Les nouveaux défis de Cerises

Notre fabrique coopératrice de dossiers

La fabrique des idiots

On parle d’un malaise démocratique sans savoir d’où il vient, ni quelles en sont les origines. Or, il est nécessaire de s’intéresser aux causes profondes du malaise démocratique et aux processus sous-jacents en-œuvre pour en saisir le sens et agir.

Le sociologue Alain Ehrenberg a démontré comment les valeurs portées par les sociétés néolibérales ont individualisé les citoyens, et comment une société, basée sur la réussite a affaibli le sentiment d’altérité, chacun se méfiant désormais de l’autre qu’il voit comme son concurrent, voire son ennemi. Ces processus ne sont pas nouveaux puisqu’ils entretiennent depuis la Renaissance ce paradoxe du libéralisme. L’autonomie influence, voire domine, notre façon de nous percevoir dans tous les domaines de notre vie. De façon générale, le concept d’« autonomie » correspond à une affirmation de soi, de sa propre valeur. Ehrenberg parle de « la liberté de choix au nom de la propriété de soi et la capacité à agir de soi-même dans la plupart des situations de la vie ». Dans nos sociétés occidentales, être autonome, s’affirmer est devenu une obligation, une norme. Chacun « doit » être autonome, faute de quoi il présente des signes de fragilité, des limites, une incapacité à se prendre en main et à accéder à ses ressources. Dans le même temps, l’autonomie est une valeur à laquelle chacun souhaite accéder. Or on voit combien cet individualisme va à l’encontre des valeurs-mêmes de la République et de notre contrat social, en paralysant les sentiments d’égalité, de fraternité et de solidarité.

Et parallèlement aux effets de l’individualisme, le relativisme a mis en danger éthique et intégrité et va à l’encontre de la vision d’un projet commun avec une dérive polarisante qui scelle une certaine incapacité à débattre et à se confronter.

En constatant ces processus sous-jacents en œuvre, on peut se demander comment notre contrat social aurait pu tenir ses promesses ? Son échec n’est-il pas la conséquence de ces processus qui ont peu à peu eu pour effet le désengagement des citoyens de la chose publique et qui se sont tournés vers leur bonheur ou leur malheur personnels ?  N’est-il pas la conséquence de ce recul de la croyance dans le politique, dans la possibilité d’un modèle permettant de vivre ensemble ? Ce recul de la croyance a créé des citoyens déçus, avec parfois un sentiment de trahison, puis, qui se sont, avec un désintérêt profond, peu à peu isolés et éloignés de l’idée d’un monde meilleur. Mais comment agir face à ces processus d’injonctions contradictoires promettant à la fois un bonheur collectif et une réussite personnelle émancipatrice ?

Ajoutez à cela l’influence des nouvelles technologies et des réseaux sociaux sur la déformation de la réalité avec des bulles de filtres, qui nous isolent sans que nous nous en rendions compte dans des mondes irréels focalisés sur nos intérêts particuliers… Tous ces processus interagissant nous éloigne de la capacité-même à créer un avenir commun. Ils constituent le socle de la fabrique de citoyens inutiles, pour reprendre les mots de Thucydide, qui considérait celui qui ne se mêle pas des affaires publiques non comme un homme paisible, mais comme un citoyen inutile. » 

Car l’enjeu existentiel des démocraties a toujours été le même : comment assurer l’engagement et la participation des citoyens dans la Cité ?  

Dans l’Athènes démocratique du Ve siècle avant notre ère, l’individu qui refuse de participer aux affaires collectives n’est pas simplement laissé de côté : il est jugé inutile. Car dans la démocratie athénienne, la politique n’est pas réservée à une élite ou à des spécialistes : elle est l’affaire de tous et refuser de s’y impliquer n’est pas neutre, c’est se soustraire à un devoir civique essentiel. Le citoyen inutile est celui qui se replie sur ses affaires privées (idiôtès, en grec ancien, mot qui a donné “idiot” en français, à l’origine pour désigner celui qui ne s’intéresse qu’à lui-même). Il n’apporte rien au bien commun, se contente de profiter du système sans en assurer la pérennité. Il devient alors un poids mort pour la démocratie.

Chez Thucydide et Périclès, l’inutilité n’est pas économique, mais politique. Ce qui est en jeu, c’est la contribution à la délibération collective, à la défense de la Cité, à la gestion de ses affaires. Il ne s’agit pas ici de produire ou de consommer, mais de participer aux décisions et de prendre part à la construction du destin commun. C’est une vision exigeante de la citoyenneté, qui implique que le particulier ne peut exister pleinement que dans et par la communauté… Une conception qui résonne étrangement dans nos sociétés modernes où le repli sur la sphère privée est souvent valorisé comme un droit et un choix personnel.

Abstention massive, désintérêt pour les affaires publiques, montée de l’individualisme, sentiment que « tout est joué d’avance » ou que « ça ne sert à rien », on peut se demander si nos démocraties contemporaines ne sont pas devenues des fabriques de citoyen inutiles. Et pourtant, l’enjeu demeure le même : une démocratie ne vit que par l’engagement actif de ses membres. Sans participation, sans contribution à l’intérêt général, la citoyenneté s’est vidée de sens, elle s’est vidée de sa substance.

Alors, avant-même de parler d’un nouveau contrat social, comment redonner du sens aujourd’hui ? Quel est notre but commun ? Notre projet de société commun ? Quelle est notre utopie commune ?

Rappelons-nous que la création des institutions publiques, la création de l’école publique par exemple, portait en elle le projet d’une société fondée sur les principes de liberté, d’égalité et de fraternité. Les enseignements étaient créés dans ce principe de création de la société à venir. Mais quelles sont aujourd’hui les valeurs portées par les institutions publiques pour la construction de la société à venir ? Cette réflexion est essentielle alors que l’on assiste à un découpage du monde selon des valeurs radicalement opposées. Définir ces valeurs-socles est désormais un réel choix de société. On voit comment les décisions de la politique trumpiste nous révoltent et révèlent les valeurs auxquelles nous sommes profondément attachées. Il s’agit aujourd’hui de les définir clairement, pour nous et pour les générations à venir pour créer ce socle indispensable à un nouveau contrat social.

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Cerises - Les nouveaux défis

Les éléments de la rubrique Les nouveaux défis permettent la construction des dossiers de la rubrique Horizons d’émancipation du journal mensuel.

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