Coopérations, apprentissages solidaires, sens et confiance pour les enfants du REP+ dans lequel j’enseignais, supposait pour moi de bâtir un socle solide autour de l’école républicaine et laïque. Cela passait par l’idée de créer du collectif et du commun avec les parents d’élèves pour sortir d’une construction de soi régulée par la norme, par les segmentations encourageant compétition, méfiance et affaiblissement des liens sociaux.
Les neurosciences, référence dominante dans les discours sur l’éducation commençaient à m’interroger. Le cerveau, la partie noble ! Où était alors la part réelle de chacun-e, celle du corps, des cultures, des histoires et des environnements sociaux ?
Le recueil des récits des parcours de vie recueillis en classe a été l’axe de cette démarche. Pour replacer l’estime et le désir au cœur de notre communauté éducative. Pour écrire ensemble un nouveau récit et une nouvelle façon de se présenter au monde.
Les restitutions des récits – d’abord faites par une conteuse dans le respect de la parole singulière mais aussi partageable – en ont fait des moments d’exception. Chaque année, des centaines de personnes des quartiers sont venues écouter, s’écouter. Chaque histoire était la sienne. Turquie, Portugal, Algérie, Somalie, Kosovo, France… Émotions palpables d’où qu’on vienne, avec des récits communs dans le rapport à l’injustice, aux inégalités, à l’échec scolaire, à l’indignité, à la peur, au rire, à l’envie de devenir un-e citoyen-ne de plein droit et de donner un avenir à ses enfants.
Puis nous avons joué nous-mêmes nos spectacles avec l’appui d’un metteur en scène.
Dany raconte le génocide du Rwanda, l’exode, ses nouveaux enfants, orphelin-es qu’elle adopte, puis les camps du Zaïre, les viol-ences, et enfin la France. Marie-Jo raconte sa bataille pour épouser Mba, elle catholique du sud et lui musulman du nord de la Côte d’Ivoire, lors de tensions politiques autour de l’ « ivoirité ». Nathalie, femme voilée convertie à l’Islam, ressent la souffrance de sa grand-mère allemande maltraitée à la Libération. Et je vois deux larmes dans les yeux de Slobodan, un papa discret, quand j’évoque notre projet. Je le découvre insoumis total, ayant fui les guerres civiles de l’ex-Yougoslavie, pour ne pas tuer ses voisins.
Suivront des récits partagés sur les migrations, les parents sans-papiers avec le CADTM. « Même les mangues ont des papiers » sera le nom choisi pour le spectacle, rappelant la libre circulation des marchandises mais pas celle des humains ! On est en 2008. Les parents découvrent qu’un rassemblement se tient à Vichy contre B. Hortefeux et la politique européenne de l’immigration. Ils-elles décident d’en être. Ce sera une vraie première expérience avec lacrymo et barricades !
Le sujet le plus sensible a été sans doute celui de l’évocation de la guerre d’Algérie avec les parents, eux-mêmes enfants de Pieds-Noirs, de Harkis, d’appelés, de résistants du FLN. Une transmission précieuse, parfois douloureuse, mais au cœur, le dépassement de la colonisation…
Nous sommes passés du « je » au « nous » de manière concrète, dans le désir collectif d’affirmer la valeur de chacun-e. La transformation sociale et culturelle qui en est issue a été très forte. Je le mesure à chaque nouvelle rencontre avec les habitant-es, où rien n’est plus comme avant. Je crois qu’il n’y a pas de « nous » sans « je », et pas de « je » sans la réhabilitation de la parole dans une diversité et une pluralité de l’expérience.
La qualité de l’Éducation ne serait-elle pas celle du passage du « je » au « nous » dans la construction d’une conscience sociale, humaine et intimement plurielle ?
Jacqueline Madrennes
Réseau coopératif de Gauche alternative



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