Juan Sebastian Carbonell, auteur de « Un taylorisme augmenté »[1], dans une interview au journal L’Humanité défend la résistance à l’introduction de l’IA générative qui « dépossède les travailleurs de leur dimension créative ».
En voici des extraits :
Les attentes technologiques particulièrement fortes sur l’IA contribuent à une forme d’amnésie collective sur les vagues précédentes de changements technologiques qui permet de faire croire à l’existence d’une trajectoire linéaire de la technologie qui irait toujours vers le plus et le mieux…
Le rôle des attentes technologiques est de créer l’acceptabilité : l’IA n’est alors pas seulement nécessaire, mais aussi, en quelque sorte, inévitable. L’argument géopolitique du risque de retard de la France vis-à-vis des États-Unis ou de la Chine est, en outre, de plus en plus brandi, l’intelligence artificielle est ainsi présentée comme un enjeu stratégique pour l’État français.
Nous assistons à une forme de travail idéologique de conversion des représentations, dans la population générale, mais aussi et surtout dans le cadre de l’entreprise. Le discours dominant est que l’IA doit être acceptée et utilisée quelles qu’en soient les conséquences potentiellement négatives sur les salariés.
Dans le titre de votre ouvrage, vous qualifiez l’IA de « taylorisme augmenté ». Les deux univers peuvent pourtant sembler opposés…
Je suis parti des travaux de Harry Braverman, un marxiste américain, ancien ouvrier devenu chercheur. Constatant que les marxistes se sont surtout intéressés à la stratégie, à l’État, mais de manière surprenante peu au travail lui-même, il publie en 1974 « Travail et capitalisme monopoliste ».
Dans ce qui est à mes yeux un ouvrage fondamental, il écrit une théorie de l’organisation du travail. Dans cet ouvrage, il s’intéresse au taylorisme, pour lui l’idéologie dominante. Il en décrit les trois grands principes : la décomposition des métiers en un ensemble de tâches, la séparation entre conception et exécution, et enfin le monopole par l’employeur de l’organisation du travail.
Harry Braverman dit qu’il n’existe pas de métier suffisamment complexe pour qu’il ne puisse pas être taylorisé…
Avec l’intelligence artificielle, des professions créatives, comme les traducteurs, les traductrices, les journalistes, les graphistes… se voient effectivement désormais soumises à ces logiques tayloriennes. Ce que j’essaie de montrer est que l’IA les dépossède de leur dimension créative.
Dans un livre sur une technologie aussi moderne que l’IA, vous convoquez la figure des luddites, ces
ouvriers anglais du début du XIXe siècle qui brisaient des machines à tisser. Pourquoi cette référence ?
À rebours de l’image d’ouvriers ignorants, conservateurs, réactionnaires, toute l’historiographie qui existe sur le mouvement luddite rappelle qu’il s’agissait d’ouvriers qualifiés qui résistaient à la première industrialisation et au capitalisme naissant. En détruisant les métiers à tisser, ils ne s’opposaient pas aux changements technologiques dans l’absolu, mais à un certain changement technologique.
Ils refusaient les effets des premières machines industrielles sur le travail en termes de déqualification, de déstructuration des communautés ouvrières. Un historien britannique, Edward Thompson, dit que la postérité a été condescendante avec ces ouvriers qui étaient les vaincus de l’histoire alors que, dans leurs textes, ils défendaient un autre changement technologique.
Même le mouvement ouvrier les a décriés. En 1867, Marx lui-même dans « le Capital » voyait dans les luddites un mouvement présyndical, car leur colère était dirigée contre « les moyens matériels de production » et pas encore contre « la forme sociale d’exploitation ».
La critique du machinisme portée par les luddites a-t-elle disparu ?
François Jarrige, un historien qui a consacré sa thèse aux luddites et travaillé sur le machinisme au XIXe siècle, dit qu’entre 1811-1812 et le milieu du XIXe siècle nous avons assisté à une sorte de conversion du mouvement ouvrier venue de l’extérieur. Il utilise l’expression de « pédagogie industrialiste ».
Pendant ces cinquante ans, la bourgeoisie, … s’est efforcée de persuader les ouvriers de l’inanité, de l’inutilité de la destruction des machines. Ils ont converti le mouvement ouvrier au réformisme technologique et cette logique perdure.
Au lieu de refuser les machines, il faudrait plutôt négocier leurs effets sur le travail…
Vous appelez à un renouveau du luddisme. Que voulez-vous dire ?
Cet ouvrage s’adresse notamment aux représentants du personnel, aux militants syndicaux et les invite à se saisir de la fenêtre de tir qui s’est ouverte avec l’IA pour arriver à parler d’organisation du travail et être à l’initiative de projets industriels alternatifs. Il faut de nouveau que le mouvement syndical prenne à bras-le-corps la question de la technologie.
La repolitiser, c’est ne pas se contenter d’intervenir sur les conditions de travail, la vitesse de la chaîne, l’intensité du travail, mais questionner aussi le contenu du travail lui-même. C’est poser la question des technologies alternatives. Le problème est que cela nécessite de s’autoriser à rentrer dans la boîte noire de l’organisation du travail…
Concernant l’IA, une technologie pensée comme un instrument de domination ne peut pas être utilisée comme un outil d’émancipation. Il ne peut pas exister d’IA socialiste comme il ne peut pas y avoir de chaîne de montage socialiste…
[1] Un taylorisme augmenté, Juan Sebastian Carbonell, éditions Amsterdam, 192 p., 13 €



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