Comme architecte, le choix libéral procède de la volonté de s’affranchir des subordinations inhérentes au salariat, porte une symbolique forte de ne plus « travailler » mais exercer une « activité » maîtrisée, et offre deux options :
1/ Se donner une liberté d’organisation en “free-lance”, au coup par coup des collaborations, comme mode transitoire avant une installation, mode durable de pleine activité, voire mode partiel permettant d’autres activités. La logique exacerbée de fragmentation peut pervertir ce choix par la précarisation auto-entrepreneuriale, exploitation exacerbée et servitude volontaire sans filet (droits liés au code du travail) !
2/ S’approprier son activité pour développer une œuvre personnelle, avec l’espoir d’une reconnaissance, voire l’ambition d’une renommée, accélérateurs de commandes et amplificateurs de revenus. D’où le besoin de collaborateurs, majoritairement salariés, transformant la structure libérale en une entreprise, très majoritairement des PME et TPE. Où souvent une coopération interne fluide garantit une efficacité accrue par le partage et la valorisation du sens du travail. Mais où les conditions de la commande peuvent imposer aussi de lourdes charges de travail et des emplois du temps chaotiques.
Se passer de médiation salariale confronte immédiatement à une somme de responsabilités directes : existentielle (obtenir des marchés et des contrats), financière (assurer un volume régulier de revenus à la hauteur des besoins), administratives, juridiques et assurantielles (sécurisant les commanditaires et les futurs usagers, et la légalité de l’exercice), et professionnelle (répondre dans les délais et dans les règles de l’art et de la déontologie contrôlées par des instances ad hoc aux commandes). Autant de défis et tensions permanentes absentes des formations initiales hors sol !!!
Répondre aux urgences des enjeux, exigences de sens et de qualité et complexités croissantes des projets induisent un volume de travail accru, non reconnu par la commande, dans des conditions subies, inégalitaires et sans cesse dégradées : mode de production capitaliste, spéculatif et marchand des constructions, des villes et territoires, concurrence acharnée, procédures techno-bureaucratiques, assujettissements à la financiarisation, et managements toxiques réduisant délais et budgets dans le privé comme dans le public !
Dans une logique corporatiste, les experts-démiurges, qui ne tiennent leur pouvoir que de l’obligation légale d’y avoir recours, peuvent se plaindre mais estimer faire le maximum pour bien faire leur travail dans le cadre stricte des commandes !
Mais, en considérant l’architecture comme un rapport social relevant de nos fondements anthropologiques de faire monde en commun, tout architecte comme acteur social à lourde responsabilité éthique a conscience que les choix politiques l’empêchent de fait de bien faire son travail ! Le choix de se soumettre comme beaucoup, se démettre comme certains, ou de tenter de résister dans les rapports de force de plus en plus défavorables comme la majorité, montre que l’on peut exercer la même profession sans exercer le même métier. Mais dans le régime de domination capitaliste, l’aliénation est omniprésente. Parce qu’il est la forme très majoritaire de secteurs professionnels essentiels au bien-être sociétal et à la transformation sociale et écologique, et qu’il dit beaucoup du ressenti des conditions de travail, et des espoirs et illusions nourries de s’en affranchir pour mieux agir, l’exercice libéral est un enjeu politique majeur mais ignoré !
Makan Rafatdjou
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