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7. Les pierres d’Avignon parlent encore…

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Avant les hommes, il y a les pierres. Avant les discours, il y a le silence., Avant les applaudissements, il y a cette respiration presque imperceptible qui traverse la Cour d’honneur lorsque le soleil abandonne lentement les murailles et que la nuit, avec une infinie délicatesse, vient déposer son manteau sur les vieilles pierres du Palais.

Alors seulement commence le théâtre. Non pas lorsque l’acteur paraît. Mais lorsque les siècles consentent à écouter les vivants.

Car ces pierres ne sont pas inertes. Elles sont une mémoire. Leur silence n’est pas une absence. Il est une parole plus ancienne que la nôtre.

Depuis des siècles, elles regardent passer les puissants. Les souverains. Les prélats. Les armées. Les révolutions. Les empires. Les républiques. Les foules. Les exils. Les renaissances.

Elles savent ce que les hommes oublient avec une étonnante facilité : rien de ce qui paraît invincible ne demeure éternel. Les trônes tombent. Les frontières changent. Les fortunes s’effacent. Les doctrines vieillissent. Les majorités passent. Les certitudes se défont. Mais il suffit parfois d’un poème pour traverser plusieurs siècles. Il suffit d’une tragédie pour continuer à parler à des peuples qui n’existaient pas encore lorsque son auteur écrivait. Il suffit d’un acteur, debout sous un ciel d’été, pour rappeler à une civilisation entière ce qu’elle croyait avoir perdu.

Voilà le miracle du théâtre.

Il ne lutte pas contre le temps. Il dialogue avec lui.

Chaque représentation est une victoire provisoire contre l’oubli. Chaque rideau qui se lève affirme une confiance presque déraisonnable dans la capacité des êtres humains à se rencontrer autrement que par leurs intérêts ou leurs appartenances.

Le théâtre est le seul lieu où des inconnus acceptent de partager le même silence avant de partager la même émotion. Et cette émotion devient, le temps d’une soirée, une manière d’habiter le monde ensemble.

Il n’est pas exagéré de dire qu’une démocratie commence là. Elle commence lorsque des citoyens acceptent d’écouter une histoire qui ne parle pas seulement d’eux-mêmes. Elle commence lorsqu’ils découvrent que la douleur d’Antigone, le doute d’Hamlet, la colère de Lorenzaccio, le rire de Scapin ou la révolte d’une héroïne contemporaine éclairent aussi leur propre existence.

Une civilisation se reconnaît moins à la hauteur de ses monuments qu’à la profondeur des questions qu’elle ose poser.

Les pierres d’Avignon ne furent jamais seulement des murailles. Elles sont devenues des témoins.

Chaque été, elles voient arriver des milliers de femmes et d’hommes venus de toutes les langues, de toutes les générations, de toutes les conditions.

Ils ne se ressemblent pas. Ils ne pensent pas tous de la même manière. Ils ne voteront pas tous de la même façon. Ils n’aimeront pas les mêmes spectacles. Et pourtant, pendant quelques heures, ils consentent à une expérience devenue rare : être ensemble sans renoncer à leurs différences.

Le théâtre ne leur demande pas d’être d’accord. Il leur demande seulement d’être présents. Cette présence est une victoire contre toutes les formes de solitude que notre époque fabrique. Car le plus grand danger qui menace une société n’est pas d’abord le conflit.

Une démocratie sait vivre avec le désaccord. Le plus grand danger est l’indifférence. Le moment où plus personne ne juge nécessaire d’écouter l’autre. Le moment où chacun préfère le miroir à la rencontre. Le moment où le bruit remplace la parole.

Alors les pierres se taisent. Non parce qu’elles auraient perdu leur mémoire. Mais parce que les hommes cessent de leur prêter l’oreille.

Depuis près de quatre-vingts ans, une promesse habite pourtant cette cour.

Elle fut portée un jour par un homme qui croyait qu’un théâtre pouvait être aussi indispensable qu’une école, qu’un hôpital ou qu’une mairie.

Cette promesse n’appartient plus à un nom. Elle appartient à un peuple. Elle affirme que la beauté ne saurait être le privilège d’une élite, mais qu’elle constitue un droit, parce qu’elle agrandit l’être humain.

Chaque génération reçoit cette promesse. Aucune ne peut prétendre en être propriétaire. Elle ne peut que la transmettre. Ou la trahir.

Aujourd’hui, beaucoup s’interrogent. Les moyens diminuent. Les inquiétudes grandissent. Les artistes doutent. Les institutions cherchent leur souffle. Les responsables publics affrontent des choix difficiles. Les citoyens eux-mêmes hésitent parfois sur ce qu’il convient de préserver lorsque tout semble manquer.

Les pierres, elles, ne répondent jamais à notre place. Elles nous rappellent seulement une vérité obstinée. Une société qui cesse d’investir dans ce qui élève l’esprit finit toujours par dépenser davantage pour réparer ce que l’abandon a détruit.

La culture n’est pas le supplément des temps prospères. Elle est le recours des temps difficiles. Elle est ce qui permet aux êtres humains de ne pas devenir étrangers à eux-mêmes lorsque le monde paraît perdre sa direction. Elle est ce qui donne un visage à la liberté.

Une bibliothèque est une promesse. Un théâtre est une promesse. Une école est une promesse. Un musée est une promesse. Un festival est une promesse.

Toutes disent la même chose : « Nous croyons assez en l’avenir pour lui confier ce que nous avons de meilleur. »

Voilà pourquoi les pierres d’Avignon parlent encore. Elles ne parlent ni pour condamner ni pour absoudre. Elles parlent pour rappeler. Rappeler que les civilisations ne sont jamais sauvées une fois pour toutes. Qu’elles se reconstruisent chaque matin par les gestes les plus modestes : ouvrir un livre, apprendre un poème, écouter une musique, entrer dans un théâtre, soutenir un artiste, transmettre une œuvre, accueillir un enfant devant une scène.

Le monde moderne aime les prouesses techniques. Les pierres préfèrent les fidélités silencieuses.

Elles savent qu’un spectacle ne change peut-être pas immédiatement le cours de l’histoire. Mais elles savent aussi que toutes les grandes transformations de l’histoire ont commencé par une parole que quelqu’un avait osé prononcer devant d’autres êtres humains.

Alors, lorsque les lumières s’éteindront et que le premier acteur apparaîtra sous ce ciel immense, écoutez encore une fois. N’écoutez pas seulement sa voix. Écoutez ce qui l’accompagne. Le souffle des siècles. Le murmure des absents. L’espérance des vivants. Et cette certitude fragile, mais plus forte que toutes les peurs : tant qu’il y aura, sous les étoiles d’Avignon, des femmes et des hommes pour se rassembler afin de raconter le monde plutôt que de le subir, les pierres continueront de parler.

Et tant que les pierres parleront, notre humanité ne sera jamais tout à fait vaincue.

Jean luc

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