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J’irai jusqu’au rivage du soleil

“L’âme poétique persane” désigne le trait d’union entre la culture d’une infime minorité de lettrés et la culture populaire la plus partagée. De génération en génération les vers des grands maîtres classiques ont constitué un patrimoine oral commun et vivace sans cesse transmis. De Rudaki (Xème siècle) à Djâmi (XVème siècle) en passant par Ferdowsi, Khayyâm, Nizâmi, Attâr, Saadi, Rûmi et Hafez, les poèmes dans toute leur diversité (épopées, fables, allégories, élégies…), traduits parfois dès le XVIIème siècle en occident, ont évoqué et croqué, scruté et décortiqué tous les entrelacs des grandeurs et misères de la condition humaine : la religion et la morale, le monde et la nature, la vie et la mort, l’amitié et l’amour, le pouvoir et le savoir, la puissance et la sujétion, la richesse et la pauvreté… Ils sont cités en explicitation ou quête de sens, lors d’évènements singuliers ou dans la vie quotidienne, en argument de dispute ou appui à une décision.

Mais on pense moins à la “nouvelle poésie” née au début du XXème siècle quand Nimâ Youchidj dynamite la tradition pour la perpétuer. Suivront les poètes N. Naderpour, H. Ebtéhadj, Akhavan Saless, A. Shamlou, et les poétesses S. Behbéhani, P. Etessami et Forough Farrokhzâd. Moins propices à la déclamation orale, ces poèmes ont constitué peu à peu un nouveau socle de valeurs et de principes de conduite de vies tendues vers des engagements critiques. Leurs vers incisifs et verbes acerbes sonnent la révolte et chantent la libération des subjectivités du joug des aliénations, injustices et inégalités, et vont nourrir depuis les parcours de toute l’intelligentsia, et faire l’objet d’un véritable culte toujours renouvelé parmi la jeunesse. Forough, comme l’appellent les iraniens, veut dire “éclat de lumière”. Elle est un cas à part dans cette constellation, écrit dès le lycée, se forme au dessin, se marie d’amour à 16 ans, a son fils a 18, prend des amants, divorce à 21 ans. Sa poésie est crue, et parle tout entier d’elle et de tout ce qu’elle vit et éprouve, joies et peines, désirs et angoisses. Sa liberté et son audace scandalisent. Elle est vilipendée et trainée dans la boue, fait une dépression, se drogue, est internée et subit des électrochocs. Pour respirer, elle voyage en Europe, continue de publier des recueils de poèmes (La prisonnière, Le mur, Rébellion, Une autre naissance, Au seuil d’une saison froide…), écrit dans les magazines, s’essaient au théâtre et au cinéma, et collabore avec un grand réalisateur. Et réalise elle-même en 1962 un chef d’oeuvre documentaire multi-primé, “La maison est noire”, sur une léproserie, où elle vivra au quotidien pour mieux sentir et dénoncer ce que la société fait à ses marges. Elle décède en 1967 à 32 ans dans un accident de voiture. Vie brève, douloureuse, mais ô combien intense. Forough est devenue un mythe vivant, une icône de l’émancipation qui continue de briller dans la brèche qu’elle a ouverte contre les vies mutilées.

Makan Rafatdjou

Fourough Farrokhzâd, J’irai jusqu’au rivage du soleil, Poésie complète éditée, traduite et commentée par Leili Anvar, 2026, NRF Gallimard, 424 p., 10,40 € ; Oeuvres en prose, Edition, traduction, introduction et dossier de Sébastien Jallaud, 2026, Les Belles lettres, 375 p., 25,90 €

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