Horizons d'émancipation

Les témoignages

(cet article fait partie d’un dossier que vous retrouverez ICI)

Océane, la vingtaine, voulait s’y retrouver dans son boulot. Après avoir réussi un master en Economie Sociale et solidaire, elle est recrutée sur 2 postes de développeuse qui la laisse insatisfaite. Elle quitte cette « carrière » qui l’attendait et l’Ile-de-France pour retrouver sa ville natale, Rennes, et la recherche d’un travail où s’épanouir et trouver ses valeurs (voir plus loin).

Clémence réussit brillamment son master d’économie. Elle se décide alors à réaliser une vieille envie et part en Amérique latine, 6 mois, besoin de voir ailleurs. En profiter tant qu’il est temps… (voir plus loin)

Léa, une petite trentaine, réussit des études d’architecte et s’apprêtait à exercer ce métier. Elle voulait « un métier qui ait du sens ». Et bifurque radicalement pour devenir paysanne dans le Morbihan (voir plus loin)

Michaël, 37 ans, a suivi des études d’ingénieur. Mais il décide avec des amis de changer de cap et passe un CAP de charpentier. Ils ont aussi acheté une ferme en Ardèche et envisage d’yn planter de la vigne. Il a quitté Lyon pour la Drôme (voir plus loin).

Cécile, 39 ans, était consultante, sociologue du travail. Une énième difficulté d’entreprise, un nouvel amour lui fait tout lâcher et quitter Paris pour les Cévennes, et la boulangerie, « sans aucun autre projet que celui de prendre le temps de voir ce qui m’intéressait ».

Muriel,  presque la cinquantaine, trouve un certain épuisement au bout d’une carrière d’infographiste , ni inintéressante ni sous rémunérée mais dont l’évolution lui échappe. Elle engage une reconversion pour devenir travailleuse sociale. En banlieue, où elle réside depuis toujours (voir plus loin).

Frédéric, cadre dans le marketing reconnaît qu’il bénéficiait » d’un environnement sympathique » mais les trajets en TGV ont usé son appétence. Au détour d’une évolution de ‘sa’ société qu’il refuse de suivre, il passe un CAP de cuisine et veut devenir brasseur (voir plus loin).

Estelle, 52 ans était jusqu’à l’été 2020 assistante de restauration dans un hôtel 5 étoiles de Paris… Aujourd’hui, elle est directrice d’une crêperie municipale dans un village de la Nièvre (voir plus loin).

Aux témoignages recueillis par la rédaction, on pourra utilement compléter par  celui de Mathilde, paru dans Actusoins, très révélateur et représentatif de ce que subissent bien des agents de santé et de la disruption qu’ils expriment.

Olivier Corbin explique sa rupture avec son métier de cadre d’un grand groupe industriel ( « On ne peut pas tordre la matière comme on veut » ) et son  parcours pour devenir menuisier.

Dans « les pieds sur terre », France Culture a consacré une émission à cette « génération démission » : « Je n’arrivais pas à me faire miens ces intérêts de l’entreprise » ». Jérémy, Mathilde et Romain étaient de parfaits jeunes cadres dynamiques. Passés par de grandes écoles, ils travaillaient pour des multinationales ou des institutions internationales. Pourtant, le doute les a envahis. Se sentant en contradiction avec leurs idéaux, ils ont décidé de démissionner.

Dans le dernier numéro du Journal d’ATD Quart-Monde, Catherine Le Pêcheur  indique pourquoi elle fait « volontaire bénévole » « je ne veux pas être du côté de ceux qui ferment les yeux », dit celle qui a quitté son emploi, ses proches et sa ville il y a deux ans et qui entend désormais « participer à quelque chose d’utile ».


Océane

Agée de 27 ans, elle a une formation de chargée de projet ESS, elle est actuellement responsable pôle médiation et a quitté l’Ile-de France pour Rennes.

«Après des études en carrière sociale (DUT animation socio-culturelle), j’ai découvert l’ESS et j’ai continué, intéressée et intriguée. J’ai continué de me former en coordination de projets. C’était très révélateur de mon envie de partir. Puis un master en alternance m’a amenée sur un projet de SCIC liée aux jeunes et aux J.O dans le cadre du Grand Paris.

«Pour plusieurs raisons, j’ai décidé de le quitter parce qu’il ne répondait plus à l’ambition initiale et qu’il y avait trop de difficultés de le porter avec autant de monde.

«Je suis passée sur la médiation à l’école. Ce projet a été très fatigant. J’ai donc souhaité rentrer dans ma ville d’origine, Rennes. Je suis dans une autre structure de médiation mais c’est beaucoup plus compliqué ».

Y a-t-il eu un facteur déclenchant de cette décision ?

«Mon épuisement face à l’IdF et au projet. En le quittant je voulais revenir dans ma ville d’origine ».

Quelle en a été l’issue ?

«C’est positif ; je n’ai pas de regret d’être revenue dans ma ville. Mais la bascule sur la vie professionnelle est compliquée, très compliquée. Aujourd’hui je ne vais pas au travail juste sur la logique pécuniaire. Mais c’est très compliqué de trouver un travail car il y a moins de mouvement. Donc ça va peut-être prendre un peu de temps mais j’ai des idées ».


Clémence

Témoignage audio :

Clémence, 26 ans, a réussi un master en économie sociale et solidaire. Elle habite Paris.

« J’ai fait une 1e coupure après le bac où j’étais en Angleterre jeune fille au pair, avant de choisir une orientation communication et de faire un master communication. J’ai fait déjà un 1er choix de réorientation. J’ai fait un master en ESS.

Je ne suis pas originaire de Paris et j’avais l’envie de quitter Paris. J’avais un projet de voyage ancien ; c’est un bon timing après la fin des études.

Ma réussite au master a été le facteur déclenchant. Je peux avoir le sentiment de réussite par rapport au master, aux études.

Par contre la question je me la serai posée à deux fois si j’avais eu une proposition en CDI.

Maintenant, j’espère savoir où et dans quel secteur j’ai envie de travailler ; je veux être plus débrouillarde, plus autonome.

Je pars pour 6 mois en Amérique latine, en espérant que la pandémie ne va pas bouleverser tout cela.

Je ne sais pas combien de temps cela durera. Financièrement ça ne pourra pas durer. » 


Léa Mauguin

31 ans, paysanne à la Ferme La Rougeraie, Forges de Lanouée dans le Morbihan, Léa a un bac scientifique, un master d’architecture, puis a fait une école d’architecture en Espagne.

« Je voulais un travail qui ait du sens et à tout prix travailler dans l’écoconstruction. Compliqué à l’époque ! Outre un service civique ornithologique en Morbihan, j’ai fait un service volontaire européen (SVE) dans une association au Luxembourg travaillant à l’émergence d’un monde sans carbone. J’ai fait un mi-temps sur un projet de construction écologique destiné aux personnes choisissant des formations liées à l’écologie. L’autre mi-temps je travaillais en fermes maraîchères très innovantes dotées d’un modèle économique solidaire.

À cette époque je commençais à me dire qu’il me fallait bosser dans ce que j’avais étudié.

Outre des petits boulots en usine agroalimentaires, j’ai eu un contrat pour un projet d’éco construction dans une boîte d’architecture. Mais cela a été trop dur, les constructions étaient en réalité non respectueuses. Ces 7 mois à Paris ont été l’occasion d’entendre en conférence Claude et Lydia Bourguignon, microbiologistes des sols. J’ai appris leur vision des sols, notre responsabilité à l’égard de la terre… soigner les sols, bases de la vie, de l’alimentation.

Les terres paternelles, mon enfance à la ferme… j’ai perçu ma responsabilité quant à ces sols. Les revenus n’entrent en rien dans ma décision. Il faut pourtant que la ferme marche, nous permette de vivre. L’argent n’a jamais été un moteur pour moi. Néanmoins je mesure la sécurité du soutien familial.

Ce sera une petite ferme de 25 vaches. Légalement je suis « chef d’entreprise », moi je dis paysanne ! ».


Michaël

Michaël, 37 ans, a suivi initialement une école d’ingénieur. Il décide d’une année sabbatique en fin de 1e année. Résidant initialement dans la Métropole de Lyon, il demeure désormais dans la Drôme.

« Dans une année sabbatique, on peut faire autre chose que ce pour quoi on était prédestiné. La finalité ne m’allait pas. Il me fallait quelque chose de manuel. Avec des amis on s’est lancé dans la charpente.  Au bout de 2 ans on en fait notre métier. J’ai validé mon CAP chez les compagnons. Après une dizaine d’années, on avait acheté une ferme en Ardèche, et je me pose la question de m’installer, dans un rêve à définir : planter des vignes et faire du vin ».

Quelle en a été l’issue ?

« Cela a abouti à une réorientation. Ce sont des rencontres qui ont permis et rendent des rêves possibles. Je n’en retire pas de point négatif. Bien sûr je me pose des questions sur la retraite…  Que j’essaie d’assumer le jour où… Je voudrais évoluer dans la viticulture ; mais il n’y a pas d’échéance dans ma tête ».


Cécile 39 ans

A quitté son métier de consultante à Paris et exerce aujourd’hui diverses activités dans les Cévennes « Il me semble que « se barrer » du monde du travail aujourd’hui est une forme de lutte. Il s’agit aussi de réinventer d’autres formes d’organisation et de modèles qui ne nécessitent pas de travailler autant que dans notre société actuelle et sur des activités qui ont plus de sens. La lutte aujourd’hui dans le travail est nécessaire, mais elle manque clairement de radicalité. Quand j’avais 20 ans et que je défilais pour défendre les retraites : je gueulais avec mes copains « la retraite à 20 ans, pour baiser il faut du temps ».

«J’ai un Bac +5 en sociologie de l’entreprise et des organisations puis j’ai été recrutée dans des structures très intéressantes : 3 ans pour une association de chercheurs qui prônaient la sociologie de l’intervention, 3-4 ans dans une SCOP en tant que consultante dans les politiques sociales. C’était un travail très intéressant, mais s’inscrivant dans des politiques publiques faisant de moins en moins sens et créant des situations de maltraitance institutionnelle.

«Une énième difficulté économique de mon entreprise qui nécessitait des départs et une rencontre amoureuse nous ont fait voyager 15 mois, puis s’établir dans les Cévennes, très heureux de ce choix fait il y a 6 ans. On a acheté une vieille maison cévenole à retaper, avec quelques hectares alentours pour faire notre bois de chauffe, avoir un poulailler et pouvoir implanter différentes cultures. Etienne a une activité de boulangerie artisanale qui fonctionne. Cette situation est très durable. La seule question qui se pose c’est l’équilibre économique de la famille.»


Muriel

Âgée de 46 ans, infographiste, elle suit une formation de Conseillère en économie sociale et familiale. Elle réside en Ile-de-France

«En fin de collège, j’ai eu le brevet, malgré une scolarité pas facile. Comme j’aimais le dessin j’ai passé un concours pour rentrer dans une école et passer un CAP. Je l’ai complété par un bac pro graphique, arts appliqués. Je me suis lancée dans le monde du travail. J’ai fait une formation multimédia. J’ai eu des petits contrats, de l’intérim, puis un CDI…

«Là, j’ai vraiment pu avoir une activité intéressante, on s’éclatait un peu. J’ai senti venir le web design mais ça ne m’intéressait pas. On m’a licenciée. J’ai décroché les stages mais la formation ne me correspondait pas. Trop de compétitions, de fric…

«En 2015 j’ai décroché d’autres contrats mais j’ai beaucoup galéré depuis. J’ai fait un bilan de compétences qui a fait apparaître que j’étais plus fait pour les métiers de service».

Y-a-t-il eu un facteur déclenchant de cette décision ?

«Le licenciement».

Quelle en a été l’issue ?     

«J’ai réussi un BTS ESF. Pour prétendre au DE (diplôme d’État) de CESF.

«Mais j’ai eu du mal à trouver les financements et finalement la région a financé la formation. J’ai passé un oral pour entrer à l’école pour faire le DE-CESF. C’est positif mais pas facile à mener. Les revenus ne sont pas les mêmes mais on est dans un vrai projet.

«J’espère y poursuivre ma carrière professionnelle, reprendre des études dans 5 ans, prendre des responsabilités». 

Le témoignage audio de Muriel :


Frédéric a 51 ans

 J’étais directeur commercial dans une grosse entreprise responsable de toute la partie commerciale pour la France. C’est un métier très prenant, j’étais à la tête d’une équipe de 4 personnes. Le poste que j’avais tenait au fait que ma société a été rachetée par mon nouvel employeur elle était basée à Lyon pour la France, la nouvelle société étais  parisienne. Il a fallu recréer toute la partie commerciale France donc j’ai proposé de créer un poste de direction commerciale j’ai un niveau d’école de commerce et un master en chimie  physique ; c’est un niveau bac plus 5.

Le déclencheur ?

Plusieurs choses : d’abord  une société à Paris quand on habite Lyon ça fait le TGV toutes les semaines ou l’avion. La 2e chose : nous n’étions pas les bienvenus dans la nouvelle société, l’environnement n’était pas tout à fait bienveillant à notre égard ; quand on rachète une société, la loi européenne impose de garder le personnel pendant 2 ans. Donc 5 mois après mon arrivée dans cette  nouvelle société, un nouveau directeur m’a dit que la direction ne souhaitait pas me garder  dans l’entreprise

Est-ce que tu en avais marre de faire un boulot stressant ?

 C’était quand même un environnement très sympathique ; une équipe de managers commerciaux, des gens  intéressants, c’était un stress plutôt positif : c’est moi qui les avait recrutés on s’entendait bien… le stress négatif venait de la société qui avait un management plutôt pas bienveillant, même pas bienveillant du tout, ma société avait un actionnariat privé de fonds de pension et il y avait une pression énorme sur les ventes et une grosse pression au niveau managérial ; j’avais déjà l’idée de partir depuis quelques mois ce qui n’était pas évident avec un salaire élevé qui me permettait de donner du confort à ma famille. J’ai des enfants qui ne sont pas encore étudiants donc le niveau de revenu est  quelque chose d’important et on s’accroche… autres éléments déclenchants ; des comportements de la direction qui m’ont vraiment choqué c’est devenu simplement pas possible

J’ai une grosse passion pour tout ce qui est cuisine et à partir d’un certain âge on en a un peu marre d’avoir une hiérarchie, on a envie d’être son propre patron, de créer soi-même. C ‘est surtout l’environnement de cette société qui ne me plaisait pas donc monter sa propre activité, être son propre patron, faire quelque chose qu’on a envie de faire en étant pas forcément salarié… la restauration j’y  pensai depuis un moment mais un restaurant maintenant pour ma famille c’est pas une façon de la voir sauf le dimanche éventuellement, le soir et le week-end.  J’ai quelques projets et quelques idées mais  ce n’est pas pour tout de suite…. lancer une brasserie, je parle de brasser de la bière bien sûr, ça reste lié à la cuisine c’est très technique mais je suis chimiste à la base donc ça m’intéresse,  être son propre patron, quelque chose d’un peu scientifique, ça me plaît bien.

Est-ce que le COVID a été pour quelque chose dans ta réflexion ?

Oui sûrement, j’ai jamais autant travaillé de ma vie que pendant le COVID, j’ai plus bossé pendant le COVID, en tout cas pendant le premier confinement , puis je me suis demandé à quoi ça sert de prendre 2 fois le TGV par semaine, se lever à 5h du matin, c’est passionnant mais enfin voilà…  donc pendant le confinement j’ai passé plus de temps avec ma famille ce qui est quand même, sympa on s’est retrouvé dans un endroit en pleine cambrousse avec un directeur de camping et une nana qui élève des chèvres, ils  ont un mode de vie qui consiste  moins à courir partout donc ça m’a fait poser des questions…

Ça ne me paraît pas difficile du tout de changer d’orientation ça sera forcément compliqué parce que mes compétences sont ultra précises, chercher dans le même domaine  c’est compliqué ; mais pour créer sa propre entreprise il y a plein d’opportunités. Non cela ne me fait pas peur ce n’est pas la sécurité que je recherche, je la cherche pour ma famille mais pas pour moi, dans mon travail ça ne m’effraie pas ; c’est une bonne opportunité de se remettre en cause.


Estelle

Agée de 52 ans. Jusqu’à l’été 2020, elle était assistante de restauration dans un hôtel 5 étoiles de Paris… Aujourd’hui, elle est directrice d’une crêperie municipale dans un village de la Nièvre (Donzy, 1518 habitants).

«Après 20 ans dans l’entreprise, je me sentais privilégiée, mais j’éprouvais un peu de frustration et j’envisageais de créer une entreprise à La Plaine Saint-Denis. Avec la baisse d’activité, due au confinement, la direction a procédé à des licenciements économiques. Où trouver du travail à mon âge ?

«Je suis allée quelques temps dans ma résidence secondaire dans la Nièvre. Là, j’ai appris que la mairie de Donzy, avait lancé un appel d’offre pour créer une crêperie dans un local municipal réaménagé. J’ai postulé et j’ai eu la chance d’être retenue. Directrice du lieu, j’ai pu engager une autre personne qui était dans une situation similaire : à Noisy (93) elle était en chômage partiel, elle n’en pouvait plus, et, ne voulant pas en rester là, elle est venue dans sa résidence secondaire… dans la Nièvre.

«Aujourd’hui, je fais un travail qui me plaît, je n’ai pas de hiérarchie, j’organise mon activité comme je l’entends, je vis et travaille dans un cadre agréable, j’ai le sentiment d’être appréciée. Je participe aux activités du village en tant que partenaire des autres…

«Mon mari a gardé sa situation professionnelle stable en Seine-Saint-Denis. Je travaille la semaine à Donzy dans une ambiance sympathique, on se voit le week-end. Ce n’est pas insurmontable. »

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