Horizons d'émancipations.

Une série de dossiers. pour mieux (se) comprendre.

Nous sommes les racines 

Entretien avec Régine Komokoli 

Je suis mère de trois filles, mère isolée, afro écologiste bretonne et féministe, je viens de la République centrafricaine, j’ai quitté mon pays il y a 20 ans, je suis élue du département d’Ille et Vilaine, responsable de la petite enfance et les parentalités, je suis écologiste sans étiquette sur le quartier de Villejean à Rennes. 

Intersectionnalité VS diviser pour mieux régner

Je me situe dans une intersectionnalité des mouvements. Avec les Gilets Jaunes -je suis moi-même aide-soignante diplômée- je me retrouvai complètement dans leurs revendications.  C’est une chance de voir tous ces mouvements, j’ai entendu beaucoup de choses à propos de l’abstention, sur le fait que les Français et les gens en général ne s’intéressent pas à la politique, mais en fait non, les gens s’intéressent beaucoup à la politique à travers les mouvements. Pour moi l’abstention c’est aussi une autre manière de revendiquer même si cela ne donne pas de résultats, pour moi c’est aussi militer. 

Je m’inscris dans les mouvements féministes, antifascistes, antiracistes, et écologistes. Il y a une transversalité entre ces différents mouvements. Je viens juste d’aller voir des personnes en prison, qu’est-ce qui fait que les gens arrivent en prison, c’est la pauvreté, c’est la misère, hormis quelques accidents, c’est notre société qui pousse les gens dans des situations dramatiques.  Pour moi le seul coupable c’est le capitalisme. Parfois on oppose nos luttes alors que c’est le capitalisme, c’est le dominant, c’est le patriarcat, c’est le pouvoir, la concentration du pouvoir qui amènent tout cela. 

Le capitalisme c’est diviser pour mieux régner et donc il faut mettre de côté toutes les questions d’ego, qui conduisent à nous donner des miettes. C’est l’écologie de la vie, nous sommes lié·es, nous sommes comme des racines, s’il arrive quelque chose à l’autre, ça nous arrivera aussi à nous.   L’Ukraine c’est à la porte de l’Europe, mais certain·es ne se sentent pas concerné·es, mais en réalité cette guerre a des conséquences pour toutes et tous.  L’autre exemple, c’est la planète nous sommes toutes et tous dans le même bateau. Nous sommes comme des racines, il y a un lien entre toutes et tous, il faut se considérer comme égaux les uns et les autres et si certains ont des privilèges, on peut toutes et tous tout perdre à tout moment, il faut que tout le monde en soit conscient.

Chacun·e a une part de la solution

Il faut accepter de débattre avec l’autre, on n’a pas forcément toutes et tous la réponse. Ce sont des problèmes qu’on peut rencontrer dans les associations ou les collectifs. On ne peut pas dire qu’il y a des petites dominations, une domination c’est une domination, le pouvoir c’est le pouvoir. Dans un collectif s’il y a une personne qui prend le dessus en pensant qu’il sait mieux que l’autre, pour moi c’est déjà dominer, il faut partager la connaissance pour développer une intelligence collective, c’est ça le travail des militants associatifs, syndicaux et politiques.

C’est la base même de la démocratie, tout le monde a sa place. Quand on a un chef, c’est parce qu’on a choisi de mettre ce chef et avec l’association Kune1,  on essaie de veiller à cela, c’est le côté positif de l’Afrique, le palabre. Un chef c’est quelqu’un qui est capable de considérer l’autre comme s’il pouvait être chef demain. Pour moi le consensus c’est important, c’est important de retourner à la considération de l’autre. 

On peut y arriver en commençant par le dire, le pouvoir c’est au peuple aujourd’hui, si on ne consomme plus, si on n’achète plus, le capitalisme n’est rien, il faut le rappeler, et en fait on ne le fait pas. Les gilets jaunes ont fait bouger les choses, aujourd’hui on voit les effets sur les gens, les nuits debout, les féministes, les nous-toutes dans la rue mais il faut s’investir aussi dans la politique, je me suis engagée en politique et je veux prouver qu’on peut faire de la politique autrement, il faut prendre les postes clés. Je suis moi-même souvent attaquée et critiquée, parce que ça fait peur, quand on revendique de prendre le pouvoir, il faut commencer par rappeler qu’on est là, ce n’est pas un jeu, on est sérieux, il va falloir discuter sérieusement, parce que sinon ça ne va pas le faire, ça commencerait à faire bouger les choses jusqu’au niveau des actionnaires.

Les syndicats, les partis doivent changer. Avec les nous-toutes, on voit bien leur manière de fonctionner. Nous avons besoin de joie militante comme le dit Juliette Rousseau2 et ce n’est pas parce que je ris que je ne prends pas les choses au sérieux, je vois aussi avec les jeunes, il faut évoluer, il faut dialoguer, il faut arrêter de dire que lorsqu’on n’est pas d’accord, on ne se parle pas. On ne peut pas changer les choses comme ça, changer les choses c’est aussi changer les mentalités et pour changer les mentalités, il faut dialoguer, proposer autre chose et pour l’instant on n’est pas vraiment dans la proposition, on est trop souvent dans la revendication avec l’idée qu’il faut qu’on se roule par terre pour obtenir les choses, alors qu’on peut créer du rapport de force positif. 

Il faut rompre avec cette mentalité qui consiste à dire que je sais plus de choses que l’autre qui n’a pas fait Sciences-Po, l’autre qui n’a pas lu Molière, l’autre qui ne parle pas français, pour moi l’intelligence et la sagesse c’est quelque chose qu’on a en nous, on est tous égaux, pour que chacun puisse exprimer sa créativité et construire ensemble. Les associations, les collectifs, les syndicats, on peut proposer un autre modèle au politique et en fait on est une immense minorité, ils sont minoritaires dans leur majorité, on peut gagner, on peut argumenter plus intelligemment.

Un rapport de force positif

Pour moi c’est quand je dis non, mais je propose aussi autre chose, on s’impose pour construire ensemble, moi j’ai les idées, toi tu as les moyens, on construit ensemble et je ne céderai pas, pour moi il faut que le mouvement social propose des solutions, les réponses doivent d’abord être construites par les concernés, ils ont la solution et les politiques sont là pour porter la voix des personnes concernées, là on voit bien qu’il y a une déconnexion et c’est à nous de remettre les choses en place.

Les politiques ne peuvent pas décider seuls, sinon on est comme en Russie ou en Centrafrique … c’est le sens même de la démocratie, or on ne s’écoute pas, il y a trop de mépris des deux côtés, alors qu’on a tout intérêt à construire ensemble. D’ailleurs beaucoup de ceux qui arrivent en politique sont passés par là, ils sont passés par des mouvements, alors quand ils passent du côté de la politique, j’entends qu’ils sont pris au piège, j’appelle le mouvement à les dé-piéger,  à les sortir du piège, à les mettre devant le fait accompli et à leur rappeler les choses et je suis persuadée qu’on va y arriver, et on n’a pas le choix, on voit les citoyens se tourner vers les mouvements sociaux, c’est leur dernier espoir et on ne peut pas les décevoir et là il y a vraiment quelque chose à jouer.

1. Collectif de femmes du quartier de Villejean à Rennes
2. Juliette Rousseau journaliste, autrice et éditrice aux éditions du Commun, militante féministe, a traduit l’ouvrage de Carla Bergman et Nick Montgomery, la joie militante
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