Un proverbe latin dit « la Lumière montre l’ombre et la vérité le mystère »
La vérité n’est pas la même chose selon que l’on met sa casquette de philosophe, de scientifique, d’homme de foi ou d’homme de la rue. Vérité vient du latin Véritas, verus : vrai sincère, véritable, qui s’oppose à erreur. C’est la relation entre une affirmation et la réalité. Nous vivons l’ère de ce que certains nomment « l’ère de la post-vérité », et nous assistons depuis une quinzaine d’années à la tentative de destruction de tous les mécanismes qui nous permettent de construire ensemble une vérité, une vérité commune en quelque sorte, même si elle est provisoire. C’est ainsi que le complotisme a gagné les esprits alors nous rappellerons que la vérité n’est pas une croyance. La vérité se construit, se déconstruit, la vérité est mouvante, la vérité évolue et nous affirmons ici haut et fort que la vérité absolue est un leurre.
Serions-nous entrés dans l’ère de la post-vérité ?. Le dictionnaire définit l’expression « post-vérité » comme « ce qui fait référence à des circonstances dans lesquelles les faits objectifs ont moins d’influence pour modeler l’opinion publique que les appels à l’émotion », le préfixe « post- » indique que ces fondements sont mis à mal. Pour reprendre les propos de Mazarine Pingeot philosophe, dans la revue en ligne « The Conversation »[1] je cite « le danger de la post-vérité n’est pas le mensonge, qui en soit peut même constituer une forme de liberté par rapport au factuel, mais bien l’indifférence à la distinction entre mensonge et vérité. Nous parlons ici de « vérité de fait », et si la prétention à la vérité peut aussi être un danger pour le politique en ce que le réel est soumis à des interprétations diverses et contradictoires, elle doit demeurer une idée régulatrice à moins de sombrer dans un parfait cynisme. »
Ces propos sont chers à toutes celles et ceux qui ne revendiquent aucun dogmatisme et défendent la totale liberté de conscience. Nous pensons aussi que La vérité diffère de l’opinion, qui répond au besoin de trouver une réponse plus ou moins parfaite à une question. Accéder à la vérité, c’est comprendre les lois de notre monde, les lois naturelles transcendantes, physiques et morales. C’est, d’une certaine manière, distinguer entre le Bien et le mal. Car la différence entre la vérité et l’opinion tient surtout à leur rapport aux faits et à la preuve. La vérité, c’est ce qui est objectif : elle correspond à la réalité, indépendamment de ce que chacun pense. Elle peut être vérifiée, démontrée ou prouvée (par l’expérience, la logique, les faits). Exemple : « L’eau bout à 100°C à pression normale. » c’est vérifiable. L’opinion, au contraire, est subjective : elle dépend des croyances, des goûts, des émotions ou de l’expérience personnelle de chacun. Elle peut varier d’une personne à l’autre sans être « fausse » pour autant, mais elle n’est pas forcément prouvable. Les philosophes des Lumières ont beaucoup œuvré pour permettre le débat contradictoire, pour développer l’esprit critique à condition d’avoir un terreau commun comme le dit Antoine Lilti, historien dans sa séance inaugurale au Collège de France, pour développer l’esprit critique, pour penser par soi-même. Pensons à Voltaire, Diderot, Rousseau ou Kant.
Kant met en exergue la nécessité, pour chaque homme, d’avoir le courage de savoir. Ce courage, permet la sortie de l’homme hors de l’état de tutelle dont il est lui-même responsable. Le philosophe écrit ainsi : « L’Aufklärung permet à l’homme de sortir de l’immaturité dont il est lui-même responsable. L’immaturité est l’incapacité d’employer son entendement sans être guidé par autrui. Cette immaturité lui est imputable si le manque de résolution et de courage d’y avoir recours sans la conduite d’un autre en est la cause. Sapere aude ! Aie le courage de te servir de ton propre entendement ! » voilà donc la devise des Lumières. Et chercher la Vérité c’est s’inscrire dans l’esprit des Lumières.
Or aujourd’hui les « Lumières sombres » dont parle le philosophe Arnaud Miranda dans son ouvrage « Les lumières sombres, comprendre la pensée réactionnaire » paru chez Gallimard exercent une transformation en profondeur de la pensée contemporaine. Les idées qu’ils défendent sont à la fois anciennes et hypermodernes : détruire la démocratie, établir une monarchie, diriger l’État comme une entreprise, rétablir les inégalités entre hommes et femmes, affirmer les différences entre patrimoine génétique.
La néo réaction, appelée « Les Lumières obscures ou Lumières sombres » par opposition frontale au Siècle des lumières est une école de pensée et un mouvement politique antidémocratique anti égalitariste antiprogressiste américain. La néo réaction rejette le progressisme et l’idée d’une histoire qui irait vers une plus grande liberté. Le mouvement est favorable à un retour aux valeurs traditionnelles et à des formes de gouvernement plus anciennes, comme la monarchie ou d’autres formes de pouvoir fort et centralisé, couplé avec un libéralisme de droite ou à différentes formes de conservatisme fiscal. Née avec le blog de Mencius Moldbug, pseudonyme de Curtis Yarvin[2], la pensée néoréactionnaire rejette la démocratie libérale et préconise un gouvernement monarchique afin de promouvoir une autre société libérée de l’État de droit. S’inspirant de l’école d’économie autrichienne de la théorie « élitiste » et de la tradition réactionnaire, Curtis Yarvin soutient que l’Occident, notamment les USA, est gouverné par des élites progressistes qui produisent une culture « universaliste » afin de renforcer leur pouvoir. Or, pour l’idéologue d’extrême-droite, et conseiller de Trump, le régime universaliste-démocratique est inefficace, incapable de comprendre la réalité, et condamné à s’effondrer dans le chaos. Selon l’accélérationniste britannique Nick Land proche de Curtis Yarvin, la néo réaction se différencie de l’alt-right ( terme désignant une autre partie de l’extrême-droite américaine qui rejette le conservatisme classiqueet milite pour le suprémacisme blanc, contre le féminisme et le multiculturalisme et qui relève également du sexisme de l’antisémitisme du conspirationnisme de l’opposition à l’immigration et à l’intégration des immigrés C’est en cela que l’alt-right est populiste quand la philosophie néoréactionnaire est élitiste et prône un capitalisme débridé. Ainsi toute la contestation des éléments scientifiques du dérèglement climatique que l’on retrouve dans le rapport du GIEC progresse dans les esprits et influencent fortement les décideurs politiques et l’opinion publique. Voilà une question essentielle : pour chercher ensemble une Vérité, même provisoire il faut que nous partions de la même base commune. Il faut qu’au départ nous admettions que 2+2=4. Si l’on sort de ce postulat alors on arrive à une situation terrible « à chacun sa vérité » mettant en péril le vivre ensemble, et laissant libre court à tous les arbitraires de la pensée. Je pense à un échange entre Éric Ciotti et Patrick Cohen il y a quelques mois sur France 5 où Ciotti dit : « vous, vous avez votre vérité, moi j’ai la mienne » à propos de l’interdiction judiciaire faite à la RATP et la SNCF de promouvoir le livre de Bardella dans les transports publics, car le service public doit respecter le neutralité, et Ciotti considérant que c’était une atteinte à la liberté d’expression.
Pour conclure s’il existe une vérité stable et universelle, ce sont surtout des vérités que nous rencontrons au quotidien : partielles, subjectives, parfois contradictoires. Plutôt que de chercher à imposer une vérité unique, il semble alors plus juste d’apprendre à les écouter, à les questionner, et à accepter leur complexité. Accepter la pensée complexe pour reprendre un concept d’Edgar Morin permet d’entrer en dialogue entre les différentes visions du monde. Alors se dessine, peu à peu, une compréhension plus profonde du réel à condition de partager un terreau et des valeurs communes.
« Si tous ceux qui croient avoir raison n’avaient pas tort, la vérité ne serait pas loin. » Pierre Dac
Daniel ROME
[1] https://theconversation.com/pour-mieux-saisir-la-post-verite-relire-hannah-arendt-71518
[2] Écouter cet entretien sur France Culture : https://www.radiofrance.fr/franceculture/podcasts/l-invite-e-des-matins/dans-la-fabrique-de-l-ideologie-maga-entretien-avec-curtis-yarvin-1407304


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