La coopérative de débats.

L’espace où vous avez la parole.

Les injonctions contradictoires[1]

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En effet, en tant que processus de transformation d’un être originellement dominé par ses pulsions en un être raisonnable capable de penser par lui-même et de se dominer, l’éducation s’inscrit dans la durée, une vingtaine d’années pour un être humain, et mobilise chez le sujet une capacité d’analyse qui lui permet de trouver du sens. Devenir autonome prend donc du temps et nécessite beaucoup d’énergie. Il faut que l’enfant (étymologiquement, celui qui ne parle pas) puis l’adolescent (celui qui est en train de croître) puisse s’appuyer pendant un temps sur des tutrices et des tuteurs qui lui serviront d’exemples, et dont il se détachera petit à petit, après avoir intégré progressivement les valeurs de l’un, les comportements d’un autre. Il s’identifiera à un adulte qu’il érigera en modèle, ou au contraire le rejettera, tout cela plus ou moins consciemment, mais dans tous les cas, ces identifications et ces rejets détermineront une grande partie de son avenir.

C’est ainsi que, dans le cadre de l’enseignement, nos élèves – comme nous-mêmes avant eux -, construisent leur identité, améliorent leur sociabilité et deviennent peu à peu des citoyens libres et responsables de leurs actes et de leurs propos.

L’histoire pourrait s’arrêter là…si tout était si simple.

Car sur leur chemin, ils trouveront des adultes parfois désorientés par des injonctions paradoxales, des incohérences, que l’institution leur demandera de mettre en oeuvre dans le cadre de leur propre métier. Concernant la fonction des enseignants, qui se situent face aux élèves, cela leur donne une responsabilité : ils ne peuvent pas dire et faire n’importe quoi face à leurs élèves. Pourtant, c’est parfois ce que leur institution leur demande.

Par exemple, une formation sur l’IA dans un lycée, menée par une start-up de l’EdTech, elle-même missionnée par l’organisme de formation des enseignants, sera l’occasion pour les formateurs de prononcer dans le même discours d’introduction, devant une assemblée d’enseignants : « Chat GPT comporte 50% d’informations erronées », et : « Il faut utiliser Chat GPT ». Ou : « Il faut faire confiance à l’IA dont la puissance en terme d’information nous dépasse » et « Si une multitude de sites platistes deviennent majoritaires sur le net, l’IA vous dira que la Terre est plate ». Ou bien : « L’école doit permettre aux élèves de devenir autonomes » et « On ne peut plus travailler sans IA ». Ou encore : « Fabriquer un cours est par nature une démarche créative, c’est pour cela que l’on devient enseignant » et « Apprenez à rédiger un prompt pour que l’IA fabrique vos cours ». Ou autre : « Le développement d’une réflexion personnelle assumée est la clé de voûte d’une scolarité réussie » et « Grâce à l’IA, vous aurez accès au discours statistiquement dominant présent sur le net ». Ou enfin : « Utilisez l’IA, elle fera votre travail à votre place » et « Plus on utilise l’IA, plus elle se perfectionne car on travaille en quelque sorte, bénévolement certes, pour elle et pour ses fabricants ».

Dans cette perspective, les enseignants, voués au psittacisme, vont se positionner, s’ils suivent aveuglément les directives de ces nouveaux théoriciens de l’éducation, comme des robots idiots lorsqu’ils prépareront leurs cours, corrigeront leurs copies et s’adresseront à leurs élèves. Or ces derniers, qui ne sont en rien responsables de cette situation, espèrent malgré tout en nous pour les accompagner sur le long chemin de l’apprentissage de la réflexion personnelle. Comment un enseignant – étymologiquement, celui met le signe dans l’esprit des élèves – pourrait-il accepter cette situation ? Comment pourrait-il renoncer à sa liberté pédagogique, à sa réflexion personnelle, à tout ce qui fait l’essence de son métier ? Comment l’enseignant pourrait-il accepter de se faire le relais d’un système qui lui demande de renoncer à une exigence intellectuelle et de véhiculer des informations non vérifiées ? Comment peut-on envisager que nos élèves deviennent les héritiers d’une pensée prémâchée et uniformisée délivrée automatiquement par une machine dont on ne connaît ni les paramètres ni les influences ?

Ces incohérences, ces difficultés, ces questionnements éthiques, générés par notre système technicien qui envahit désormais le champ du savoir et de l’éducation, et donc de la science et de la vérité, chaque enseignant a pu les vivre, les entendre ou les lire récemment, tant la déferlante de l’IA dans nos écoles s’est faite omniprésente.

Une urgence extrême, semble-t-il, a poussé notre ministère de tutelle à accélérer le pas. Pourquoi ? Sûrement officiellement pour rattraper le retard pris par rapport à d’autres pays. Tels des moutons de Panurge, nous souhaitons nous aussi sombrer dans l’uniformisation de la pensée, dominée par une certaine culture, une certaine norme, sans aucun comité scientifique, sans aucun filtre, sans aucune régulation.

Mais la raison est certainement tout autre : les acteurs de ce secteur de l’économie, tout droit venu des Etats-Unis, nous somment d’obéir. Nous, les consommateurs du vieux continent, nous devons emboîter le pas car, en tant que marché économique, nous représentons un intérêt majeur. Les acteurs européens de ce secteur trépignent aussi d’impatience !

Alors, que les ministres qui se succèdent ne nous parlent pas de l’intérêt de l’élève, et encore moins de celui du professeur : la ficelle est un peu grosse. Depuis 2010, nous savons en effet que l’Éducation nationale a ouvert en grand les portes du ministère à Microsoft. C’est donc au ministère qu’incombe la responsabilité initiale de cette situation. L’enseignant, au quotidien, devra s’armer de patience pour protéger sa liberté pédagogique et surtout, protéger les élèves qu’il a sous sa responsabilité, que cela plaise ou non à ses supérieurs hiérarchiques. Car in fine, il en va de la formation intellectuelle et citoyenne de nos élèves, futurs acteurs de la vie démocratique et scientifique de notre pays.

 

Célia Musac

 

[1] Théorie du psychologue Gregory Bateson : https://www.lact.fr/nos-videos-articles/688-la-theorie-de-la-double-contrainte

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