La nature a une place importante dans l’œuvre commune de Marx et Engels et, de manière différenciée, dans leurs corpus respectifs, aussi bien dans les développements sur les évolutions historiques des forces productives et procès de production, que dans les élaborations théoriques de leurs approches au diapason de l’essor des connaissances scientifiques (anthropologie, histoire, biologie, chimie…). Mais la fabrique politique ultérieure d’une orthodoxie ossifiant matérialisme et dialectique dans un dogme (la diamat!) a longtemps occulté la richesse de leurs apports.
La nature est aussi peu ou prou présente chez bien des penseurs de la galaxie marxienne, en toile de fond (W. Benjamin, E. Bloch…), ponctuellement (G. Lukács), par séquence (T. Adorno) ou de manière plus récurrente (H. Marcuse). Mais, quand elle n’a pas été oubliée, elle a été au mieux au centre de violentes querelles philosophiques, et au pire l’objet de virulents rejets.
En France, au sein des réflexions écologiques depuis trois décennies, naît une bataille idéologique et politique entre les tentatives actives de « greenwashing » du capital, des pensées tièdes de transitions s’accommodant peu ou prou au capital, de pensées et pratiques innovantes de bifurcation tenant les apports marxiens pour dépassés (B. Latour, Ph. Descola…), datés et suspects (S. Audier, P. Charbonnier…), importants mais mineurs (R. Beau, C. Larrère…). Parallèlement pas moins de trois générations de celles et ceux qui pensent qu’avenir écologique et dépassement du capitalisme vont de pair, ont déployé de nouvelles pistes de réflexions très diverses à partir même des approches marxiennes et marxistes.
La revue Actuel Marx a consacré dès 1992 son numéro 12 à « L’écologie, ce matérialisme historique » : articles d’A. Gorz, D. Duclos et J. Bidet, et deux traductions inaugurales de Ted Benton (marxisme et limites naturelles) et James O’Connor (la seconde contradiction du capitalisme); puis publié en 2003 un livre coordonné par J.-M. Harribey et M. Löwy « Capital contre nature » : douze contributions autour de quatre grands chapitres : les contradictions socio-écologiques du capitalisme, l’écologie et reproduction sociale, l’insoutenabilité du régime d’accumulation, et le capital, l’humanité et l’éco-socialisme. Par-delà de nombreux articles et recensions, comme la revue Contretemps, Actuel Marx a consacré encore le numéro 76 de la revue en 2024 à « La crise écologique, transition écosocialiste ». Sans parler des nombreuses traductions, ce foisonnement a vu de nombreux ouvrages de références en français par R. Keucheyan, C. Durand, E. Hache, F. Filipo, D. Tanuro, H. Tordjman, Th. Parrique, P. Guillibert… ou encore dans une filiation élargie CH Laval, P. Dardot, P. Sauvêtre, P. Crétois sur les communs…
Deux ouvrages récents donnent une excellente idée de la vitalité, richesse et diversité de ce courant. « Découvrir le marxisme écologique » (Editions sociales) offre un panel allant des plus anciens (Benton, O’Connor, M. Mies, A. Salleh, M. Löwy) aux plus récents (J.B. Foster, K. Saïto, A. Malm, J.W. Moore, A. Battistoni) introduits et commentés par A. Cukier et P. Guillibert. La revue Critique consacre un numéro entier au « Marx vert », avec des articles consacrés à une très importante périodisation du marxisme écologique depuis le début du XXème siècle (M. Bickhardt et C. Grignoux); extractivisme et métabolisme chez Marx (Th. Hoquet); naturalisme historique de Marx chez F. Monferrand (P. Missiroli); l’écosocialisme de la décroissance de K. Saïto (G. Delozière); naturalisme processuel de J.W. Moore (E. Renault); travail, écologie et reproduction à l’âge de changement climatique chez S. Barca (A. Cukier et S. Marano); désir de communisme dans les réflexions sur les animaux et les vivants de F. Amin et P. Guillibert (J. Porcher); et un entretien où M. Löwy se demande « pourquoi a-t-il fallu tellement de temps pour découvrir l’apport de Marx à l’écologie? ». Cette vitalité ne doit pas faire oublier celles et ceux qui avaient abordé le souci environnemental de manière inaugurale, et dans une très grande diversité de rapport à Marx : distancié (J. Ellul, B. Charbonneau, R. Dumont, P. Samuel…), latéral (F. Guattari, A. Gorz), frontal (T. Maldonado). Ou encore de manière quasi permanente et transversale chez H. Lefebvre, dans ses ouvrages thématiques : la ruralité, la ville et l’urbain, le quotidien, la modernité, l’Etat (y parlant du danger de « terricide ! », et dans ses ouvrages théoriques, de La Conscience mystifiée (1936) à Le retour de la dialectique (1986) en passant par La métaphilosophie (1965), La fin de l’histoire (1970), Le manifeste différentialiste (1971) et Une pensée devenue monde (1980).
Beaucoup de publications récentes se fondent sur la découverte de travaux tardifs de Marx, où s’opèrent de très importantes évolutions par rapport à ses publications antérieures sur le productivisme destructeur du capitalisme et sur les diverses formes et organisations sociales hors d’Europe avant le capitalisme, sources d’une véritable « rupture métabolique ». D’autres partent davantage de capital/nature comme seconde contradiction fondamentale du capitalisme après capital/travail, au cœur de ses ouvrages majeurs de maturité. D’autres encore soulignent la prégnance de la question de la nature dès sa jeunesse, de sa thèse (La différence de la philosophie de la nature chez Démocrite et Epicure) aux Manuscrits de 1844.
Le débat sur le statut de la nature dans ces différents moments de sa réflexion, ainsi que sur l’importance accordée à la question coloniale, ou celles des dominations autres que l’exploitation… croisent et relancent de manière nouvelle des débats déjà anciens sur ses concepts fondamentaux : le travail, la valeur, l’aliénation, les procès de production et la reproduction élargie des rapports de production, l’Etat, socialisme et communisme… ainsi que sur les fondements de sa démarche matérialiste, historique et dialectique.
Par-delà sa portée, ses fécondités et limites, pour qui est persuadé que toute véritable bifurcation radicale de nos modes de vie, d’activité, d’habiter, de déplacement et de relation, suppose d’en finir avec le capitalisme, l’apport marxien reste une référence incontournable pour comprendre les logiques systémiques à l’œuvre pour transformer le monde, et penser les alternatives concrètes, socialement émancipatrices et écologiquement vertueuses, à l’aune de nouveaux champs de débats sur l’humain, les vivants et la nature; l’articulation de toutes les échelles du local au mondial, la souveraineté et les États-nations, le devenir des institutions dans une visée d’autonomie et d’autogouvernement…
Makan Rafatdjou


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