Makan Rafatdjou
Il y a une historicité. On est tous d’accord, mais ne donnons pas l’impression que ces tensions entre Je et Nous, telles qu’elles étaient hier, étaient nécessairement bonnes. Pour revenir sur le mouvement ouvrier, une grande masse de celles et ceux qui formaient les partis peut être s’y reconnaissaient très bien, mais tous ne s’y reconnaissaient pas. A partir du moment où ils se posaient des questions ou à partir du moment où ils les formulaient, ils étaient éjectés. Et ça valait aussi bien pour les partis en opposition qui cherchaient à acquérir le pouvoir, que pour les partis au pouvoir.
Et d’une certaine façon, on peut se demander si ces formes n’étaient pas une des formes fossilisées qui, en partie expliquent les échecs de ces mouvements, aussi bien dans leur forme étatique que dans leur forme oppositionnelle.
Ludivine Bantigny
Dans les périodes antérieures à propos des formes de politisation, il y avait effectivement des partis qui écrasaient beaucoup les individus. Même si c’étaient des individus issus du milieu ouvrier puisqu’il a été question du Parti communiste, c’étaient des partis tellement bureaucratisés que ses dirigeants étaient parfois complètement déconnectés au point de considérer qu’il fallait cesser la grève le plus rapidement possible en 36.
Et je crois que ce qu’on a connu justement dans les années 30 ou 50 serait absolument impossible aujourd’hui, c’est plutôt réjouissant de ce point de vue, je trouve qu’il y a une grande intelligence politique des réseaux sociaux, alors je parle des réseaux sociaux militants et que, heureusement qu’on les a, mais c’est aussi une intelligence collective et individuelle.
Sylvie Larue
Le Nous des couches populaires est totalement invisibilisé. Le collectif qui a fait campagne à Nice avec Mireille Damiano a travaillé sur des porte-à-porte dans les quartiers populaires, en essayant de travailler sur la prise des décisions à l’échelle municipale avec les citoyens, et en particulier avec les citoyens des quartiers populaires. Ils ont rencontré beaucoup de gens qui effectivement ne votent pas et qui ne croient absolument pas dans le fait que leurs paroles soient prises en compte. Ce Nous-là, à l’échelle nationale est aussi complètement invisibilisé.
Jean-Louis Sagot-Duvauroux
Il y a un certain nombre de nous qui sont des évidences dans nos imaginaires et qui sont finalement pour moi des impostures. Des impostures qui bloquent beaucoup le développement historique. Par exemple je suis blanc, non, je ne suis pas blanc, je suis classé « blanc » par une imposture historique qui est très profondément inscrite en nous-mêmes. Quand je dis, « je ne suis pas blanc », on se demande ce que je raconte !
Il me semble qu’il y a là une réflexion sur le nous, qui est immédiatement confrontée à des arguments développés par les racistes qui nous accusent de faire de l’autoflagellation : nous avons colonisé l’Afrique, nous avons mis les africains en esclavage… Moi je n’ai rien fait, je suis né en 1950, l’esclavage était terminé et dès que j’ai pu être actif j’ai été contre. Donc je ne fais pas partie de ce nous et c’est très important que notre imaginaire se désolidarise de ces questions-là. Parce que je pense indispensable que les identités se rééquilibrent, comme les économies C’est un grand défi du 21ème siècle, un défi qui concerne aussi nos imaginaires.
Célia Musac
Je trouve que c’est vraiment toxique en fait de dire les Blancs, les Noirs, les Jaunes, les Verts, les jeunes, les Blancs sont comme ci, les Noirs sont comme ça, c’est la faute des Blancs…
Cette terminologie est extrêmement toxique et je crois qu’on ne se rend pas compte à quel point ça entretient le racisme. C’est à dire l’idée de race. Y compris le terme racisé. Et d’ailleurs, les gens que les Blancs appellent racisés se défendent de cette terminologie. Ils ne veulent pas qu’on les appelle racisés, ils ne veulent pas être assignés à une race, ils ne veulent pas être renvoyés à leur couleur de peau. Ce n’est pas normal de fonctionner comme ça dans une société.
Christian Mahieux
Je fais partie de celles et ceux qui pensent qu’employer le terme racisé ça facilite une dérive. Mais on ne peut pas reprocher à un certain nombre de personnes qui se reconnaissent d’une manière ou d’une autre, qui s’affirment, qui pensent, qui considèrent qu’elles sont ceci ou cela, de vouloir qu’ils ou elles soient reconnues en tant que tels. Attention s’y opposer n’est pas très loin quand même d’avoir la même position qu’il y a 50 ans « qu’est-ce que c’est que ce truc de vouloir absolument parler des femmes… mais toute la question, ce sont les droits de l’homme, évidemment que les droits de l’homme, ce sont aussi ceux des femmes ». Oui, sauf que quand on parle des droits de l’homme, on ne parle pas de ceux des femmes.
Patrick Vassallo
La couleur de la peau sert à représenter une domination. Mais en soi, elle ne fait pas domination. Après, je ne vais pas faire un discours sur l’intersectionnalité et la construction en rhizome, mais on est quand même au cœur de cette question. Je renvoie, à Aimé Césaire là-dessus. Le fait d’assumer le terme de négritude n’est pas pour enfermer dans la négritude, il est simplement pour indiquer que les dominants, eux, savent de quoi ils parlent.
Sylvie Larue
Moi, je suis très terre-à-terre.
Je voulais vous parler de la difficulté de faire du Nous dans mon collège. On arrive à faire du Nous dans l’équipe des enseignants. Régulièrement parce qu’il y a beaucoup de lieux. Dans notre collège on se rencontre, on discute. Où le nous se construit c’est la salle des profs, c’est la cantine, c’est le réfectoire, ce sont les heures d’information syndicale. On élabore des revendications.
Mais le collectif de travail il est plus large que ça, pas beaucoup plus large, nous sommes les plus nombreux, mais il y a aussi les agents et les agents administratifs.
Avec les agents, c’est beaucoup plus difficile de faire du Nous. Actuellement il y a une situation de crise parce que le boulot est difficile, que les remplacements ne suivent pas, qu’il y a beaucoup de pression sur l’équipe qui est obligée de se répartir le travail d’entretien du collège quand il y a des agents qui manquent.
Déjà le nous des agents est difficile à construire. Ils et elles subissent une mise en concurrence continuelle, ne se sentent pas écoutés/es , pas légitimes à faire front avec les enseignants.
Le nous est très difficile à construire et pour l’instant par rapport à cette situation de crise dans mon collège, le seul nous qu’on ait réussi à construire sous forme de revendications ce sont les profs, et les parents d’élèves.
Jean-Louis Sagot-Duvauroux
Il est important de penser non pas le nous mais les nous car nous avons beaucoup de nous différents, la famille, l’immeuble, le pays, l’humanité qui sont autant de nous différents, et les penser comme un projet, comme une construction. C’est un peu ce que Marx avait voulu faire en produisant le nous prolétarien, “Nous le prolétariat”. Et c’était un nous qui était décrit, qui avait des critères et qui avait des objectifs. Et pourquoi ce nous ? Parce que nous en avons besoin pour renverser le capitalisme.
Christian Mahieux
Toute la question c’est le nous émancipateur, le nous vers l’émancipation. Et c’est là que ça se joue parce qu’effectivement « nous émancipateur », ça ne peut pas être effectivement quelque chose qui est fermé sur soi et qui en fait, est quelque chose qui n’aboutit pas à l’émancipation. Pour les syndicalistes, c’est le fameux débat entre les actions catégorielles et un mouvement général, y compris toute la reconnaissance des revendications, pas simplement des actions. Des revendications catégorielles, corporatistes, etc. avec tout un discours qui dit qu’il faut quasiment s’y opposer parce qu’elles empêchent un mouvement général.
Je fais partie de celles et ceux qui pensent que ça ne s’oppose pas, mais qu’au contraire la question, c’est comment effectivement ça nourrit un mouvement général, et c’est la même, et en fait, peut être que, le parallèle est un peu osé, mais, je pense que c’est la même chose ; on parlait des racisés, mais je pense que c’est pareil sur la question du féminisme, etc. Et faire le parallèle avec cette question-là, c’est comment effectivement tout ça se situe dans une perspective d’émancipation.
On a besoin les uns des autres…
La première force de séparation, c’est le capitalisme qui nous fait oublier combien nous sommes interdépendants. On a besoin les uns des autres. Mon terrain d’action, il est toujours relationnel, il est toujours ancré dans un endroit où c’est d’abord les gens avec qui je suis en relation, les gens avec qui je milite. J’ai souvent écrit sur le fait que si la gauche avait essayé de s’intéresser à la ruralité, avait essayé de s’en faire un de ces terrains, elle aurait pu aller regarder le fait que dans les territoires ruraux, indépendamment du vote, il reste une tradition – et ce n’est pas que les territoires ruraux, c’est aussi les quartiers populaires – c’est une tradition de solidarité matérielle. Indépendamment de tes désaccords avec tes voisins, tu te débrouilles pour être dans du don contre don permanent, je te prête une machine, on fait un chantier ensemble etc… ça, pour moi, c’est hyper important, dans ce que cela fabrique et j’ai pu voir les différences entre vivre dans une ville comme Paris et vivre à la campagne.
Il me semble qu’en fait, on est obligé de résoudre nos conflits parce qu’on habite ensemble, on n’a pas le choix et ça c’est un truc hyper important pour moi dans la lutte contre l’extrême droite à la campagne, c’est partout de rappeler que quoi qu’il en soit, les gens qui sont là sont là. Après tu peux te raconter des histoires et te dire que tu vas faire du tri, mais on n’y arrivera pas, les gens sont là, il faut faire avec tout le monde et ça pour moi c’est hyper important de se rappeler qu’on a besoin les uns des autres et c’est une façon de se rendre interdépendants les uns des autres. Et c’est ce qui s’est passé sur le mouvement de lutte contre l’aéroport de Notre-Dame-des-Landes. Et on a gagné.
Juliette Rousseau
Au Forum des Médias Indé, Rennes, 11 avril 2026
Intégrale du débat – Partout en France des gens tiennent la barque face au fascisme – sur Médiapart en accès libre



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