Migrants : l’apartheid qui vient ?
Le 15 juin, le chauffeur du bus reliant Boulogne à Calais informait les passagers qu’un groupe d’une quarantaine de migrants allait monter dans le bus : « ceux qui ne veulent pas se mélanger à eux peuvent venir à l’avant du bus » aurait-il ajouté. Une témoin raconte que la plupart des voyageurs s’installèrent à l’avant. Un fait divers banal dans cette région du Nord de la France où l’invisibilisation et la mise à part des personnes exilées fait partie de la vie quotidienne des habitants. Le 1er décembre 1955, à Montgomery en Alabama, Rosa Parks, une couturière noire de 42 ans, prenait aussi un bus pour rentrer chez elle. Le chauffeur lui ordonna de laisser sa place à un passager blanc, Rosa Parks refusa. Elle fut arrêtée et condamnée à une amende. Cet autre fait divers vieux de soixante et onze ans fut l’un des événements déclencheurs du mouvement américain des droits civiques contre la ségrégation raciale. A l’inverse, celui du 15 juin symbolisera-t-il le reflux des droits humains dans notre pays ?
Des politiques publiques discriminatoires
Coïncidence significative, le surlendemain de l’épisode du bus Boulogne-Calais, par 418 voix pour, 218 voix contre et 36 abstentions, le parlement européen adoptait le « Règlement retour » destiné à faciliter l’éloignement des ressortissants de pays tiers qui n’ont pas le droit de rester sur le territoire européen (les demandeurs d’asile déboutés et les personnes en séjour irrégulier), réduisant encore certaines aides, allongeant la possibilité de la rétention administrative jusqu’à 24 mois, et permettant la création de “centres de retour” dans des pays tiers hors de l’Union européenne où pourraient être transférées des personnes faisant l’objet d’une décision de retour. Ces centres deviendront des zones où le contrôle juridictionnel et les garanties des droits fondamentaux seront affaiblis. Michael O’Flaherty, commissaire aux droits de l’homme du Conseil de l’Europe parle de « trous noirs des droits humains ». Le principe international d’interdiction de renvoyer quelqu’un vers un pays où il risque des persécutions sera affaibli, de même une rétention pouvant atteindre deux ans entraînera des privations de liberté prolongées pour des personnes n’ayant commis aucun délit pénal. Les chiffres officiels de la Commission européenne, loin de l’augmentation incontrôlée, montrent pourtant une autre réalité, le nombre de « franchissements irréguliers des frontières européennes » annuel est tombé de 1,8 millions en 2015 à 177 000 en 2025. Il faut croire que les mesures de refoulement en mer mises en œuvre aux larges des côtes de Lybie et de Tunisie, portent leurs fruits mais qu’il n’y a pas assez des 1330 migrants noyés ou disparus en mer en 2025.
Autre coïncidence, le 16 juin l’ONG Human Rights Observers (HRO), documentait une expulsion quand 190 personnes étaient expulsées de plusieurs lieux de vie[1] dans le Dunkerquois[2]. Onze camionnettes de CRS, trois de la Police aux Frontières (PAF), cinq policiers en moto, trois camions d’une société de nettoyage privée, trois bus de transport d’une association locale[3] sous-traitante de l’Etat, deux pelleteuses et un tractopelle ont été mobilisés ce jour-là. HRO est née en 2017 afin de documenter et de dénoncer la violence d’Etat perpétrée contre les personnes exilées à la frontière franco-britannique dans le Dunkerquois et le Calaisis, notamment à Grande Synthe, l’immense zone portuaire et industrielle de Dunkerque et à Calais même. Chaque mois l’ONG publie[4] les données d’information recueillies au cours des opérations d’expulsion menées sur ces deux territoires. Par exemple en mai à Grande-Synthe, quatre opérations de police ont conduit à l’expulsion de dix lieux de vie et à cinq démantèlements de commerces informels, 759 personnes ont été expulsées et 108 m³ d’affaires personnelles saisies. Pendant la même période à Calais 15 opérations de police ont permis l’expulsion de 352 personnes et la saisie de 92 tentes.
HRO vient de publier son rapport annuel 2025[5]. Au-delà des chiffres globaux annuels[6], le rapport montre le déni systématique des droits élémentaires des personnes exilées du fait de leur situation : limitation de l’accès aux services publics de base (transport, hébergement, soins, eau), contrôles de police ciblés, confiscation et destruction de biens personnels, la liste est longue. Le rapport documente aussi comment les objets de la vie courante nécessaires au quotidien sont particulièrement visés : tentes, matelas, palettes et sacs. Ces discriminations qui n’ont pas d’impact significatif sur les tentatives et le nombre de traversées de la Manche[7] n’ont qu’un objectif : rendre la vie de ces gens impossible, les rendre invisibles dans l’espace public et empêcher qu’ils s’organisent dans des structures collectives pérennes. .
De la discrimination à la ségrégation.
Les personnes exilées sont souvent réduites à des chiffres et des concepts : flots, vagues, submersion ou flux. Ces termes alimentent la stigmatisation. Dans le bus Boulogne-Calais le 15 juin dernier, c’était « eux », c’est-à-dire l’autre collectif, essentialisé et renvoyé à sa situation de migrant étranger, alors « qu’il s’agit d’êtres humains : des femmes, des hommes et des enfants, chacun doté d’une dignité inviolable qui doit demeurer au cœur de chaque décision politique[8] ». Depuis longtemps, en France comme ailleurs, les politiques migratoires successives ont affaibli les droits et dégradé les conditions d’accueil. C’est hélas bien connu et documenté, c’est le sujet dérivatif qui permet aux politiques en campagne de focaliser les peurs sur l’étranger plutôt que d’engager leurs responsabilités sur les inégalités et les crises à venir que leurs choix de politiques publiques amènent. Mais ce qui se joue dans le Nord de la France en face des côtes anglaises est un cran nouveau dans la continuelle dégradation des droits collectifs qui s’accélèrera au cas où le RN arrivait au pouvoir en 2027. Le déni, du fait de leur situation, de certains droits auxquels des populations vivant sur notre sol ont accès s’appelle de la discrimination. Le fait de les rendre invisibles, de vouloir les soustraire du quotidien des habitants, de les mettre à part dans l’espace public et de les écarter des équipements et services publics, porte un nom : la ségrégation, nous y sommes. Etymologiquement le mot apartheid est construit à partir du français, « à part » et du néerlandais « heid » qui signifie « situation d’être ». L’apartheid est la situation de certaines catégories d’habitants, d’être séparées du fait de politiques publiques qui organisent cette séparation. Il est aussi un crime contre l’humanité au sens du droit international. Nous y allons à grand pas.
[1] Les « lieux de vie » sont des petits campements de fortune, faits de tentes et de bâches, éparpillés dans la campagne, cachés dans des taillis ou des sous-bois, regroupant 10 à 30 personnes, hommes, femmes et enfants.
[2] Les entraves aux observations étant nombreuses, ces chiffres sont à prendre comme un extrême minima.
[3] L’Association des Flandres pour l’Éducation, la Formation des Jeunes et l’Insertion sociale (AEFJI) est parfois mandatée par la préfecture pour emmener les personnes évacuées vers des centres situés à plusieurs kilomètres, qu’ils quittent aussitôt.
[4] https://humanrightsobservers.org/fr/monthly-observations/
[5] https://humanrightsobservers.org/wp-content/uploads/2026/06/rapport-annuel-HRO-2025-version-francaise.pdf
[6] 539 expulsions dans le calaisis, 3792 personnes expulsées de leur lieux de vie, 106 et 4965 dans le dunkerquois
[7] Voir Golias 912 du 7 au 13 mai. Le silence est une faute.
[8] Déclaration de la Commission des Épiscopats de l’Union européenne (COMECE) en réponse au vote du 17 juin au Parlement européen sur le nouveau Règlement Retour.


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