Horizons d'émancipations.

Une série de dossiers. pour mieux (se) comprendre.

Repenser le travail à l’heure des robots informaticiens

Je suis développeur logiciel et l’IA fait déjà partie de mon quotidien. Les dernières évolutions en date permettent à ces algorithmes d’être plus qu’un simple interlocuteur aux interactions sous forme de question-réponses. L’IA édite le code, l’exécute, vérifie le résultat et corrige elle-même ses erreurs.  Alors on regarde l’ordinateur écrire lui-même ce pour quoi, au départ, nous avons été employés et sommes rémunérés.

Cette dernière avancée n’est pas une prouesse technique mais d’un point de vue conceptuel, cela n’a rien d’anecdotique. Nous ne sommes pas si éloignés d’une intelligence capable de créer un logiciel en tout autonomie, entraînant au passage une véritable rupture avec le métier de développeur logiciel.

Le fait que ces modèles soient capables d’un travail réellement productif est débattable. Mais la question n’est pas là, la perception d’un travail efficace comptant plus pour les décideurs que la réalité d’un travail réellement productif. 

En effet dans ce domaine comme dans beaucoup d’autres, la productivité ne se matérialise souvent pas de manière visible et évidente et ne s’apprécie parfois que sous la lumière d’une réelle appétence technique. 

Or les preneurs de décision sont habituellement aussi les détenteurs du capital, position regrettablement non induise de leur penchant pour ces même questions techniques.

Jusqu’alors le travail dit « intellectuel » — dans le sens où il est créatif et repose sur une base de connaissances techniques — était considéré comme une des dernières barrières à l’automatisation générale. On comprend désormais que l’éclatement de cette barrière est inévitable.

Certaines activités paraissent bien entendu impensables à automatiser. Il s’agit par exemple du travail dit « social » basé sur les interactions humaines ; du travail associatif ; ou possiblement des prises de décisions responsabilisantes. En effet IBM, une entreprise pionnière de l’informatique, prévoyait en 1979 que les décisions structurantes ne sauraient être prises par des algorithmes car ceux-ci ne peuvent être tenus responsables en cas de trouble. Mais pour beaucoup d’autres métiers, les garde-fous viennent à manquer.

Voilà une perspective bien amère que celle d’un capitalisme s’auto-alimentant sans besoin de travailleurs, qu’ils soient ouvriers ou cadres. Mais dans l’éventualité où il n’y aurait plus à travailler, comment assurer un revenu à tous ces nouveaux chômeurs en puissance ? Faut-il continuer dans notre tradition et adopter de nouvelles mesures sociales ? Ou bien est-il enfin temps de repenser notre rapport au travail et à l’emploi ?

Sans un changement radical de paradigme nous continuerons à chercher des emplois là où il y a du capital mais pas de travail, punissant ainsi entreprises et travailleurs en créant toujours plus de « bullshit jobs ». Voilà donc une porte entrouverte au débat sur le salaire universel, qui je pense est un sujet incontournable dans une société automatisée.

Un autre aspect de cette automatisation par l’IA est qu’elle rend l’outil indispensable, incontournable.

On obtient ainsi un couplage fort entre la force de production technique et les entreprises États-uniennes propriétaires de ces services, dessinant un monopole au niveau planétaire. 

Malheureusement, le phénomène paraît inévitable en ce qui nous concerne tant la marge de manœuvre de l’Europe est pour l’heure limitée face aux gigantesques acteurs de ce domaine. Entre investir en masse dans une technologie mortifère sur tous les plans et se soumettre encore davantage à des géants aux desseins impérialistes, il semble que l’Europe devra bientôt faire le choix du moindre mal…

l Théo Larue, 
Développeur logiciel 

Image : ©Marie Chapelet

 

 

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