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Iran : Emeutes ? Révoltes ? Soulèvement ? Révolution ?

La République islamique face à ses propres impasses

Depuis six semaines l’Iran connait une vague de protestation sans précédent. Ce n’est pas la première fois que des mouvements sociaux secouent le régime : en 1999 contre la censure des médias, en 2017 contre le chômage et la vie chère, en 2019 contre la hausse brutale du prix de l’essence, en 2021 contre l’extrême sécheresse, au début 2022 contre l’incurie et la corruption après l’effondrement d’un immeuble mal conçu et mal construit… A chaque fois férocement réprimés (arrestations de masse, emprisonnements, tueries…) ces mouvements touchaient certaines parties du territoire ou mobilisaient telle ou telle couche ou catégorie sociale. La mort de Mahsa Amini, jeune fille de 22 ans, le 16 septembre, trois jours après avoir été arrêtée et tabassée dans les locaux de la police, a embrasé tout le pays. Le voile est rendu obligatoire par Ayatollah Khomeiny en mars 1979, premier signe manifeste de la confiscation de la Révolution par les islamistes ! Une loi de 1983 légalise cette discrimination et la création de la « patrouille des mœurs » (Gasht-é-Ershad) en 2005 complète le dispositif répressif. Depuis, des centaines de femmes et de jeunes filles ont été arrêtées. Et ce n’est pas la première fois que l’une d’elles succombe sous les coups des forces de répression, provoquant colère et manifestations. Pourquoi alors une telle réaction populaire et politique cette fois? L’origine kurde de Jina (son prénom kurde non reconnue officiellement) explique l’explosion sociale de cette minorité réprimée. Mais la généralisation est due à la crise systémique de la République Islamique elle-même qui sape les fondements du régime ! Ce mouvement social totalement inédit par son ampleur, sa détermination, ses formes et sa nature résulte de l’accumulation des fractures entre les profondes évolutions économiques, sociales, sociétales et culturelles durant 43 ans, et l’inertie politique d’une théocratie liberticide et ossifiée.

L’islamisme politique n’a jamais constitué un ensemble monolithique. Du XIXème siècle à la chute du Shah, le clergé chiite a tour à tour joué un rôle progressiste ou réactionnaire. Aujourd’hui on peut distinguer deux grandes tendances politiques. Les « réformistes », partisans d’un « néolibéralisme théocratique » : baisse de la pression sociale pour susciter les initiatives civiles, et ouverture vers une économie marchande mondialisée aggravent profondément les inégalités sociales. Les « fondamentalistes », adeptes d’un « populisme théocratique » : emprise idéologique de la religion, économie oligarchique de la rente, et  confiscation clanique des pouvoirs politiques en lien avec les régimes russe ou chinois. L’alternance présidentielle entre les deux tendances n’a été qu’une soupape face aux ras-le-bol générés par l’inefficacité et les effets pervers de leurs politiques respectives.

Les réformistes ont eu la présidence, la majorité du temps. Incapables de changements pérennes, la plupart ont été réduits au silence, assignés à résidence, emprisonnés, voire assassinés. Face à l’aggravation des problèmes chroniques pour une immense majorité de la population, cette mascarade s’est traduite par une abstention massive lors des dernières présidentielles et législatives, un désaveu politique cinglant pour le régime. Mais le principal fait politique c’est l’affirmation du corps des Pasdaran comme un empire militaire et géopolitique, industriel et financier. Tout le système jusqu’au Guide lui même dépend aujourd’hui de cet Etat dans l’Etat.

Ce fait lui-même procède des changements profonds de la société. La population iranienne a triplé depuis 1979 : 86 millions d’habitants, à 90% lettrés, 85% moins de 40 ans et 75% urbains ! Le pays compte 700 universités et écoles supérieures, 5 millions d’étudiants, 70.000 enseignants et chercheurs, 43.000 publications scientifiques et 16.000 brevets par an et deux médaillés Fields dont la première femme mathématicienne au monde !! Les jeunes filles représentent 60% des étudiants et plus de 70% des diplômés supérieurs !!! Selon le FMI, avec 150.000 départs/an le pays est en tête de la fuite de cerveaux, accueillis par toutes les grandes universités de par le monde. Pendant ce temps les 10% les plus riches possèdent 40% des richesses et les 20% les plus pauvres moins de 5% ! L’inflation officielle est de 700% en 20 ans, la dévalorisation de la monnaie de 35% par an, et le chômage de 30% !! La très forte baisse de la natalité et le phénomène urbain inouï des couples libres a conduit les autorités à interdire l’avortement et arrêter l’accès libre à la contraception ! Les grandes villes sont asphyxiées et Téhéran est l’une des métropoles les plus polluées au monde ! L’excellence médicale reconnue mondialement est totalement inaccessible à l’immense majorité, et l’incurie des autorités a causé l’un des tribus les plus lourds au monde à la pandémie ! Avec l’un des pires bilans carbone au monde le pays court vers une catastrophe écologique avec le tarissement prochain de ses ressources en eau. 

« Femmes, vie, liberté », « à mort le dictateur », « à bas le régime »… ces manifestations ont déjà touché 200 villes du pays, et toutes les couches, générations et catégories de la population, avec une présence massive des femmes et des grèves dans tous les secteurs de l’économie. Autant de rejets définitifs du régime y compris par ses propres bases. Fait inédit : les refus et désobéissances sont minoritaires mais réels parmi les forces de l’ordre. La fragmentation et l’imprévisibilité du mouvement, l’absence de structuration et de leadership, constituent à la fois ses limites mais aussi sa force. Dans l’immédiat le clergé est tétanisé et incapable de la moindre réponse. Mais si la peur a changé de camp, le mouvement ne paraît pas pouvoir déboucher sur une alternative crédible et légitime. Et les Iraniens redoutent deux mauvaises issues : une guerre civile très risquée pour les puissances régionales et mondiales tant l’Iran présente un enjeu géopolitique et énergétique stratégique, ou un coup d’Etat des Passdaran, l’instauration d’un Etat autoritaire mais pragmatique, au paravent religieux plus ou moins souple, et surtout une relance durable des affaires avec des alliances et des relations négociées au poids de leur menace potentiel et au meilleur bénéfice financier. Mais l’Histoire peut parfois donner lieu à des surgissements totalement inattendus.

Sepideh Favreau, Sociologue

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