La guerre déclenchée par Israël et les États-Unis contre l’Iran n’est pas intervenue dans un ciel serein. Le capitalisme mondial traverse une crise structurelle de très grande ampleur dont la racine est la coïncidence de deux contradictions : sociale et écologique. Sociale parce que le capital ne peut plus tirer une croissance importante de la productivité d’une force de travail trop malmenée, en dépit du déploiement comme jamais d’une révolution numérique. Écologique parce que la course aux matières premières stratégiques et à l’énergie se livre à couteaux tirés entre puissances impérialistes[1]. Il s’ensuit une croissance économique anémique depuis plusieurs décennies en Europe, un ralentissement brutal en Chine qui préoccupe son gouvernement et une embellie qui s’avère trompeuse aux États-Unis. La guerre est-elle une solution ?
L’attaque israélo-états-unienne a provoqué une réaction militaire de l’Iran et aussi géo-économique en bloquant le détroit d’Ormuz par lequel transitent les tankers bourrés de gaz et de pétrole. Aussitôt, le baril de pétrole Brent a vu son prix grimper de 60 $ en janvier à 118 $ le 9 mars avant de redescendre un peu, puis de frôler de nouveau les 120 $ le 20 mars, avec des répercussions sur l’essence et le kérosène. Celui du gaz vendu en Europe a aussi plus que doublé de 30 € à près de 70 € le MWH depuis janvier, renchérissant le coût de l’électricité[2]. L’économie mondiale restant encore largement fondée sur les énergies fossiles, c’est l’ensemble de la chaîne de production de valeur qui peut être affectée selon un cycle vicieux pour l’accumulation du capital : renchérissement des coûts de production, inflation par les profits, baisse des salaires réels, avec le risque d’une stagflation dès lors que les conséquences d’une telle guerre seront durables parce qu’il ne suffira pas de rouvrir le détroit d’Ormuz, il faudra réparer et reconstruire les terminaux et raffineries détruits.
La situation va accroître les divergences et les tensions économiques et politiques entre les régions du monde. Éradiquer Gaza et coloniser la Cisjordanie ne suffisent plus à Israël, il lui faut pousser le feu jusqu’en Iran et au Liban et régner sur tout le Moyen-Orient. La Chine devenue l’atelier du monde est très dépendante de ses importations en énergie fossile ; aussi la décision de Trump de faire la guerre à l’Iran doit être interprétée comme faire d’une pierre deux coups : contre l’Iran et contre la Chine. Celle-ci est pourvue en abondance de terres et métaux rares mais dépendante en énergie malgré un essor des renouvelables ; en face, les États-Unis sont exportateurs nets d’énergie fossile mais vulnérables par rapport à l’inflation.
Lorsque la Russie a envahi l’Ukraine en 2022 et que les pays européens ont décidé d’aider l’Ukraine et de grossir leurs dépenses d’armement, certains ont cru y voir une possibilité de relance des économies tournant au ralenti. C’était une erreur : le « keynésianisme de guerre » est un leurre. Parce que, si la relance des dépenses d’armements peut entraîner un boom de l’accumulation dans ce type d’industrie, ainsi qu’une hausse des revenus distribués, ceux-ci ne trouvent pas en face d’eux des biens et services d’usage courant[3] : de la valeur en plus pour le capital mais pas de valeur d’usage pour la population[4].
Le monde est un champ de mines. L’explosion de l’une d’entre elles risque de déclencher celle des autres. Une fois de plus, un capitalisme en crise sécrète les germes de tensions qui dégénèrent militairement et laisse prospérer les mouvements réactionnaires et fascisants même jusqu’à leur arrivée au pouvoir. Impérialismes et dictatures rivalisent de coups bas contre les peuples. Les contradictions d’ordre social et écologique peuvent bien attendre leur résolution tant que les affaires de quelques-uns marchent. Mais la fuite en avant guerrière n’a jamais rien résolu, au contraire. Elle corsète les budgets sociaux, elle réduit les investissements civils, et elle nécessite de recourir encore davantage aux énergies fossiles.
Face au choix de la guerre, l’ouverture d’une autre voie exigera de remettre en cause la logique du capital, c’est-à-dire de borner l’espace marchand, non pas seulement aux marges du système, mais au cœur même de celui-ci : en socialisant tout le secteur bancaire et tous les secteurs industriels stratégiques (notamment énergie, transports, pharmacie, traitement et distribution de l’eau) et de services (recherche, éducation, santé, en totalité) ; et en créant un service public du logement. Il s’agit donc d’extirper la logique du profit du fonctionnement de la société. Se posent alors trois questions cruciales : 1) comment financer les investissements de transition indispensables ? grâce à une double maîtrise : celle de la création de monnaie et celle d’une fiscalité très progressive ; 2) qui doit décider et contrôler ? la démocratie instaurée ou restaurée dans toutes les sphères et institutions (à commencer par l’entreprise) ; 3) comment agir internationalement ? par des coopérations renforcées en Europe et avec le Sud, sans attendre un irréaliste gouvernement mondial, mais en redonnant toute sa légitimité à l’ONU dont aucun impérialiste n’a cure.
À propos de la folie guerrière déclenchée contre l’Iran, le politiste Bertrand Badie condamne « les discours qui prétendent que la sauvagerie des uns donne de la vertu à ceux qui les combattent, alors que, en fait, ils leur ressemblent. »[5]
Jean-Marie Harribey
[1] J.-M. Harribey, « Retour sur 2025 », 11 février 2026, urlr.me/JcHKY2.
[2] Dépendant du prix du gaz, celui de l’électricité en Europe est fixé selon le coût marginal de celle-ci lorsqu’il faut mettre en service des centrales supplémentaires fonctionnant au gaz.
[3] J.-M. Harribey, « Le keynésianisme de guerre a-t-il un sens ? », 25 mars 2025, urls.fr/u8J4lr.
[4] J.-M. Harribey, En quête de valeur(s), Éd. du Croquant, 2024.
[5] B. Badie « La culture persane est une alliance impétueuse de dignité et de fureur », Le Monde, 20 mars 2026.



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