Il existe une violence qui ne fait pas de bruit.
Elle ne brise pas les vitrines, ne laisse pas d’empreintes spectaculaires dans l’histoire officielle. Elle circule autrement. Elle s’installe dans les interstices de nos journées, dans ces moments où l’on détourne les yeux, où l’on s’habitue à l’inacceptable. Elle est feutrée, presque polie. Et pourtant, elle érode.
Ce n’est pas la violence du fracas.
C’est celle du manque.
Le manque de reconnaissance.
Le manque de regard.
Le manque de chaleur humaine.
Nous savons tous ce que signifie, ne serait-ce qu’un instant, se sentir invisible. Ne pas être entendu. Parler sans écho. Ce léger vertige intérieur, cette impression d’être de trop, ou de n’être rien de plus qu’une fonction, un numéro, une présence interchangeable. La violence commence là, lorsque l’existence n’est plus confirmée par le regard d’autrui.
Comme l’écrivait Victor Hugo : « Ceux qui vivent, ce sont ceux qui luttent. »
Mais comment lutter lorsque l’on est privé des moyens mêmes de se tenir debout ?
La culture, qui devrait être une respiration commune, devient parfois un privilège. Or la culture n’est pas un ornement. Elle est ce qui nous permet de mettre des mots sur nos blessures, sur nos désirs, sur nos espérances. Elle est ce qui relie les solitudes. Lorsqu’elle se retire, le monde se fragmente. Les individus cohabitent sans partager. Ils se croisent sans se rencontrer.
Le travail, lui aussi, peut devenir un lieu d’effacement lorsqu’il ne nourrit plus la dignité. Non pas à cause de l’effort, car l’effort peut élever, mais à cause du sentiment d’inutilité. Être réduit à sa productivité, c’est être amputé d’une part essentielle de soi. L’humain n’est pas une variable d’ajustement.
Mais il est une violence plus nue encore.
La faim.
Le froid.
L’absence de toit.
La faim n’est pas seulement biologique. Elle est une blessure morale infligée à la dignité. Le froid, lorsqu’il n’est pas choisi, devient une épreuve de survie. L’absence d’abri n’est pas qu’un défaut matériel. Elle signifie être maintenu à la lisière du monde commun.
Dormir dehors, c’est être exposé au vent, mais aussi au regard qui se détourne.
Lorsque quelqu’un a faim dans une société d’abondance, quelque chose se fissure dans notre pacte invisible. Lorsque quelqu’un grelotte sous un porche, ce n’est pas seulement son corps qui tremble, c’est notre conscience collective.
Et parfois, de cette détresse surgit la colère. On la désigne comme violence. Mais ne serait-elle pas d’abord la réponse à une violence plus ancienne, celle de l’abandon ? Un être humain privé de l’essentiel finit par crier. Ce cri n’est pas une menace. C’est une alarme.
Alors que faisons-nous ?
Nous organisons des minutes de silence.
Des hommages mesurés.
Des paroles prudentes.
Mais le silence, à lui seul, ne répare rien.
Je ne veux pas une minute de silence.
Je veux entendre les « sans-voix ».
Les « sans-voix » n’ont jamais été sans parole. Ils ont été privés d’écoute. Leur cri ne doit pas être étouffé par la bienséance. Il doit être accueilli comme une vérité. Une vérité sur notre manière de vivre ensemble. Une vérité sur nos priorités.
Comme le rappelait Albert Camus : « La vraie générosité envers l’avenir consiste à tout donner au présent. »
Donner au présent, c’est refuser l’indifférence. C’est considérer que chaque vie compte, sans hiérarchie tacite. C’est comprendre que la grandeur d’une société ne se mesure pas à sa puissance, mais à la place qu’elle réserve aux plus fragiles.
Chacun, chacune, peut se reconnaître dans ce miroir. Car nul n’est totalement à l’abri de la fragilité. Un accident de la vie, une rupture, une maladie, et la frontière devient floue. Ce que nous appelons exclusion pourrait un jour prendre notre visage.
Une société à visage humain n’est pas une formule généreuse. C’est une exigence.
Elle commence en nous.
Elle commence dans ce moment presque imperceptible où l’on choisit de ne pas détourner les yeux. Dans cette seconde où l’on accepte d’être dérangé. Dans cette décision intime de considérer que l’autre n’est pas un problème, mais un semblable.
Une société à visage humain ne naît pas d’un décret. Elle naît d’un regard. D’une écoute. D’un refus tranquille mais ferme de l’indifférence.
Au lieu d’une minute de silence, offrons une présence. Au lieu d’un hommage figé, offrons une parole vivante. Au lieu d’une compassion distante, offrons un engagement.
Car le silence peut apaiser les consciences, mais seule l’écoute transforme le monde.
Écoutons celles et ceux que l’on n’entend pas. Regardons celles et ceux que l’on ne voit plus. Reconnaissons dans leurs fragilités une part de la nôtre.
Alors peut-être comprendrons-nous que la véritable force d’une société ne réside ni dans sa puissance économique, ni dans ses discours, ni dans ses chiffres. Elle réside dans sa capacité à ne laisser personne au bord du chemin.
La dignité n’est pas une faveur. Elle n’est pas une récompense. Elle est un droit inhérent à toute existence humaine.
Et si nous voulons vraiment une société à visage humain, alors il nous faut accepter d’y mettre le nôtre. Non pas pour dominer. Non pas pour juger. Mais pour tendre la main.
Car c’est là, dans ce geste simple et exigeant, que commence le véritable courage collectif.
Un Visage Humain.
Jean Luc Ros…


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