« La culture ne s’hérite pas, elle se conquiert. » — André Malraux
Dans le grand vacarme des chiffres publics, un silence s’installe, celui de la culture qu’on étouffe doucement. Le budget 2026 de la mission « Culture » vient de tomber, et il a le poids lourd des renoncements : 3,54 milliards d’euros, soit une baisse d’environ 200 millions par rapport à l’an passé.
Derrière ces montants, ce sont des réalités humaines, des gestes, des visages, des lieux de vie qu’on fragilise : les scènes qu’on ferme plus tôt, les musées qui reportent leurs restaurations, les compagnies qui ajournent une création, les jeunes qui renoncent à un projet.
Le programme Patrimoines recule de 8,5 %, celui de la Création de 6,5 %, la Transmission des savoirs de 2 %. Même les crédits du Pass-Culture, destiné à ouvrir l’art et la lecture à tous les jeunes, s’effritent : de 170 millions en 2025, il ne resterait plus que 127 millions.
On nous parle de rigueur, de maîtrise, d’effort partagé. Mais comment partager le vide ? Comment bâtir un avenir avec moins d’imaginaire ?
À travers la France, les alertes se multiplient : des festivals menacés en région, des compagnies contraintes de licencier, des médiathèques en suspens, des conservatoires réduisant leurs horaires.
À Marseille, à Lille, à Limoges, des lieux ferment quelques semaines de plus, faute de subvention. Ce sont les petites scènes, les bibliothèques rurales, les centres d’art en périphérie, ces tissus vivants de la République culturelle, qui paient le prix de la rigueur.
La France fut l’un des rares pays à inscrire la culture au cœur de sa République.
De Malraux à Ralite, ce pays fit de la création une mission d’État, non pour flatter quelques artistes, mais pour élever le peuple tout entier. « Rendre la beauté au plus grand nombre », disait Malraux, et cette phrase devint une politique. Les maisons de la culture surgirent dans les villes moyennes, les scènes nationales ouvrirent leurs rideaux à tous, les conservatoires accueillirent des enfants qu’on n’aurait jamais crus musiciens.
Ce mouvement n’était pas un luxe ; c’était un souffle. Aujourd’hui, ce souffle se réduit. La culture, qu’on disait pilier de la démocratie, devient une variable d’ajustement dans la comptabilité d’un monde à courte vue. Et pourtant, la culture est ce qui nous relie quand tout se délie, ce qui nous rassemble quand tout s’oppose.
Tandis que plusieurs pays européens augmentent leur effort culturel, l’Allemagne, l’Espagne, la Belgique, la France, patrie autoproclamée des arts et des lettres, réduit le sien.
Là où d’autres voient dans la culture une relance et une reconstruction du lien civique, nous y voyons une charge. Ce renversement est inquiétant : il dit un rapport malade au temps long, à la mémoire et au rêve collectif.
Les chiffres sont têtus : moins de moyens pour les patrimoines, pour la création, pour la transmission. Moins pour celles et ceux qui, chaque jour, font tenir le lien fragile entre les citoyens et la beauté du monde. Mais derrière ces chiffres, il y a un choix politique : celui du rétrécissement de l’horizon.
Quand on réduit la culture, on ne réduit pas seulement des budgets ; on rapetisse la part d’humanité que nous sommes prêts à défendre. On oublie que les civilisations ne se reconnaissent pas à leurs comptes publics, mais à leurs poètes, à leurs peintres, à leurs penseurs.
C’est Victor Hugo qui, face à une assemblée prête à couper dans l’enseignement et les arts, s’écria : « Ouvrez des écoles, et vous fermerez des prisons. »
Aujourd’hui, il faudrait lui ajouter : « Ouvrez des théâtres, et vous fermerez la haine. »
Car la culture n’est pas un ornement. C’est une force politique, une armature morale, un outil de résistance contre l’abrutissement marchand et la simplification du monde.
Quand elle s’éteint, c’est l’esprit critique qui s’assombrit.
On oublie trop souvent que la culture, c’est aussi 2,3 % du PIB, 650 000 emplois, des centaines de milliers de bénévoles. Chaque euro investi dans la culture rapporte cinq euros à l’économie nationale. Couper dans la culture, c’est couper dans l’emploi, dans le tourisme, dans la formation, dans la vitalité des territoires. Ce n’est pas un coût, c’est un moteur.
Rappelons-nous Jacques Ralite, ce ministre et député qui n’a cessé de dire que « la culture est l’air que respire la démocratie ».
Rappelons Serge Regourd, juriste et penseur infatigable, pour qui la culture était « un droit constitutionnel de l’esprit ».
Ces hommes savaient que la culture n’est pas un supplément d’âme, mais l’âme même. Qu’elle n’est pas un domaine, mais une exigence universelle.
Malraux disait que « l’art est le plus court chemin de l’homme à l’homme ». Alors, que dit un budget qui réduit ce chemin ? Il dit qu’on préfère les murs aux passerelles.
Il dit qu’on préfère le court terme au long souffle. Il dit, surtout, que la République doute d’elle-même.
Car un pays qui cesse de croire à sa culture, cesse de croire à sa propre grandeur.
Et quand la France coupe dans la culture, elle coupe dans son identité la plus haute.
Il ne s’agit pas de nostalgie, ni de plaider pour un privilège. Il s’agit de dire non à une pente dangereuse. Le repli budgétaire de 2026 n’est pas un épisode technique : c’est un signal. Et ce signal, si nous ne le contredisons pas, deviendra une habitude.
Les artistes, les enseignants, les chercheurs, les médiateurs culturels ne demandent pas des privilèges : ils demandent les moyens d’accomplir leur mission républicaine.
Ils demandent que la France reste fidèle à son mot d’ordre le plus noble : Liberté, Égalité, Fraternité et Culture.
Car sans culture, ces trois mots se vident. Sans culture, la liberté se réduit à un choix de consommation, l’égalité à un slogan, la fraternité à un souvenir.
J’ose interpeller ici celles et ceux qui ont mission de porter la voix de la République : ministres, parlementaires, maires, présidents de région. N’oubliez pas : la culture n’est pas votre dépense, elle est votre légitimité. Gouverner, c’est choisir ce qui relie, pas ce qui divise.
Ce n’est pas le temps de baisser les bras. C’est le temps de relever la tête. Partout, des citoyens créent, partagent, montent des projets, ouvrent des scènes, bâtissent des festivals. Partout, la vie culturelle résiste, souvent sans tambours ni trompettes, mais avec une foi que rien ne peut abattre.
Partout, des collectifs inventent des réponses : théâtre dans les écoles, résidences dans les campagnes, ateliers dans les quartiers, musées citoyens. Ces foyers de lumière prouvent que la culture ne meurt pas, même quand l’État l’oubli. Elle persiste dans les mains de ceux qui y croient encore, et c’est à eux que nous devons nos forces.
Cette énergie, l’État devrait la nourrir, non l’épuiser. Car chaque euro ôté au ministère de la Culture est un mot effacé d’un poème collectif. Et la France n’a jamais été si grande que lorsqu’elle écrivait ensemble ce poème-là.
Alors, oui, nous devons refuser ce budget qui rabote la pensée. Nous devons refuser qu’on mesure l’art à la règle comptable. Nous devons refuser de croire qu’un pays peut s’en sortir en appauvrissant ses rêves.
J’ose faire ici acte d’engagement, celui de défendre la culture comme on défend la liberté. De rappeler, partout, que la beauté n’est pas un ornement mais une arme contre la barbarie. De redire, avec Hugo, que « ceux qui vivent, ce sont ceux qui luttent ».
Et je lutte, nous luttons, par la parole, par le théâtre, par la musique, par l’écriture. Car la culture est le dernier visage de la tendresse humaine, et la première force du courage collectif.
En 2026, plus que jamais, la République doit choisir entre le repli et la lumière.
Nous choisissons la lumière.
« La culture est ce qui relie l’homme à ce qu’il a de plus grand. » André Malraux
Jean Luc…


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