En avril dernier, alors que patients et population jetaient (physiquement) dans une poubelle le directeur de l’hôpital de Jytomir qui avait fermé unilatéralement le matin même le service de neurologie, une infirmière s’exclamait « Nous avons Maïdan dans le sang !» en référence à la révolte de 2013-2014 qui avait chassé au pouvoir le président pro-russe Ianoukovytch. Quatre mois plus tard, l’analyse sanguine de l’infirmière s’avéra juste. Devant les menaces de réduire l’indépendance des agences anti-corruption NABU et SAP par une loi adoptée le 22 juillet, l’Ukraine a vu déferlé une vague de manifestions contre cette atteinte à l’État de droit. Les 22, 23, 24 et 25 juillet, malgré une loi martiale interdisant les manifestations, des milliers de personnes se sont rassemblées dans plusieurs villes du pays, dans la capitale de Kyiv mais aussi à Lviv, Kharkiv, Odessa, Tchernivitsi, Vinnytsia, Mykolaïv, Dnipro, Poltava, Khmelnytskyi, Tchenihiv, Loutsk, Jytomir, Oujghorod, Zaporijjiia, Kropyvnytskyi, Mykolaiev, Rivne qui continuent de subir bombardements et tirs de missiles quotidiennement, de nuit comme de jour.
Devant l’ampleur de la mobilisation Zelensky recula rapidement et annula la loi contestée. Pour en faire adopter une autre qui continue de susciter des critiques. « Malgré la guerre, malgré les risques, les gens descendent dans la rue. Parce qu’ils en ont assez. Le 22 juillet […] des centaines de personnes sont descendues dans la rue pour protester contre l’adoption de la loi 12 414 qui prive le NABU de son indépendance et le place sous l’autorité du procureur général. Ce n’est pas une simple « réforme », c’est un signal : le pouvoir veut mettre sous contrôle la lutte contre la corruption » dénonçait dès le premier jour de manifestation l’organisation socialiste ukrainienne Sotsialnyi Rukh. De son côté, l’association féministe de Kharkiv Sphère expliquait après l’abrogation de la loi contestée « la corruption est un puissant ennemi de l’Ukraine démocratique. Et nous continuerons à nous y opposer. Et nous avons l’intention de continuer ce combat ».
Cette irruption démocratique s’inscrit dans un cycle de luttes ouvert dès décembre 2022 par les étudiants de Lviv qui manifestaient contre la fermeture de l’université, et s’est poursuivie depuis sur différents sujets : non-paiement de salaires, problèmes écologiques, défense du patrimoine contre la spéculation immobilière, fermeture de classes d’école…
Pour autant ces contestations ne signifient pas un renoncement à la défense du pays contre l’agression impérialiste russe. Ces rassemblements comme ceux de fin juillet s’ouvraient souvent par une minute de silence en hommage aux combattant·es mort·es sur le front. Car la corruption, mal endémique, est clairement vécue comme un affaiblissement de l’effort de défense qui nuit l’intérêt du pays.
Ce coup de semonce populaire ne sera pas sans conséquence à l’avenir. Car comme le rappelait le syndicat étudiant Priama Diia « Nous espérons que cette manifestation de démocratie directe rappellera aux autorités leur responsabilité envers le peuple, qui est encore plus grande en temps de guerre, et rappellera au peuple que, malgré toutes les circonstances, le pouvoir est entre nos mains et que c’est à nous de l’utiliser ».
Patrick Le Tréhondat


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