Délicieux.

Articles courts à déguster à tout moment.

“Fjord” de Cristian Mungiu : complexe, subtil ou réactionnaire ?

Cristian Mungiu n’est pas un cinéaste facile et la polémique qui enfle au sujet de son nouveau film « Fjord », Palme d’or au festival de Cannes 2026, le confirme. « Baccalauréat » en 2016, sur la corruption et le trafic d’influence, pas plus que « RMN » en 2022, sur la xénophobie, ses derniers films tous les deux situés en Transylvanie, brossaient un tableau sombre de la société roumaine. Avec « Fjord », Mungiu s’est transporté en Norvège.

La polémique, commencée à Cannes dès la projection du film en sélection officielle, rebondit et s’accentue à l’occasion de la sortie du film en salles le 19 août. La critique se divise mais, plus grave, le réalisateur doublement palme d’or est accusé d’avoir fait un film réactionnaire et manipulateur, sur un sujet d’actualité, notamment en France : les violences contre les enfants, dont notre société prend tardivement conscience et découvre l’ampleur. Ce qui n’est pas le cas de la Norvège.

Quelques remarques après deux projections

Disons le d’entrée, le mieux est bien sûr d’aller voir le film avant même de lire les critiques ! Le film est ambigu et c’est ce qui le rend intéressant. Un film sans « bons », ni « méchants », où tout le monde « a ses raisons » et où le propos est de montrer l’incapacité à dialoguer à peu près sereinement et à essayer de comprendre le point de vue de l’autre. « L’autre » en l’occurrence est une famille venue s’installer en Norvège : Mihai (Sebastian Stan) roumain, ingénieur en informatique et ne parle pas le norvégien qu’il comprend, il s’exprime donc en anglais ; Lisbet (Renate Rensve ) son épouse, est norvégienne et infirmière. Ils ont cinq enfants, ce qui surprend : deux ados, Emmanuel et Elia qu’on va voir tout au long du film, une fille et un garçon plus jeunes et un nourrisson que Lisbet allaite. Mihail a obtenu un poste sous qualifié par rapport à ce qu’il sait faire mais s’adapte et Lisbet travaille dans un établissement pour personnes âgées mais pas comme infirmière. Les enfants sont scolarisés à l’école de la petite ville et s’intègrent comme leurs parents dans un contexte où tout le monde se connaît et se fréquente.

Mais tout n’est évidemment pas si simple, le couple est religieux et très strict : pas de télévision, pas de musique sauf religieuse, pas de danse, pas de portable pour Emmanuel et Elia. Le père délivre aux quatre enfants un enseignement religieux basé sur la Bible et a mis en place un système de points qui peut amener à des punitions. Le couple est traditionnel : Mihail incarne à l’évidence l’autorité un peu surplombante mais loin d’être dénué d’affection pour Lisbet et les enfants ; il est froid mais présent. Lisbet, elle, apporte la douceur et l’empathie. Il coupe le bois et elle fait la cuisine pour sept mais il est capable de prendre le bébé dans ses bras et de ranger dans la cuisine. La vie quotidienne et somme toute tranquille va vite être percutée par la fréquentation de la jeune adolescente des voisins, Noora, dont le père est aussi le directeur de l’école de la ville, une ado rebelle, dissipée, charmeuse aussi et qui « teste les limites », bref une ado. Mais le drame survient quant la prof de gym repère lors d’un cours des bleus, qui pourraient être des traces de coups, sur le cou d’Elia. La « procédure » se met en marche : point avec le directeur et la correspondante de l’aide à l’enfance, signalement. La police intervient auprès du père et les enfants sont placés immédiatement en familles d’accueil, y compris le bébé du couple. Cristian Mungiu dépeint un couple soudé, persuadé d’être dans son bon droit, d’aimer ses enfants, de faire tout ce qu’il faut pour s’intégrer (les deux parents sont très appréciés dans leur cadre professionnel respectif) et une administration norvégienne de protection de l’enfance, sûre elle aussi de son droit, légal et justifié. L’affaire ira jusqu’au procès. Mihail, qui espère que la pression extérieure fera fléchir les institutions, a déclenché une mobilisation très réactionnaire, instrumentalisée ou pas, par des représentants roumains pour lesquels tout ce qui est imposé par l’État est un mensonge, souvenir des « vérités officielles ». Lisbet, parce qu’elle est norvégienne, semble mieux comprendre que la situation nécessite de la souplesse. Pour le procès, Mungiu a, disons-le, chargé la barque entre un avocat de l’aide à l’enfance particulièrement odieux et qui cherche par tous les moyens à convaincre que le couple Gheorghiu maltraite ses enfants et qu’il ne faut donc pas les leur rendre, une avocate de la défense qui plaide astucieusement et un Mihail dont la colère n’a plus de borne. On ne dévoilera évidemment pas la fin du film qui ne s’arrête pas au procès… Interprétable, elle met le doigt sur un non-dit qui touche les jeunes filles (l’adolescence reste vraiment opaque aux adultes) et clôt le film sur un échec.

Et le cinéma ?

On est saisi par la beauté des images (on est tout de même au cinéma) : les intérieurs sont chaleureux, baignant souvent dans des lumières douces, toutes les nuances de blancs, de gris sont présentes dans les images d’extérieurs, paysages de mer, d’hiver, de neige, froids et austères mais emprunts de la beauté de la nature. Mungiu procède comme à son habitude, en plans séquences, la caméra est posée, l’image totalement contrôlée, un choix que le cinéaste revendique. Il faut être attentif à ce qui se dit, même de manière anodine, et à ce qui est montré : un vrai travail pour le spectateur. On est frappé, surtout lors d’une seconde projection où on est plus attentif aux détails par le jeu sur le vocabulaire, le sens différent des mots dans deux langues, des nuances qui peuvent faire toute la différence, par la difficulté à prononcer les noms qui sont étrangers, par les étonnements que peuvent faire naître des prénoms inconnus ou inusités. Bref, par tout ce qui fait, dans les détails quotidiens, qu’on n’est « pas d’ici » même s’il n’y a aucun signe de rejet. Et qu’on met un grand drapeau norvégien devant sa maison. « Fjord » est un film léché, travaillé, réfléchi tant dans ses images que dans son propos.

Un propos réactionnaire ?

Le cœur de la polémique ou plutôt du débat. Mungiu s’est inspiré d’une histoire réelle mais l’a transformée ce qui est tout à fait son droit même si certains le lui reprochent. Son propos, revendiqué, n’est pas de juger et c’est ce qui lui est reproché. Il n’a pas choisi de faire un film dans lequel il distribuerait des bons et des mauvais points, avec les affreux parents et le courageux service public de protection de l’enfance (ou inversement). Il lui est reproché d’avoir rendu la famille sympathique et les services sociaux norvégiens abominables. De préférer la réaction en opposition à un point de vue « woke ». C’est bien tout l’intérêt et l’ambiguïté de « Fjord » puisque le spectateur est, par moment, « du côté » des parents puis « du côté » des institutions dont le but est de protéger les enfants d’éventuelles violences. Tour à tour exaspéré par les uns, puis par les autres. On pourrait donner de très nombreux exemples mais laissons le spectateur apprécier ou pas. Mungiu plaide pour un monde capable d’écouter l’autre, forcément différent et qui peut porter des valeurs antagoniques. Jusqu’où : c’est ce que le film ne dit pas. Et si on pense au « tout le monde a ses raisons » du Renoir de « La règle du jeu », la question de « Fjord » est « comment fait-on » ? A nous de trouver la réponse que Mungiu ne délivre pas.

Françoise Lamontagne

Fjord, réalisation Cristian Mungiu, sortie août 2026, 146 minutes, avec Sebastian Stan, Renate Reinsve, Vanessa Ceban, Jonathan Ciprian Breazu

Partager sur :         
Retour en haut