Gramsci mettait en évidence, au début du XXe siècle, la fonction « organique » des intellectuels, aussi bien pour les systèmes de pouvoir que pour les opposants. Mais le néolibéralisme autoritaire, tel qu’il s’est globalisé, a besoin d’abord d’hégémonie intellectuelle : besoin que le « There is no alternative » en termes économiques puisse faire corps avec un « There is no alternative » en termes idéologiques.
Pour cela la pensée critique, la culture du débat, qui caractérisent l’une des traditions fortes du monde universitaire où se forment à la fois les chercheurs et les enseignants, doivent être littéralement éradiquées : supprimées à la racine. C’est peu dire que l’offensive idéologique est concertée, elle est surtout très abondamment financée.
En février 2019, le Collège de France – la plus prestigieuse institution intellectuelle du territoire, dont l’accès est ouvert à tous les publics – signe un contrat de mécénat de deux millions d’euros avec l’entreprise Total Énergie. En 2022, Total Énergies signe un accord-cadre avec Israël pour la garantie de son implantation au Moyen-Orient. En novembre 2025 a lieu l’annulation, dans ce même Collège, d’un colloque international sur la Palestine sur pression directe du ministre de l’Enseignement Supérieur et de la Recherche … lui-même sous pression de la LICRA. La Ligue Contre le Racisme et l’Antisémitisme attise ainsi la croisade gouvernementale et internationale identifiant l’antisionisme à l’antisémitisme, pour transformer cet anathème en une véritable excommunication.
Dans un temps où le parti du Rassemblement National, fondé par celui qui a qualifié, en 1987, l’extermination des Juifs d’Europe de « détail de l’histoire », rejoint la cause sioniste en pleine fascisation du pouvoir israélien, il est difficile de ne pas voir les collusions, au niveau national et international, entre les puissances fascistes et le néolibéralisme autoritaire, pour faire taire, à travers les attaques et intimidations contre le monde de la recherche, la cause même des défenseurs des droits. Car ni la défense des droits ni la recherche de la vérité n’ont jamais fait bon ménage avec l’établissement de comptoirs stratégiques, militaires et économiques qui sont au fondement de l’entreprise coloniale et, plus spécifiquement, de ce comptoir de l’Occident qu’est l’État d’Israël depuis sa création. La tentative de lancement, par l’actuel ministre de la Recherche français, d’un « sondage sur l’antisémitisme dans l’enseignement supérieur »[1], quatre ans après les attaques de l’une de ses prédécesseuses contre les chercheurs « islamogauchistes », en dit long sur les usages de l’anathème « antisémite » pour qualifier conjointement les spécialistes du Proche-Orient et les défenseurs des droits, dans une même offensive islamophobe et néocoloniale. Seul un front commun des chercheurs, des enseignants et de l’ensemble des forces sociales est susceptible de s’opposer à cette collusion des pouvoirs financiers et des directions politiques sur ce nouveau négationnisme que constitue le déni du génocide en cours à Gaza et dans les territoires palestiniens.
Christiane VOLLAIRE
[1] Voir notamment, sur ce point, les Tribunes :
– de la CAALAP (Coordination Antifasciste pour l’Affirmation des Libertés Académiques et Pédagogiques) : https://blogs.mediapart.fr/caalap/blog/241125/instrumentalisation-ministerielle-de-la-lutte-contre-l-antisemitisme-l-universite
– de la Ligue des Droits de l’Homme :


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