Culture.

PArce qu’on ne peut pas s’émanciper sans aile !


Et s’il était déjà minuit dans le journalisme ?

L’extrême droite gagne du terrain partout dans le monde. Depuis quelques années, en France, un certain nombre de médias détenus par des milliardaires et notamment par Vincent Bolloré préparent le terrain pour l’accession de ce courant politique au pouvoir en banalisant les idées réactionnaires et racistes.

En 2023, Geoffroy Lejeune, ancien directeur de la rédaction de l’hebdomadaire d’extrême droite Valeurs actuelles est nommé à la tête du Journal du dimanche, contrôlé par Vincent Bolloré. La même année, les médias couvrent largement, pendant plusieurs jours, un fait divers survenu à Crépol dans la Drôme. En novembre 2025, après avoir été enfariné, Jordan Bardella (Rassemblement National et donné gagnant dans les sondages pour la présidentielle de 2027) reçoit un œuf, les journalistes en feront un sujet d’État. Ces différentes affaires posent question et inquiètent quant aux récentes mutations de l’espace médiatique français.[1]

Dans une enquête faite en septembre 2023 par toluna – harris interactive pour le ministère de la Culture [2], si les personnes interrogées se déclarent intéressées par l’information, elles indiquent majoritairement penser que l’information distribuée par les médias traditionnels est « sous contrôle », de la part des grands groupes financiers qui les détiennent et orienteraient l’information (82%), ou, dans une moindre mesure, de la part du gouvernent (58%). Pour un grand nombre des sondés, ces influences exercées sur les médias mettent en cause la crédibilité des informations, 60% d’entre eux indiquant avoir parfois du mal à savoir si les informations diffusées dans les médias sont vraies ou fausses. En 1967, Guy Debord ne disait pas autre chose, dans son essai La Société du Spectacle. Déjà à l’époque, il dénonçait le rôle des médias dans la construction du spectacle. Selon lui, les médias sont les principaux acteurs de la diffusion de l’idéologie dominante, en manipulant l’information et en créant une réalité virtuelle. Ainsi, la vérité est constamment déformée et les individus sont maintenus dans l’ignorance et la passivité. En 2004, Patrick Le Lay, alors PDG de la chaine privée TF1, confirmait la théorie de Debord : « Pour qu’un message publicitaire soit perçu, il faut que le cerveau du téléspectateur soit disponible. Nos émissions ont pour vocation de le rendre disponible : c’est-à-dire de le divertir, de le détendre pour le préparer entre deux messages. Ce que nous vendons à Coca-Cola, c’est du temps de cerveau humain disponible. » (Extrait de l’ouvrage Les dirigeants face au changement – Ed. Huitième jour).

« INFOTAINMENT »

Quand on met en parallèle les succès électoraux croissants du RN et la constitution d’une formation, Reconquête, créé par Éric Zemmour, polémiste d’extrême droite, ancien chroniqueur vedette d’une émission regardée par de nombreux téléspectateurs, ces questionnements voire ces craintes sont de plusieurs natures : concentration de l’actionnariat aux mains d’hommes milliardaires dont les motivations à détenir des médias ne relèvent pas d’une stricte rationalité marchande mais bien d’une visée idéologique. Ces médias focalisent l’attention sur des analyses d’intellectuels et de politiciens des droites radicales. Ils exacerbent les programmes d’infotainment (mélange d’information et de divertissement) qui brouillent les registres d’intervention publique et provoquent des affrontements spectaculaires circulant massivement sur les réseaux sociaux. Ils mettent en exergue les faits divers redéfinis en faits politiques et font des immigrés et les « wokistes » des boucs émissaires… Ce constat contribue à affirmer une extrême droitisation des médias et une mise en visibilité croissante de l’extrême droite, de ses entreprises, de ses acteurs et de ses idées dans divers canaux d’information.

JOURNALISME VERSUS COMMUNICATION

Néanmoins la riposte s’organise : certains milieux journalistiques et militants[3] dénoncent cette main mise. Ils pointent également du doigt l’autocensure des journalistes de ces médias, aux mains des milliardaires, pour ne pas froisser les intérêts économiques de leur groupe. Face à ces enjeux, le droit des médias joue un rôle crucial dans la régulation du secteur. En France, la loi sur la liberté de la presse de 1881 pose les fondements de la liberté d’expression, tandis que des dispositifs plus récents (cf. loi Léotard de 1986) visent à encadrer la concentration. Le Conseil Supérieur de l’Audiovisuel (CSA), devenu l’Arcom, veille au respect de ces règles et à la préservation du pluralisme. Cependant, l’efficacité de ces dispositifs est peu efficace face à l’évolution rapide du paysage médiatique. L’avènement du numérique a profondément bouleversé l’écosystème de celui-ci, posant de nouveaux défis en termes de concentration. Les GAFAM (Google, Apple, Facebook, Amazon, Microsoft) sont devenus des acteurs incontournables de la diffusion de l’information, sans pour autant être soumis aux mêmes contraintes que les médias traditionnels (cf. la mise en ligne le 10 décembre, d’une vidéo affirmant qu’Emmanuel Macron aurait été renversé par un coup d’État militaire. Partagée et relayée massivement sur Facebook, en France et à l’étranger, la vidéo entièrement fictive dépasse 13 millions de vues en quelques jours)[4].

Aujourd’hui dans la majorité de la presse écrite comme dans l’audiovisuel (y compris publique) l’objectif est de faire du buzz voire de la communication au détriment des fondamentaux du journalisme : la vérification de l’information, l’impartialité ou tout du moins la non complaisance. On peut donc se demander à quoi sert le journalisme ?

MÉDIAS INDÉPENDANTS

Un certain nombre de médias indépendants (pour la plupart sur le web) ont fait leur apparition : Mediapart, mais aussi Reporterre, Basta !, StreetPress, le 1, les Jours, Blast… Leur objectif est clairement affiché : revenir aux sources du journalisme (citées plus haut). Beaucoup sont regroupés sur le Portail des médias indépendants (projet conçu et animé par l’équipe de Basta !). Il veut offrir une alternative à Google, grâce à un fil d’actualité dédié uniquement aux articles de médias indépendants fiables, « sélectionnés chaque jour par notre équipe de journalistes. »[5] De plus la plateforme souhaite répondre à une double menace qui pèse sur les médias indépendants et sur le pluralisme de l’information. « La première, c’est l’influence dangereuse qu’exerce aujourd’hui une poignée d’hommes d’affaires sur la presse en France, rachetant un titre après l’autre, utilisant pour certains leurs empires médiatiques pour pousser un agenda politique réactionnaire, voire xénophobe. La seconde menace vient des plateformes monopolistiques du web (Meta, X, TikTok, Google) qui ont désormais une quasi-mainmise sur la diffusion de l’information en ligne. » [6] Reste que ces médias indépendants sont très fragiles financièrement car ils n’existent que grâce à leurs abonnés et aux souscriptions qu’ils lancent régulièrement.

L’information est un droit essentiel : « Le droit à l’information, à la libre expression et à la critique est une des libertés fondamentales de tout être humain. Ce droit du public de connaître les faits et les opinions procède de l’ensemble des devoirs et des droits des journalistes. La responsabilité des journalistes vis-à-vis du public prime sur toute autre responsabilité, en particulier à l’égard de leurs employeurs et des pouvoirs publics. » [7] Pratiquer cette déontologie, c’est affirmer que notre métier ne s’exerce pas au profit du propriétaire du média ou de la puissance étatique, mais au bénéfice du public, et de lui seul. C’est pourquoi ce journalisme-là s’accompagne de la défense intransigeante de l’indépendance de celui-ci dont la mission d’intérêt public ne doit être entravée par aucun intérêt privé. Cela ne signifie pas qu’il serait au-dessus des lois, irresponsable et intouchable. Mais cela signifie que le journaliste rend compte de son travail dans ce cadre principiel qui fonde une jurisprudence démocratique de l’information.

Manuela Martins, journaliste


[1] Lire l’intéressante étude : Médias : à droite toute ? Nicolas Kaciaf, Enrique Klaus Dans Politiques de communication 2024/1 N° 22, pages 5 à 53 Éditions Presses universitaires de Grenoble
[2] https://harris-interactive.fr/wp-content/uploads/sites/6/2023/10/Rapport-Toluna-Harris-Le-regard-des-Francais-sur-linformation-MinCulture_Embargo.pdf
[3] https://www.snj.fr/medias-et-extreme-droite-construire-les-resistances-une-journee-de-debats-et-de-reflexion-le-29
[4] https://www.la-croix.com/societe/coup-d-etat-en-france-que-sait-on-de-la-fausse-video-qui-a-fait-reagir-emmanuel-macron-20251217
[5] https://portail.basta.media/
[6] https://portail.basta.media/
[7] Préambule des chartes du journaliste. Déclaration des devoirs et des droits des journalistes. Munich, 1971.

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