Horizons d'émancipations.

Une série de dossiers. pour mieux (se) comprendre.

NE PAS ÊTRE HORS SOL

Sylvie Larue
Ne pas être vécu comme des gens hors sol, est un souci qu’on partage. J’essaie dans mes pratiques militantes de faire vivre cette affaire. Ce vers quoi je veux aller, c’est ce que Pierre appelle le « pas encore là ». Il y a un principe qui me paraît très important, c’est l’autogestion, l’auto-organisation. Grâce à cette autogestion/auto-organisation, c’est la possibilité de reprendre la main sur notre travail. Peut-être là, je rejoints des préoccupations de Jean-Marie. Et dans le cadre des services publics. Je travaille dans l’éducation. J’essaye en même temps de débattre de ce que peut être l’autogestion et l’auto-organisation, et en même temps à chaque étape de notre vie au boulot, de voir comment on peut s’emparer de cette affaire. Pour ne plus paraître hors sol ; à un moment donné dans mon collège, on avait une direction qui ne tenait absolument pas la route et, au bout du compte c’était un peu nous qui portions l’établissement. L’équipe des profs se réunissait toute seule et avançait sur ce qu’il y avait à faire. On gérait beaucoup de choses sans la direction. Ce n’est pas simple, quand il n’y a pas de direction qui tienne la route. On a eu ensuite une chef d’établissement, enfin une adjointe plus exactement qui a eu vent que cette idée commençait à être partagée. Qu’il y avait une volonté d’auto-organiser et d’autogérer le boulot. Et elle est arrivée en disant: mais qu’est-ce que c’est que ce bazar ! Il va falloir respecter la hiérarchie et tout le monde à sa place. Elle ne l’a pas dit comme ça mais son objectif, c’était la reprise en main par la direction des choix d’établissement importants. Et du coup, ça a été extrêmement conflictuel. Et ça a terminé par le fait qu’elle demande sa mutation.

Quand on arrive à être sur cette idée d’autogestion –auto-organisation, le rapport de force bouge. Il est construit de manière dynamique. Il n’est pas seulement subi.

Patrick Vassallo
On ne peut pas penser le post-capitalisme simplement comme une question économique.
Si on veut en finir avec une société de domination plurielle, c’est à toutes les dominations qu’il faut s’en prendre. Donc ça laisse ouverte la question du rapport au vivant. On pourrait imaginer et donc travailler déjà aujourd’hui dans ce sens et Sylvie vient de l’indiquer. Autogestion, auto-organisation c’est se poser la question : comment on veut vivre ensemble, quelle société on veut ? Et ce n’est pas seulement une société démarchandisée. Ce n’est pas seulement une société où le travail est repensé par rapport au reste de l’activité. Si on veut sortir des cadres actuels qui sont autant de carcans, de bagnes idéologiques, peut-être faut-il dépasser cette distinction entre travail et hors travail. Autre réflexion que je me fais, je n’ai pas de réponse toute faite à proposer, On est pour une société d’émancipation individuelle et collective. Est-ce que ça n’oblige pas à redéfinir totalement ce qu’on entend par la valeur ou les valeurs. Parce que c’est un oxymore démarchandiser pour aboutir aux valeurs. Une valeur, ça vaut quelque chose, donc. Ça ne veut pas dire que l’on pourrait avoir des activités ou des produits qui ne vaudraient rien au sens capitalistique du terme et de l’accumulation.

Est-ce que le partage ça a une valeur ? Est-ce que, alors certains diraient que c’est de l’autogestion, une coopérative d’habitants ça a une valeur ? C’est la valeur du régisseur qui ferait le boulot, sinon ce n’est pas le même boulot du tout dont il s’agirait. Voilà, il me semble que l’on n’échappe pas à ces questions et que ne pas échapper à ces questions, c’est y compris déjà les poser dans un certain nombre d’utopie concrète, comme dirait Michel Riot-Sarcey ou de déjà là, comme on dit dans notre jargon. Mais je pense qu’on est obligé de dépasser la question de l’économie. Pas pour la nier pour l’intégrer, mais parce qu’il y a bien d’autres dominations qui nous bousillent la vie et la société aujourd’hui et la planète.

Pierre Zarka
Je croiserai « Ne pas planer » et la question de Bernadette disant en gros, tout ça, c’est bien beau, mais concrètement, comment on fait ? Et ce que vient de dire Patrick sur les valeurs. Dans le mouvement, sur les retraites il y avait des pancartes qui posaient la question de la place du travail et des êtres humains : Je ne veux pas gâcher ma vie à la gagner. C’est-à-dire qu’on dépassait de fait la question dans son sens strictement économique. D’autres questions auraient pu être posées de manière audible :  l’argent, d’où il vient. ? A quoi doit-il servir. Et qui décide de ce que l’on en fait ? On pouvait commencer à changer la nature du mouvement, être sur une transformation de la nature du processus. C’est-à-dire ne plus être limité à des mouvements sociaux comme on dit, qui est une manière de s’amputer. Mais sur la question politique. Et on est déjà sur l’alternative.

Pour poser la question sur le travail, sur l’argent, les valeurs au-delà de l’économie ce que vient de dire Patrick ou sur qui décide, il faut que j’aie une petite idée derrière la tête sur le post-capitalisme. Sur le pas encore là. D’où la nécessité non pas de prétendre guider mais d’utiliser du pas encore là pour éclairer à rebours le déjà. Et lui donner un autre sens à savoir viser à de la transformation.

Avec le recul, il y a de ce point vue, une occasion manquée. La définition de la sécurité sociale. C’est quoi ? C’est : de chacun selon ses moyens à chacun selon ses besoins. C’est une des définitions que donne Marx du communisme.

Au lieu d’en faire un levier pour transformer le sens de la société, on en a fait un acquis social à défendre et ce faisant, on en réduit la portée. Dans la création des services publics, il y avait rupture afin qu’on puisse amener l’électricité dans des endroits qui sont à des centaines de kilomètres des centrales comme dans les zones rurales. Il y a rupture avec la question de la rentabilité financière mais on ne l’a jamais posée comme telle. On a alors affaibli la portée de ce qui pouvait se faire.

 La question de Patrick Le Tréhondat sur l’adversité : Je ne rêve pas d’un mouvement, qui serait lisse et sans adversité. Mais prendre la mesure de l’adversité fait partie de la prise de conscience. Les gilets jaunes, pas seulement au moment où on leur a tapé dessus ; au moment où, en gros, le gouvernement les a traités comme des moins que rien, ont pris conscience de quel côté était le gouvernement. L’adversité a été un moment prise de conscience.

Je reviens à l’exemple de la retraite. Je me souviens de commentaires : bien sûr c’est toujours aux mêmes qu’on demande des sacrifices, et c’est toujours aux mêmes qu’on ne demande rien. Tiens bonjour, la lutte des classes.

C’est-à-dire que si on a cette démarche d’aller dans l’au-delà du déjà là, alors même l’adversité peut être un point d’appui pour faire prendre conscience de la nature du processus et des questions auxquelles on se heurte.

Olivier Frachon
Je repartirai de ce que disait Makan sur la colonisation des esprits. Nous sommes dans un moment où la bataille idéologique est essentielle.

Si je reprends ce que dit Pierre sur la sécu, voire sur le statut des industries électriques et gazières. Je ne l’ai compris comme un déjà là que trop tard. Et sans mesurer ce que cela portait et la véritable nature des enjeux lors de la CSG par exemple. Ou de ce que portait le statut des IEG, au-delà de la commémoration de 1946 et de Marcel Paul, par exemple ce que portait comme déjà là et préfigurateur d’un futur possible le salaire à vie dont on bénéficiait avec le statut des IEG. Sans mesurer en quoi c’était aussi du pas encore là.

Penser le présent et penser le futur est l’enjeu d’une bataille idéologique de tous les jours.

Je suis frappé par les affiches de structures proposant des cryptomonnaies, les commissions les plus faibles, les transferts les plus rapides et faciles,… Et dans le même temps je constate que de plus en plus de personnes parlent des cryptomonnaies, des possibilités de gagner de l’argent… Notamment parmi les plus jeunes. Au point que l’actualité est maintenant faite sur les rapts des proches des dirigeants des start-ups œuvrant dans les cryptos.

Or qu’est-ce que la cryptomonnaie sinon une privatisation de ce qui est de fait un bien commun : la monnaie ? Et penser que la monnaie peut créer de la richesse n’est-ce pas légitimer la spéculation ? N’est-ce pas là révélateur d’une défaite idéologique quant à la capacité à imaginer le monde futur ?

Autre exemple : le couple loisir/travail.

Pour moi ce que j’entends, notamment dans les générations plus jeunes, y compris chez mes enfants, c’est que le travail est un temps de vie, un moment où on donne son temps contre de l’argent, argent nécessaire pour vivre sa vie en dehors du travail. Et les loisirs deviennent la vie elle-même, le travail n’étant que l’échange marchand de temps contre de l’argent.

N’y a-t-il pas là un renoncement à contester le pouvoir au sein des entreprises, un renoncement à peser, à intervenir sur le contenu du travail ? L’organisation des entreprises a aussi renforcé cette situation, interdisant l’expression des contradictions, au point que quand l’activité devient insupportable, nombreux sont ceux qui s’en vont, démissionnent pour aller ailleurs. Finalement n’est-ce pas la loi de l’offre et de la demande qui triomphe une fois encore ?

Et finalement comme la vie se joue ailleurs, dans les loisirs, moins de temps on passe au travail, plus on a de jours en télétravail mieux c’est !

J’ai lu le livre de Yanis Varoufakis, un échange avec son père décédé qui était un communiste grec. Il lui rappelle qu’il pensait tous les deux le dépassement du capitalisme par une société ou le bonheur humain serait là, une société qu’on appelait le socialisme. Et il conclut en constatant que si le capitalisme va être dépassé, parce qu’il se transforme, c’est par une société qui loin de libérer les humains, les aliène plus encore, le techno-féodalisme !

On a besoin de mener une bataille des idées et pour cela il nous faut aussi un récit qui articule les déjà là et les pas encore là que décrit Pierre. Un récit qui nous permette de nous projeter dans les biens communs, dans l’autogestion, par exemple. Or l’autogestion qui en parle aujourd’hui ? Où sont les mots d’ordre syndicaux sur ce thème ?

C’est très bien de s’autogérer, mais comment le partage-t-on, comment crée-t-on du désir autour de cet espoir et l’idée de lutter pour ?

Daniel Rome
Comment faire du « déjà là », comment construire des choses ? Je trouve que, pour avoir animé des soirées ATTAC avec des jeunes militants, il y a une véritable volonté de la part de la jeune génération de construire un monde différent ; ils ne posent pas la question de la révolution en termes de grand soir, ils posent la question de la révolution sur une question qui leur parait essentielle, en prenant l’exemple de l’alimentation, parce qu’ils remettent en cause la capacité du capitalisme à leur offrir un monde meilleur, parce qu’ils voient des millions de gens qui ne mangent pas à leur faim alors que dans le même temps on jette chaque année des centaines de tonnes de nourriture.

Je pense que, pour construire un monde nouveau, il faut faire du concret. L’autre question c’est comment ? Nous devons travailler à l’hégémonie culturelle. Pas de grand soir, mais il faut que les idées qu’on va défendre fassent écho dans la population et que nous n’ayons pas peur de l’utopie et de la radicalité. Les jeunes générations se mobilisent et font de l’anticapitalisme, parfois sans y accoler de mots. Je pense, par exemple, à tous les mouvements comme zéro déchet ou le Soulèvement des Terres.  Les jeunes, les gens se demandent comment faire pour construire un monde différent. Un monde post-capitaliste. Comment travailler à ces nouveaux défis ?

En faisant du concret, et je crois que, depuis une cinquantaine d’années un peu partout dans le monde, il y a eu plein d’exemples où les gens ont essayé de construire concrètement un nouveau monde. Je pourrais parler pêle-mêle des LIP, de Notre-Dame-des-Landes, des exemples de démocratie réinventée comme au Chiapas ou encore des femmes qui se sont battues admirablement dans le Kurdistan syrien, à la Rojava ne séparant pas luttes contre les oppressions et lutte contre le patriarcat.

Comment prendre le pouvoir, comment dépasser les dominations ? etc… Donc il y a déjà des ferments forts dans les luttes mondiales depuis un demi-siècle, mais on ne sait pas forcément toujours lui donner une connotation politique, et malheureusement, je finirai là-dessus, ce qui devient dominant c’est plutôt la remise en cause de la démocratie.

Jean-Marie Harribey
Le concept de valeur est d’ordre strictement socio-anthropique. A mon avis l’idée qu’il y aurait une valeur intrinsèque en dehors de l’être humain, qu’il y aurait un en amont, est une contradiction dans les termes, quasiment un oxymore. Seul l’être humain peut dire la valeur, que ce soit sur le plan économique ou sur le plan philosophique, sur le plan éthique, etc.

Le malheur est que, en Français et sans doute aussi dans d’autres langues, le mot valeur est polysémique. C’est à dire qu’il va désigner à la fois ce qui relève des registres de l’économie, de l’éthique, de la philosophie, de la politique, du culturel, etc. Cette polysémie est assez gênante, mais moi, je soutiens depuis des années l’idée, là, qu’il y a une incommensurabilité entre ce qui relève d’un registre, et ce qui relève d’un autre. Alors qu’au contraire, le capital tend justement à tout ramener à l’ordre économique. Je crois qu’il faut se battre pour vivifier cette idée qu’il y a une incommensurabilité entre ce que les êtres humains peuvent produire, et puis la lumière qui nous vient du soleil, l’eau qui coule des montagnes, etc. Ce sont deux ordres qui sont radicalement disjoints. Et bien sûr, la condition, ensuite, c’est de maîtriser à la fois ce qui relève de l’ordre économique, et puis ce qui relève de nos choix philosophiques et éthiques. La deuxième chose que je voudrais dire, qui découle un petit peu de ce qui précède, c’est la mise en cohérence de toutes les luttes contre toutes les dominations.

À mon avis, cela ne doit pas conduire à substituer au concept d’exploitation de la force de travail, le concept de domination, On a besoin des deux concepts, mais il y a une fâcheuse tendance aujourd’hui, dans les milieux alternatifs, progressistes, etc. de substituer le concept de domination au concept d’exploitation de la force de travail. Cette substitution est mortifère parce qu’elle invisibilise l’exploitation que la force de travail continue de subir, et, en même temps, elle invisibilise les classes populaires. Une invisibilisation des classes populaires avec le discours selon lequel on serait rentré dans la moyennisation de la société, il n’y aurait plus de classes, il n’y aurait qu’une classe moyenne.

Makan Rafatdjou
Oui la dimension socio-anthropique des valeurs est irréductible. «Valeur de vie» et «valeur du commun» n’ont rien d’intrinsèque, et relèvent de nos considérations et jugements collectifs à l’aune des enjeux complexes et urgents d’aujourd’hui : ce qui devrait être sauvé ou détruit, réparé, amélioré ou inventé, pour consolider notre socle commun de vivants et d’humains avant même d’être approprié par un usage général ou particulier.

Sylvie Larue
Je voulais réagir dans le prolongement de ce que disait Olivier sur la question de la bataille idéologique. On a un problème avec la gauche : comme elle n’est absolument pas sur un projet global et sur la cohérence d’un projet global de société, elle est continuellement condamnée à réagir sur le terrain de l’adversaire.

Et en fait, elle est condamnée à être balayée, parce que quand on est sur le terrain de l’adversaire, on est limité à la défensive et à réagir au coup par coup. Par exemple, là actuellement. Il y a un rassemblement de gros actionnaires, de fonds de pension si j’ai bien compris à l’invitation de Macron pour solliciter des investissements en France. Quelle parole politique a-t-on aujourd’hui pour dire qu’il faut faire autrement ? C’est-à-dire faire en sorte qu’on ne soit pas obligé d’être soumis au bon vouloir des fonds de pension et des gros actionnaires. Et comment on réfléchit l’investissement autrement, en se libérant des actionnaires, en se libérant des fonds de pension ?

Et comment ça pourrait fonctionner autrement. Et si on avait une gauche sociale et politique.

qui portait une parole politique, en disant : nous, on veut faire fonctionner l’investissement d’une autre façon. Au tour des autres de dire Non et d’être sur la défensive.

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Horizons d'émancipation

Post-capitalisme

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