De juin à ce début septembre, le continuum de canicules et d’incendies aura marqué nos vies, quelle que soit la violence avec laquelle il nous aura percuté, quelles que soient les pertes qui auront été les nôtres, car nous avons toutes et tous perdu une part de communs.
Les échos de cet été 2026 ne sont pas silencieux, ils résonnent douloureusement avec l’histoire des méga feux dont nous pensions (comme toujours) que cela ne nous concernait pas vraiment. En septembre 2020, le site d’accueil des sinistrés/es des incendies historiques balayant l’Oregon est évacué devant l’avancée des flammes. La même année, le Brésil sous l’extrême droite de Bolsonaro avait connu les feux sciemment allumés pour chasser ici les populations amazoniennes, ailleurs pour gagner des terres pour des cultures commerciales dont la seule issue est l’exportation. En France, en 2003 l’observatoire des forêts recense 73000 ha brûlés, 60 000 ha en 2022.
Cette chronologie indique les dimensions éminemment politiques de la planification territoriale. Elle annihile toute surprise face à une crise étudiée, annoncée et documentée que d’aucuns voudraient encore présenter imprévisible. La surprise n’est pas possible comme il n’est pas possible de se dédouaner en indiquant que l’influence du phénomène El Nino depuis juillet serait seule et unique responsable des anomalies climatiques pour 2026-2027, probablement supérieures à celles de l’épisode de 2024. Le déni de la science (dont le climatoscepticisme) est un tissu d’intérêts politiques, économiques et médiatiques grâce auquel se maintiennent les conditions du business as usual, de la continuité de la performance productiviste, de l’extractivisme et de l’injonction à la surconsommation. Le doute permanent jeté sur les travaux scientifiques, qu’ils soient médicaux ou de sciences humaines et sociales participe de l’alimentation de la bataille culturelle de l’extrême droite.
Ainsi, la sidération n’est pas de mise. Ce que nous vivons résulte de choix politiques : artificialisation des sols, dégradation des forêts, dépendances aux économies fossiles, marchandisation du logement et le recul des services publics. Nous vivons les conséquences du capitalisme qui refuse la vulnérabilité des êtres humains et leur appartenance au vivant et leur préfère l’immédiateté des réponses et des rendements. Dans ce contexte, le soin, les communs ne sont jamais une priorité.
Habiter le dérèglement climatique c’est ancrer les transformations environnementales dans la vie quotidienne et savoir que nous ne l’habitons pas à égalité. La chaleur n’est pas la même dans la maison isolée et entourée de végétation que dans un appartement sous les toits. La canicule ne se vit pas pareil selon les emplois. Comme lors des confinements, les métiers invisibilisés du care sont en tension, rien n’a changé, sinon les applaudissements. Habiter le dérèglement climatique c’est aussi défaire la peur, comme outil de gouvernement. Si l’Etat a failli à mettre en œuvre une réelle politique d’aménagement du territoire, il aura continué d’infantiliser, de déposséder les habitants des choix qui déterminent leurs conditions d’existence, d’imposer un solutionnisme techniciste rapide. S’il fait chaud, climatisons ; s’il faut des réponses rapides et techniques, produisons des villes smart et leurs centres de données, qu’importe si cela assèche toute végétation alentour, qu’importe si cela exclut la population la plus précaire et la plus vulnérable. L’habitabilité est un marché : il faut de l’argent pour accéder à l’ombre, à l’air conditionnés, aux congés estivaux. Pour les autres, il reste les îlots de chaleur urbains.
Cette dépossession de la vie quotidienne est un outil de la suppression de la démocratie réelle ou à tout le moins la suppression des moyens d’y accéder.
Corinne Luxembourg



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