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Friedrich Engels Textes politiques (1883-1895)

Makan Rafatdjou : Cette somme, très accessible, est une première comme assemblage et traduction de 95 textes, un évènement suscitant beaucoup d’intérêt et quelques questions.

Engels nous parle-t-il encore ? Ou ses écrits politiques n’ont-ils d’intérêt que pour les spécialistes du « marxisme » et d’un point de vue historique?

Jean Quétier, Coordonateur de l’ouvrage : En réalité les deux perspectives se complètent. Ce recueil permet en premier lieu de procéder à un travail de recontextualisation, replaçant Engels dans la conjoncture économique et politique des dernières décennies du XIXe siècle et les problèmes qui la caractérisent. Il existe donc inévitablement une distance par rapport aux questions et aux enjeux qui sont les nôtres au début du XXIe siècle. Pourtant, plus d’un siècle après, les thématiques qui traversent ces textes offrent parfois un écho surprenant avec l’actualité. Engels réfléchit sur la place de la bataille électorale dans la stratégie révolutionnaire, s’interroge sur les effets du protectionnisme aux Etats-Unis, alerte sur la montée de l’antisémitisme et le risque d’une guerre mondiale… Si on ne peut évidement pas tirer de ces textes des leçons prêtes à l’emploi pour aujourd’hui, Engels nous fournit des outils théoriques pour élaborer nos propres analyses.

Makan Rafatdjou : En quoi ses écrits après la mort de Karl Marx éclairent-ils le corpus de leur œuvre commune, et sa propre pensée?

Jean Quétier : Engels avait coutume de dire qu’il n’était d’abord qu’un « second violon », contraint de devenir « premier violon » après la mort de Marx. Il existait à ses yeux une véritable division du travail mené en commun avec son ami. Engels était amené à prendre en charge plus spécifiquement les textes polémiques, les interventions dans la presse et les études spécialisées afin que Marx dispose du temps nécessaire pour la rédaction du Capital. Ce schéma est bouleversé par la mort de Marx. Au cours de cette période, Engels procède à un travail de diffusion et de mise à jour des analyses antérieures. Il s’agit notamment de réfléchir à ce qui, au sein de la théorie, est appelé à changer parce que la situation historique elle-même a changé.

Makan Rafatdjou : Engels est-il ce « maudit » qui aurait ossifié la vivante théorie de Karl Marx, gravant dans le marbre une œuvre en devenir jusqu’à ses derniers écrits?

Jean Quétier : La lecture même des travaux d’Engels contredit cette thèse bien commode de bouc émissaire. Sa théorie est tout aussi vivante que celle de Marx. Elle est traversée par les hypothèses, les doutes, les autocritiques… Elle est aussi éloignée de l’opportunisme sans principes que du dogmatisme borné. Les textes politiques rédigés par Engels dans les deux dernières décennies de sa vie montrent justement à quel point il était soucieux de prendre en compte les bouleversements du monde contemporain et de les intégrer dans son analyse.

Ecrits politiques 1883-1895, Friedrich Engels, Editions Sociales, Collection Grande Edition Marx Engels, 2026, 964 p., 35 euros.

Principes du communisme, 2020, 88 p., 5 euros

Ludwig Feuerbach, La fin de la philosophie allemande classique, 2026, 184 p., 13 euros

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