Dans les récits de travail que publie la Compagnie Pourquoi se lever le matin, une personne raconte son activité, ce qu’elle engage d’elle-même, de son corps, de son intelligence, de ses émotions. Elle parle de ses difficultés, des dilemmes qu’elle surmonte … ou pas. Et aussi de ce dont elle est fière, de ce qu’elle réussit particulièrement bien. Souvent, ce qu’elle fait n’est pas ce qu’on lui demande de faire, mais c’est ce qu’elle se doit de faire afin de produire un bon produit, ou de rendre un bon service.
Le récit est écrit en « je » et signé du prénom, réel ou fictif, du narrateur. L’écriture d’une parole, sa signature et sa publication ne sont pas neutres dans le monde du travail ; d’où le recours dans certains cas à des prénoms d’emprunt. L’interviewer n’est ni un journaliste ni un chercheur, c’est un citoyen, désireux de comprendre le travail d’un autre citoyen ; et qui prend au premier degré ce que lui donne le narrateur au moment de leur rencontre. Ensuite, vient la mise en récit de la parole ainsi recueillie. C’est un vrai travail d’écriture dont le but est de rendre cette parole lisible et visible.
Lorsque nous rencontrons cette personne, elle commence en général par nous expliquer ce qu’elle est supposée faire, ce n’est ni du « je » ni du « nous », c’est un « on » indéfini, censé exécuter les missions inscrites sur une « fiche de poste ». Puis, au fil de l’entretien, nous avançons vers le « je », parce que la personne prend le temps de réfléchir à ce qu’elle fait, ou pas, comment, avec qui, pourquoi. À cette occasion, notamment dans les métiers les moins valorisés, certaines réalisent toute l’ampleur de leur travail. Alors, elles expriment – voire restaurent – leur fierté et leur dignité, elles (re)prennent la main sur leur travail. Le processus de fabrication d’un récit de travail s’adresse autant au narrateur qu’au lecteur.
Cette approche est-elle pertinente aujourd’hui, alors que le travail est miné par l’individualisation ?
L’expérience montre que c’est un outil puissant, qui peut être mobilité en recherche-action par les organisations syndicales. « Parler de son travail, c’est déjà commencer à agir » nous dit Isabelle Bourboulon quand elle relate une recherche action organisée par la CGT avec des aides à domicile. Un métier très individualisé, essentiellement exercé par des femmes, où des syndicalistes ont construit du collectif, du vrai « nous », à partir de la collecte et de l’écriture de récits individuels centrés sur le travail. Ailleurs, nous avons organisé la collecte de récits de travail sur un territoire, dans une ville ouvrière : Saint-Nazaire. Le travail avec le Centre de Culture Populaire, les lectures publiques de ces récits, par exemple lors de la réunion de l’organisation CGT des territoriaux ont semé quelques graines intéressantes.
Pourquoi le travail ? Parce que prendre conscience de la valeur de son travail favorise le passage à l’action individuelle et collective pour le défendre et le promouvoir. Parce que derrière chaque produit que nous utilisons, chaque service dont nous bénéficions, il n’y a pas que de l’emploi. Il y a du travail, réel, humain, vivant … et essentiellement invisible. Et, surtout, parce que « le travail a le bras long », dans la vie des citoyens, et même jusque dans les urnes.


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