Foucault est né le 15 octobre 1926. On va bientôt commémorer le centenaire de sa naissance. En 2024 déjà, pour le quarantième anniversaire de son décès, on a assisté à un phénomène étonnant : des centaines, des milliers peut-être, de conférences, de colloques et de rencontres dans un nombre impressionnant de pays du Nord comme du Sud avaient été consacrés au philosophe. Pas sûr qu’il aurait apprécié l’inflation exégétique mondiale dont il est aujourd’hui l’objet. S’il a accédé au plus haut lieu de la recherche, à savoir le Collège de France, ce n’était pas pour que son œuvre fût un jour livrée aux commentaires infinis, aux publications exhaustives, aux enlisements érudits. Il était certes suffisamment averti des logiques historiques du savoir pour anticiper un destin semblable. Mais qu’il l’ait souhaité est une autre affaire. Refuser par testament toute publication posthume était une prise de position. Il s’agissait par-là de signifier que seule la pensée en train de se faire comptait à ses yeux, non le résultat à un instant donné, toujours provisoire, d’un travail. S’il est un concept central et moteur chez Foucault c’est celui d’expérience, un concept qui à ma connaissance n’a été mis en évidence que par Pierre Sauvêtre dans un ouvrage trop peu connu1. Son œuvre ne devrait être lue qu’en considérant ce mouvement continu de remise en chantier, d’expérimentation incessante, de créativité inlassable. Foucault se voyait, se vivait même comme un lutteur, comme un analyste subversif des modes de pouvoir, comme un « dynamiteur », formule qu’il emploie dans l’un de ses cours. Mais attention, la bombe était conceptuelle, théorique, et c’était déjà beaucoup. Il avait peut-être en tête cette remarque de Mallarmé à propos des attentats anarchistes : « je ne sais pas d’autre bombe qu’un livre ».
La commémoration de Foucault devient donc un fait social planétaire. On doit se demander quelles sont les conséquences, quels sont les dangers du « devenir classique » de sa recherche. Par « devenir classique » j’entends le travail éditorial et universitaire qui fait d’un auteur que l’on a connu vivant, remettant tous les jours en question ses propres catégories de pensée, ses certitudes, ses acquis, un « géant de la pensée » au même titre que les grands philosophes de nos manuels scolaires. On m’objectera qu’il n’y a pas contradiction entre le fait d’être l’objet d’une telle vénération planétaire et celui d’offrir encore des ressources à la pensée critique et à l’action politique et sociale. C’est vrai, mais le risque d’étouffement d’une voix subversive existe quand l’université avec l’aide de l’édition s’empare d’un auteur, le glorifie plutôt que de le discuter et fige sa pensée en quelques formules clés, en quelques concepts définitifs. On sait ce qu’on gagne en savoir sur l’œuvre faite, on ignore trop ce qu’on risque de perdre : le tranchant d’une pensée révolutionnaire en mouvement. Foucault n’est pas un philosophe universitaire comme les autres, il n’est pas que cela. Il est un penseur de la subversion, de l’expérience transformatrice de soi et du monde. À ce titre, il mérite plus que jamais des discussions sérieuses et honnêtes et des prolongements neufs pour une actualité qui n’est plus la même. C’est en ce sens seulement qu’il restera vivant.
Christian Laval, Août 2026
1. Pierre Sauvêtre, Foucault pas à pas, Ellipses, 2017.


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