui atteignent des niveaux records. Avec cependant des différences selon les régions du monde. La part de  l’Amérique du Nord et surtout de l’Europe régressant – mais le budget militaire des USA reste de loin le premier – celle de l’Asie progressant de manière spectaculaire. Dans cette  course aux armements, le premier rôle revient à la Chine, dont les dépenses militaires ont été multipliées par 6 depuis 2000 ! 

La conséquence de cette montée en puissance spectaculaire est, outre la remontée américaine dans ce domaine, qu’elle a enclenché en réaction des commandes militaires considérables de l’Australie, de la République de Corée, du Japon… et de Taiwan ! Dans le cadre d’une course aux armements à l’échelle mondiale se développent ainsi des compétitions régionales qui accompagnent le basculement du monde dans la zone pacifique, mais pas seulement, le Moyen-Orient, la Méditerranée ou la Baltique, connaissant aussi de tels développements.

Ce constat s’insère en outre dans le contexte de l’effacement partiel des limites entre la guerre et la paix. Les relations entre puissances se caractérisaient jadis par un passage de la paix à la guerre par l’intermédiaire d’une crise. Il semble bien que cette succession soit aujourd’hui remplacée par une succession de trois notions imbriquées car elles peuvent coexister (au moins pour les deux premières), compétition (mode normal d’expression de la puissance dans de nombreux domaines) / contestation (remise en cause par des faits accomplis) / affrontement. Cette analyse des  militaires, tient compte du développement de stratégies dites de « guerre hybride » – « la guerre avant la guerre ?» – (cyber attaques, intervention dans les élections etc.) dont l’odieuse utilisation des migrants contre l’Europe par Lukashenko, probablement adossé à Poutine (novembre 2021) est le dernier exemple. D’autant plus inquiétant que la guerre – ou du moins l’action armée – sans compter d’éventuels incidents qui pourraient dégénérer, est déjà devenue dans ce contexte un moyen comme un autre de faire aboutir des objectifs politiques (Crimée, Ukraine, Syrie, Libye, Himalaya, mer de Chine méridionale). D’où l’idée, avancée par les militaires, qu’il faut se préparer à des affrontements à « haute intensité » !

Une guerre entre puissances, une éventualité crédible ?

Jean-Paul Bruckert

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