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l’IA et les imbéciles bernanosiens

a bunch of bees that are on a beehive

Le mot imbécile apparait plus de trente fois dans le pamphlet La France contre les robots[1] que publia Georges Bernanos en 1946 au Brésil quelques mois après son retour en France, après huit ans d’exil. Il choisit les éditions de la France Libre, tant ce livre était à ses yeux nécessaire dans le contexte de la fin de la seconde guerre mondiale quand deux puissances militaires, industrielles et économiques s’apprêtaient à se partager le monde. Dans la dénonciation de ce qu’il appelait la civilisation des machines, il visait particulièrement les techniciens : « dans l’ordre de la Technique un imbécile peut parvenir aux plus hauts grades sans cesser d’être un imbécile ». L’imbécile chez Bernanos, c’est le réaliste qui estime qu’on ne peut faire autrement que d’accepter la réalité telle qu’il la comprend, il croit bien faire, il le pense honnêtement. Mais finalement, avec le développement des techniques, ce réalisme, ce « bon sens des salauds » conduit le monde dans le mur. Etymologiquement, l’imbécile c’est celui qui a besoin d’une béquille pour marcher, il n’arrive pas à avancer en se tenant droit sur ses maigres principes moraux, il a besoin d’un déambulateur. A l’époque où la psychiatrie enfermait et classifiait mais ne soignait pas, l’imbécile se situait entre l’idiot, celui qui est unique, et le crétin qui est atteint de confusion mentale. Les imbéciles contemporains qui louent sans réserve les prouesses de l’Intelligence Artificielle ou qui la pensent incontournable, voire nécessaire, ou surtout qui ne la pensent pas, tiennent des trois, leur imbécilité n’est pas artificielle, elle est réelle et dangereuse. « Cette déclaration surprendra beaucoup d’imbéciles » écrit Bernanos ; il ajoute aussitôt  « Je n’écris pas pour les imbéciles. Cet article est écrit dans le même esprit.

L’esprit de ruche

Il est probable que le livre de Maurice Maeterlinck La vie des abeilles[2] paru en 1901 a inspiré Bernanos pour écrire La France contre les robots. Dans un sentiment à la fois de fascination et d’inquiétude, Maeterlinck voit la ruche comme un système de coopération, de discipline et de standardisation des comportements vers une finalité d’efficacité et de productivité qui transforment les individus en rouages fonctionnels. La société des abeilles est organisée comme une machine, la ruche incarne une forme d’intelligence collective supérieure à l’individu, presque parfaite où chaque abeille agit au service d’un tout, ce que Maeterlinck appelait « l’esprit de ruche ». Bernanos ressent et voit cet esprit de ruche dans la montée en puissance du machinisme à la sortie d’une guerre qui n’a fait qu’accélérer encore le machinisme industriel commencé dans le textile en Angleterre à la fin du XVIIIe siècle. Bernanos n’est pas un passéiste, une sorte d’Amish qui rejetterait le progrès technologique. Non, il utilise les machines, la radio, les transports, il passe son brevet de pilote d’avion en 1917, il adore sa « chère moto rouge et grise ». Chez lui, les robots sont à la fois ces machines qui nous rendent plus efficaces et nous-mêmes qui devenons une pièce, un rouage, une abeille de la ruche. Il dénonce cet horizon civilisationnel d’efficacité. Georges Bernanos conduit son attaque contre le machinisme sur deux fronts : l’efficacité technique qui nourrit la guerre et le contrôle des individus.

 

La guerre c’est la paix

Comme pour beaucoup de jeunes gens de sa génération, la boucherie technique que Georges Bernanos a vécu à Verdun dans la terre des tranchées lui démontra que la foi dans le progrès irréversible de l’humanité, que l’essor des techniques du XIXe siècle et du début du XXe siècle faisait miroiter, était une escroquerie, un simulacre du progrès et de la recherche de la paix. « Ainsi, le progrès n’est plus dans l’homme, il est dans la technique, dans le perfectionnement des méthodes capables de permettre une utilisation chaque jour plus efficace du matériel humain. ». La seconde guerre mondiale amplifia le phénomène.

 

Lucidement, en 1946, il écrit : « Il est très possible que nous rentrions dans une nouvelle période d’apaisement, de recueillement, de travail (…) Les événements que j’annonce peuvent être retardés sans dommage. Mais plus loin, il écrit : « puisque l’expérience de 1914 ne vous a pas suffi, celle de 1940 ne vous servira d’ailleurs pas davantage ». Ajoutons, pas plus que les nouvelles guerres impérialistes menées après la chute du mur de Berlin dont le rythme s’accélère depuis février 2022. La première guerre mondiale précipita le développement de l’aviation et la mécanisation des combats, la seconde inventa les missiles et la bombe nucléaire. Avec la digitalisation numérique et l’Intelligence Artificielle nous franchissons encore un nouveau seuil : la machine se substitue à l’humain pour choisir l’opportunité, les munitions, les cibles et le moment des frappes. Certes la technique participe du progrès humain, elle apporte des réponses concrètes à la qualité de vie des gens et soulage des souffrances mais Bernanos avait compris « qu’il y a toujours plus d’argent à gagner en répondant aux vices de l’homme qu’à ses besoins ». Il n’était pas marxiste mais il fait le lien entre l’accumulation du capital et la technologie qui fonctionnent comme un couple moteur en auto allumage.

A la fin de la seconde guerre mondiale, Georges Orwell publie sa célèbre Dystopie 1984[3] où il décrit un totalitarisme fondé sur un pouvoir politique qui ne fait pas la guerre pour obtenir une victoire mais pour se maintenir au pouvoir. La guerre occupe la population, justifie tous les systèmes de surveillance et canalise la haine vers des ennemis extérieurs. Il montre aussi un ministère de la Vérité qui définit et modifie en permanence une version officielle des évènements quand chaque nouvelle version annule et remplace la précédente où la guerre c’est la paix. Nos nouveaux réseaux sociaux démultiplient les moyens de cette propagande étatique. Trump et Poutine sont les idéal-types de cette prophétie orwellienne.  Mais de nos jours l’Intelligence Artificielle n’est pas que l’auxiliaire technique au service de l’efficacité de la guerre que mènent les Etats Unis, Israël et la Russie, elle change la nature d’un nouveau totalitarisme qui vient. Les entrepreneurs numériques libertariens de la Silicon Valley à la recherche de financements dédiés au développement de l’IA, se sont ralliés au drapeau Trumpien. Ils savent que leur délire numérique n’est écologiquement pas viable, il se construit sur une bulle financière spéculative et fait exploser les moyens énergétiques pour refroidir les data centers. Une fois que l’argent public aura stabilisé leur modèle économique le Big Brother orwellien peu à peu échappera à l’Etat pour être piloté par les grands féodaux de l’économie numérique.

 

La nouvelle conjuration des imbéciles

« On ne comprend absolument rien à la civilisation moderne si l’on n’admet pas d’abord qu’elle est une conspiration universelle contre toute espèce de vie intérieure ». C’est l’autre danger que Bernanos a vu dans le machinisme : le contrôle des individus. A son époque c’était la carte d’identité, aujourd’hui c’est le contrôle numérique de nos données personnelles. Lors de la première révolution numérique, la digitalisation des rapports humains, les réseaux sociaux et les bases de données en ligne nous avaient été vendues comme la possibilité d’un savoir universel, d’un partage mondialisé de la connaissance et d’une efficacité accrue dans nos relations sociales. Alors la formule de Georges Bernanos résonne : « Ces imbéciles dont le sort est d’être informé de tout et d’être condamné à ne rien comprendre. » La seconde révolution numérique de l’Intelligence Artificielle ajoute un degré à cette incompréhension des imbéciles. Dans une nouvelle logique de profit capitalistique nos données personnelles sont vendues pour nourrir les logarithmes de l’industriel numérique. Les « assistants utilitaires » de la première révolution numérique sont devenus des « agents conversationnels ». Ces compagnons, comme on dit en marketing répondent à toutes nos questions avec bienveillance et en retour nous en posent d’autres pour alimenter le dialogue artificiel. Cette évolution sémantique en dit long sur l’évolution du machinisme qui s’empare de nos consciences. La conspiration de notre civilisation numérique à laquelle on assiste est moins la disparition de toute vie intérieure que son enfermement en nous-mêmes, en tête à tête à perpétuité avec un compagnon qui nous tend un miroir devant nos yeux, sans possibilité de s’en libérer ou de confronter notre conscience à un autre humain.

 « Quand un vrai génie apparaît en ce bas monde, on peut le reconnaître à ce signe que les imbéciles se conjurent contre lui.», écrivait Jonathan Swift au début du XVIIIe siècle. Aujourd’hui, le vrai génie, comme l’était Bernanos, n’est-il pas celui qui pense l’Intelligence Artificielle dans ce qu’elle met en danger notre humanisme ? Le trans humanisme d’Elon Musk et de ses épigones n’est qu’un anti humanisme. Peter Thiel et les autres ne sont pas des génies. Avec ses accents messianiques, le fondateur de l’entreprise de logiciels Palantir qui pilote la guerre américaine et israélienne en Iran, est bien un imbécile bernanosien. L’administration américaine participe de cette conjuration des imbéciles en chef. Grâce à eux, nous voyons un fanatisme d’abeilles guerrières spécialisées qui font de la guerre leur miel. Bernanos écrit : « le diable est le plus grand des logiciens, ou peut-être, qui sait ? La logique même ? L’algorithme certainement. Cette course à la machine qu’avait bien identifiée Georges Bernanos il y a soixante ans montre-t-elle un déterminisme technologique contre lequel nous ne pouvons rien ? A nous de le dire.

 

[1] Georges Bernanos. La France contre les robots. Robert Laffont. 1947.

[2] Maurice Maeterlinck. La vie des abeilles. Editions Fasquelle. Paris 1901. Livre de Poche.

[3] Georges Orwell. 1984. Traduction française Gallimard 1950.

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