Horizons d'émancipation

Chlordécone : s’émanciper ou périr

Fin du monde, fin du mois, même combat !

Sur terre, notre relation d’humains à notre environnement est liée à l’exigence qui est la nôtre de produire notre vie en puisant dans notre environnement. Cette capture qui va de la pierre taillée à la production désormais mortifère de Co2 s’effectue aujourd’hui selon le mode capitaliste. Mais voilà la terre brûle, la crise écologique planétaire, nous y sommes. Les perturbations climatiques sont palpables ; accumulation de gaz carbonique, élévation des températures, fonte des glaciers, disparitions accélérées d’espèces animales… Aucune des prévisions des chercheurs n’est infirmée par l’expérience sensible des habitants. Il est même acquis que notre environnement  est entré dans un état de crise tel que la présence humaine au monde est en péril. C’est la  relation des humains entre eux et avec leur environnement qui fait société. (Tous les articles du dossier sont ici !)

Catherine Destom Bottin

L’après catastrophe chlordécone ? Il sera celui des mobilisations écologistes, populaires, porteuses d’une logique décoloniale, émancipatrice.

Tout l’écosystème impacté

Le chlordécone (CLD), pesticide découvert aux États-Unis en 1951, fut répandu contre le charançon, au pied des bananiers des Antilles entre 1972 et 1993. Cette  molécule, perturbateur endocrinien,  classée cancérigène probable, contamine aujourd’hui  plus de 25% des terres agricoles de Martinique et de Guadeloupe  pour une durée de 60 ans à 7 siècles. Durant son usage légal (1972 à 1993), 1/6 des 1800 tonnes de substances actives de CLD  produites dans le monde, fut répandu  sur  plus d’ 1/4 de la surface agricole utile des deux îles. Entre 80 et 100% des sources d’eau sont contaminées.  Cette pollution généralisée, s’étend à l’ensemble des écosystèmes de ces îles,  on ne dispose aujourd’hui  d’aucune méthode de décontamination probante.

Des conséquences humaines terrifiantes :  présence de CLD dans le sang de 90% de femmes enceintes, dans le lait maternel 72 heures après accouchement chez 40% des enquêtées, diminution du temps de gestation, atteinte au développement cognitif et moteur du petit enfant,  lien avéré entre exposition professionnelle au CLD et survenue du myélome multiple, augmentation des risques de cancer de la prostate. La contamination au CLD touche 90 % de la population martiniquaise et guadeloupéennes soit près de 700 000 personnes.

40 années de luttes

Années 80, des luttes s’engagent, associatives puis syndicales, plus tard politiques. Réapparaît la formule de Césaire pointant la relation à la métropole : citoyen non pas « à part entière, mais entièrement à part » Le poète l’avait formulée lors du procès des indépendantistes guadeloupéens de 1967.

Les actions  pour interdire commerce et utilisation sur les sols antillais du CLD, se heurtent aux autorisations d’usage de 1972, 1976 et 1981. Elles se cognent aux dérogations à l’interdiction de 1992 à 1993. S’ajoute que 96 % des bananes produites en Martinique et Guadeloupe sont consommées en France hexagonale. Or la pollution au CLD épargne le fruit, seule la terre est contaminée. Enfle alors le sentiment qu’on produit pour eux, là-bas, le fruit qu’ils mangeront sans dommage, mais qui tue ici. Parallèlement, alors que le CLD est interdit sur le territoire hexagonal depuis 1990, la succession de dérogations  à l’arrêt de l’utilisation du chlordécone, toujours formulées par les préfets, renforce encore l’interrogation des martiniquais et guadeloupéens quant à leur citoyenneté. 

Contester la propriété privée…

Cependant le développement des luttes pour l’interdiction du CLD comporte des formes qui dépassent la seule interrogation citoyenne pour commencer de contester la propriété privée de la production bananière. La catastrophe écologique ignore la propriété privée. Les échanges organiques chimiques physiques du biotope ne s’arrêtent pas au seuil des bananeraies. Les batailles contre le CLD, puis contre les épandages aériens de pesticides destinés à le remplacer,  ont amené une part de la population à choisir de bafouer la puissance de la propriété privée dans sa forme héritée de la période esclavagiste, et demeurant aujourd’hui.

1848, 1946 et maintenant

Le combat  écologiste en Guadeloupe et Martinique a cette dimension remarquable qu’il remet en cause la topographie politique coloniale qui marque le paysage de ces deux îles. L’institution de la plantation comme mode « d’habiter » est sa caractéristique principale. Depuis le XVIIe siècle la plantation  est un espace de propriété privée, dont la responsabilité est l’apanage du seul propriétaire. Certes, le Code Noir tenta de réguler les pratiques internes à la plantation au profit du royaume. Mais le « tout pouvoir du maître » à l’intérieur de la plantation, jadis sur le corps des esclaves, mais qui,  quant aux orientations économiques, politiques et de gestion de la plantation, a demeuré. Preuve en est, « la plantation » aux Antilles désigne non seulement la terre où sont plantées les bananes, mais aussi la propriété dans laquelle habite le maître. Cela en fait un  espace hors responsabilité civile, politique, hors autorité étatique. La plantation, malgré la départementalisation de 1946 est demeurée jusqu’à aujourd’hui un lieu à part, le Béké y règne en maître.

Depuis l’abolition de l’esclavage en 1848, les conflits du travail ont concerné essentiellement des améliorations des conditions de travail, et de salaire, la revendication d’autogestion restant rarissime. De même, ni l’abolition de 1848,  ni la départementalisation de 1946 n’ont été jusqu’à présent suivies de réforme agraire.

Sortir de la topographie coloniale

Les conflits écologiques contre le CLD puis les épandages aériens sont probablement les premiers conflits dans l’histoire des Antilles à ébranler le principe plantationnaire.

6 octobre 2012 ; le « collectif contre l’épandage aérien et l’empoisonnement des martiniquais » organise dans la commune du Lamentin, une marche aux flambeaux intitulée : « non à l’épandage – au peuple la légitimité ». Une vingtaine d’organisations diverses, agriculteurs, professionnels de santé, militants écologistes, membres de partis politiques, syndicalistes et citoyens inquiets font cortège. Quittant la rue, il entre sur la plantation  Lareinty. Du jamais vu. Forme et fond, cette manifestation s’est voulue explicitement appropriation du débat public en même temps que violation consciente et spectaculaire de l’espace privé plantationnaire. Ainsi, les descendants des « nègres marrons » qui fuyaient la plantation ont cessé de lui tourner le dos, pour y faire une entrée jusque-là inimaginable et commencer d’y construire leur responsabilité politique.

Catherine Destom Bottin

Cet article s’est appuyé sur la thèse de Malcom Ferdinand : « Penser l’écologie depuis le monde caribéen »  http://theses.md.univ-paris-diderot.fr/FERDINAND -Malcom-1va – 20160930.pdf

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