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America First

En 2023 deux lois importantes étaient adoptées aux Etats-Unis, « Chip and Science Act » (CSA) et l’IRA (Inflation Reduction Act).

Par ces lois, les Etats-Unis accordaient des subventions considérables à toutes les entreprises industrielles qui venaient s’implanter aux EU. Elles visent essentiellement les entreprises qui investissent dans les domaines d’avenir.

Le « Chip and Science Act »

Cette loi vise à relancer aux EU l’industrie des semi-conducteurs – fabrication, innovation et recherche/développement. En 1990 38% de la fabrication mondiale de puces était localisée aux EU contre 12% aujourd’hui, alors que la région Asie-Pacifique en fabrique 75%. Un déclin lié au désintérêt dans « l’économie réelle » au profit de la financiarisation caractéristique de l’impérialisme.1 Les EU veulent retrouver la rente de monopole.

Les Etats-Unis se donnent 5 ans pour réaliser ce pari, avec des moyens colossaux 280 Md$ : 52,7 milliards de dollars d’aide aux entreprises fabriquant des puces avec en plus un crédit d’impôt total de 24 milliards de dollars (25% du montant des investissements). Au total près de 80 Mds d’aides directes aux entreprises et 170 milliards pour diverses institutions de recherche et ministères à investir dans la R&D de puces avancées. Au terme des 5 ans il est prévu que les EU aient près de 140 milliards de dollars de capacité de fabrication de puces avancées, Ce qui représenterait 30 à 40 % au niveau mondial.

Garder le monopole : haro sur la Chine

Les aides sont conditionnées : les investissements doivent se faire aux EU ; il est interdit aux entreprises aidées de construire de nouvelles capacités de production de semi-conducteurs avancés dans des pays tels que la Chine … au nom de la sécurité nationale. La « concurrence libre et non faussée » ou le blabla sur la compétitivité ont disparu du paysage en faveur d’une situation de monopole.

S’y est ajouté début octobre 2022, toute une série de mesures contrôlant les exportations de haute technologie, l’interdiction d’expédier en Chine certaines puces dès lors qu’elles sont fabriquées avec des équipements étatsuniens.

Ce qui n’arrange guère les pays asiatiques en particulier, et bien d’autres, qui dépendent grandement d’échanges commerciaux avec la Chine.

Quelques chiffres :

  • 60% des exportations de puces sud-coréennes vont en Chine ;
  • Les importations chinoises de semi-conducteurs s’élevaient à 300 Mds$2 en 2018 dont 25% pardes entreprises des EU ; L’interdépendance est une réalité.La vassalisation des « alliés » asiatiquesLes EU font pression pour que le Japon, la Corée du Sud et Taïwan constituent une alliance, sous leur contrôle, transfèrent leurs capacités de production de pointe aux EU. Plus de secrets commerciaux ni technologiques. On aura compris que la démarche n’a pas un caractère économique au sens étroit du1 L’Europe a suivi, sans surprise, le même chemin que les EU, le grand modèle, se concentrant sur la conception au détriment de la production. Alors qu’elle produisait dans les années 90 environ 40 % des semi-conducteurs elle a vu sa part descendre autour de 10%. Elle a pour objectif de la porter à 20% en mobilisant 43 milliards d’euros de fonds publics et privés d’ici 2030. 2 https://www.globaltimes.cn/page/202209/1275515.shtml

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terme mais vise le maintien de l’hégémonie planétaire des EU et le retour de la rente monopolistique aux EU.

L’IRA (Inflation Reduction Act)

Environ 390 milliards de dollars sont budgétés sur 10 ans pour la « politique industrielle verte » des États- Unis. Pour attirer les industries, européennes en particulier, sont accordées des subventions et des allégements fiscaux pour produire et acheter des équipements aux EU. A quoi s’ajoute un coût d’énergie 4 à 6 fois plus faible qu’en Europe.

Les investissements sur le marché américain des énergies renouvelables devraient atteindre 105 milliards d’euros d’ici à 2031 (59 Mds en 2021) du fait de cette loi

A quoi s’ajoutent des aides pour acheter « américain ». Des pays asiatiques, entre autres, le constatent déjà : de fortes subventions sont accordées pour l’achat de voitures construites exclusivement aux EU au détriment des voitures coréennes, japonaises etc. Une violation des règles de l’OMC dont se moque éperdument les EU .

« Protectionnisme » pour les USA mais pas pour les autres pays occidentaux

Certains qualifient cette politique de protectionniste. Mais en quoi est-ce protectionniste de subventionner des usines à condition qu’elles soient construites aux EU ? Il s’agit tout simplement d’utiliser le statut du dollar que les EU peuvent imprimer à leur guise … jusqu’au jour où la demande de dollars reculera suffisamment dans les échanges internationaux. Ce n’est pas pour demain mais le processus est amorcé.

Réindustrialiser l’Europe et la France ? Ou se soumettre ?

Est-ce possible sans s’opposer aux prétentions de l’impérialisme états-unien, sans s’opposer à ce qui s’apparente à un pillage ?

La volonté politique des alliés-vassaux des EU ne semble guère aller dans ce sens alors que des dizaines de milliards d’euros d’investissements sont détournés d’Europe vers les EU et ce dans les filières d’avenir. Un handicap qui sera difficile à rattraper.

D’ores et déjà la liste de grandes entreprises ayant annoncé leur relocalisation aux EU est impressionnante : « BASF, Stellantis, Iberdrola, Siemens Gamesa, Solvay, Volkswagen, BMW, Engie… Les plus grands industriels européens ouvrent ou agrandissent des usines aux Etats-Unis dans la mobilité électrique et les énergies renouvelables pour des dizaines de milliards d’euros. »On peut y ajouter Tesla qui gèle ses investissements à Berlin pour agrandir son implantation au Nevada, Linde au Texas…

L’Allemagne est particulièrement touchée ayant le plus supporté les conséquences de sanctions visant clairement à rompre les avantages industriels procurés par un gaz abondant et bon marché. Ce à quoi les EU se sont constamment opposés accusant l’Allemagne de réaliser ses énormes excédents commerciaux au détriment de ses « alliés » états-uniens.

Depuis le personnel politique allemand s’est rallié à Biden espérant en tirer quelques profits. Après avoir contribué – par les sanctions et la rupture du lien Allemagne-Russie – aux difficultés considérables de l’industrie allemande les EU offrent une porte de sortie aux multinationales : venez chez nous, vous serez bien reçus et vous toucherez des milliards en subventions et aides. L’odeur du dollar est forte.

https://www.latribune.fr/economie/international/plan-biden-la-pluie-d-investissements-europeens-aux-etats-unis-laisse-l- europe-atone-953847.html

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Les plus grands producteurs allemands sont prêts à supprimer des milliers d’emplois en Allemagne et investir aux États-Unis, car Berlin “ne sera pas en mesure” de leur fournir de l’énergie aux prix du gaz russe, écrit Bloomberg.

“Nous ne sommes plus compétitifs en Allemagne, mais nos investissements pour la poursuite de la croissance seront dirigés vers des endroits plus compétitifs, comme les États-Unis”, a déclaré Matthias Zahert, directeur de l’entreprise chimique Lanxess.

L’Allemagne met en place un budget colossal pour freiner la fuite, limiter les dégâts. Ce qui irrite Macron qui voudrait que l’Allemagne partage ce budget avec le restant de l’Union européenne. Mission impossible.

Emmanuel Macron, lors de sa rencontre avec Biden, plutôt que de remettre en cause la politique des Etats- Unis a insisté pour obtenir des aménagements pour la France. L’UE non plus n’a pas remise en cause ces lois. Biden a fait comprendre que de toutes façons rien ne changerait sur le fond. Le patron a parlé !

La riposte de l’UE n’est pas à la mesure de l’offensive des Etats-Unis. A part une protestation sans suite contre le « protectionnisme » ou des appels à « Buy european », certaines aides sont mises en place – notamment pour les énergies vertes ou pour réduire les émissions de CO2 – mais qui sont, aux dires certes des fédérations d’employeurs, compliquées et pas du niveau d’aide accordé aux EU. Normal puisque la planche à billets fonctionne beaucoup mieux aux Etats-Unis. S’y ajoutent les écarts des prix de l’énergie en Europe et aux EU conséquence directe des sanctions qui ont largement profitées aux EU.

La soumission de l’industrie européenne aux conditions des Etats-Unis est en bonne voie s’il n’y a pas d’opposition claire à la politique de Biden.

Mais une telle soumission, un tel suicide industriel, peut-il être durable ? Comment alors se situeront les européens ? Touours plus vers la vassalisation ? Pas sûr. Les contradictions sont vives.

Les peuples européens ont un rôle fondamental à jouer pour s’opposer à « America First » et à la désindustrialisation qui est lancée.

Dernièrement une délégation d’hommes d’affaires allemands accompagnait le chancelier Scholz en Chine pour lui assurer la poursuite des échanges commerciaux entre les deux pays. Mais les déclarations sont mouvantes puisque le chancelier Scholz avec l’appui de son gouvernement est reparti sur le thème du découplage avec la Chine. Le problème est général et n’est pas limité aux grands pays européens. Les fédérations d’employeurs de pays européens ont tiré la sonnette d’alarme.

Maintenir l’hégémonie des Etats-Unis

Le plan des EU pour maintenir leur hégémonie politique et économique sur la planète « oublie » un élément fondamental : le poids des peuples dans le monde et le développement des pays émergents et du Sud. Si Biden et ses compères s’imaginent dominer le monde ils devraient se souvenir que plus de 150 pays ont refusé de céder aux injonctions occidentales de sanctionner la Russie. La fracturation du marché mondial par le bloc occidental sous la direction des EU n’arrêtera pas l’évolution du monde. Tout au plus la retardera-t-il un peu.

Coopérer dans le développement ou fracturer le monde et semer la discorde pour tirer les marrons du feu ?

Il y a une réponse que les gouvernements européens, profondément atlantistes, n’osent pas emprunter tant ils subissent la pression des Etats*Unis : la coopération avec les pays émergents et pays du Sud en général pour un droit au développement gagnant-gagnant.

Il ne pourra y avoir de réindustrialisation en Europe si l’on ignore, ou pire si on soutient, l’exigence des EU du découplage d’avec la Chine.

Peut-on ignorer que la classe moyenne chinoise représentera plus de 800 millions de personnes en 2030 et que la classe moyenne indienne en représentera près d’un milliard en 2050 ? Sans parler de l’Afrique,

de l’Amérique Latine et d’Asie. Soit 80 à 85% de la population mondiale qui ne se laisseront pas voler leur droit au développement. Il serait temps qu’en France on se souvienne de cette immense population aux besoins insatisfaits considérables plutôt que de s’imaginer se réindustrialiser en circuit fermé, comme s’il s’agissait simplement de relocaliser les usines parties en Chine. Alors que les emplois de filiales françaises industrielles aux EU sont deux fois plus nombreux qu’en Chine mais les préjugés occidentalistes sont tenaces et anciens.

Le temps où le bloc occidental pouvait mépriser et écraser les pays en développement est révolu.

L’avenir est dans un projet commun pas dans la soumission à l’impérialisme hégémonique qui ne pense qu’à maintenir sa domination mondiale. Au prix de quelles catastrophes ?

Robert Kissous

  https://blogs.mediapart.fr/rk34/blog/130323/america-first-et-la-reindustrialisation-par-robert-kissous

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