Horizons d'émancipation

Prendre la main sur son travail, une exigence de plus en plus grande ?

(cet article fait partie d’un dossier que vous retrouverez ICI)

La crise sanitaire a mis en évidence le fait que de plus en plus de salariés refusent une activité qu’ils considèrent insoutenable. Les raisons de ce refus sont multiples et méritent d’être étudiées. Certaines sont connues, par exemple les soignants, épuisés, écœurés, quittent un hôpital public menacé par le manque d’effectifs, par le manque de moyens et par des principes managériaux qui ignorent la réalité du travail. Les actualités dressent la liste des secteurs qui manquent de salariés, des mouvements revendicatifs ont lieu pour demander des augmentations de salaires. La question du pouvoir d’achat est certes une des raisons mise en avant pour expliciter la fuite qui semble se dessiner.

Pourtant, avant même ces manifestations, d’autres salariés ont fait le choix de changer d’activité, de secteur ou de voie, pour retrouver un travail plus conforme à leurs valeurs, plus en lien avec ce qu’ils considèrent comme les urgences de notre monde.

Et pour ceux qui restent dans leur emploi, c’est souvent en acceptant des choix ou des décisions qu’ils ne partagent pas, n’hésitant pas à quitter leur emploi quand ils considèrent les contreparties accordées ne compensent plus ce qui devient inacceptable.

Les témoignages de ce dossier, comme ce qui semble se dessiner ne sont-ils pas symptomatiques d’une crise du travail capitaliste ? C’est-à-dire d’un travail considéré comme une marchandise, comme l’échange d’un salaire contre une activité qui, malgré toutes les tentatives managériales, reste décidée dans son organisation comme dans sa destination par le patronat. Et qui ignore le travail réel, ce que les salariés  mettent d’eux-mêmes, à commencer par le sens du travail, son utilité sociale, son rapport aux autres et au monde dans lequel nous vivons. N’est-ce pas ce que nous disent ceux qui font le choix de l’ESS, des SCOP ou des SCIC, ou celui de retrouver le lien à la nature, de travailler dans le social, ou le choix de l’artisanat pour être maître de ses choix ? Sans minimiser l’engagement que portent de telles décisions, ce mouvement suffit-il à ouvrir une perspective émancipatrice ?

Sans remise en cause de l’emprise du capital sur le travail, de la gouvernance par les nombres et les algorithmes au Lean Management, ou au New Public Management dans le secteur public, pourrons-nous faire face aux enjeux de notre temps ? Notre société vit grâce à une division sociale du travail, sur laquelle sont fondés l’industrie et les services, et qui ne peut que perdurer pour répondre aux besoins des populations. Or les organisations industrielles ne peuvent être tenues à l’écart des transformations nécessaires pour faire face aux enjeux écologiques et sociaux auxquels nous sommes confrontés. Sans ignorer l’urgence de la question du pouvoir d’achat pour des millions de salariés, la compensation monétaire ne suffira pas à redonner du sens au travail et mobiliser les salariés pour y faire face. Parce qu’antinomique avec sa véritable reconnaissance.

Interroger le rapport de subordination au cœur du travail capitaliste

Ce qui est en jeu, c’est la prise en compte du travail réel et de l’intelligence des salariés, par l’introduction d’un réel pouvoir de décision des salariés sur les choix, les organisations et sur les activités de l’entreprise. Et donc d’interroger le rapport de subordination au cœur du travail capitaliste ! C’est, de mon point de vue, la condition pour atteindre la mobilisation nécessaire pour faire face aux enjeux climatiques et sociaux. Affronter le mouvement de distanciation et de disruption avec le travail, au sein même de l’entreprise, ne sera possible sans développement  d’une conflictualité qui a reculé. Sans elle sera-t-il possible d’envisager donner plus de pouvoir aux salariés face à un patronat et des actionnaires tout-puissants ?

Le syndicalisme est certainement le premier concerné par cet enjeu, à la condition qu’il retrouve une légitimité aujourd’hui en crise. Mais cela passe aussi par la prise en compte du travail réel par les forces politiques de transformation, un travail qui ne peut être réduit à une contrainte qui doit être réduite ou indemnisée.

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