Horizons d'émancipation

Légitimes pour décider localement…

Depuis des années, les salariés des services publics luttent syndicalement et professionnellement pour défendre leurs conditions de travail et, pour les plus engagés, la qualité de leur mission de service du public. Leurs manifestations syndicales sont d’ailleurs très soutenues par l’opinion publique. Les luttes des cheminots, des enseignants et des soignants sont restées très populaires et ont fait l’objet des soutiens des parents d’élèves et d’une grande partie des usagers.

Progressivement, en lien avec l’aggravation des attaques qu’ils subissent et le caractère toujours  défensif de leurs combats, si les luttes syndicales persistent, il semble que le sentiment de l’impossibilité de sauvegarder le sens, l’essence même de leur métier, de leur fonction, ait gagné du terrain.

C’est ainsi que l’on voit les concours d’entrée dans les métiers de l’enseignement  devenir de moins en moins attractifs, un millier d’étudiants infirmiers démissionner au cours de leur formation entre 2018 et 2021, les démissions des médicaux et paramédicaux à l’hôpital de plus en plus fréquentes. Au point qu’il manque à présent des milliers de soignants dans les hôpitaux. La justice est également touchée par le phénomène : la précarité des statuts et des moyens va jusqu’à entraîner des burn-out, des suicides.

De plus en plus de professionnels trouvent leur « salut » à l’extérieur même du service public,  pour exercer leur métier : professionnels du soin s’installant en libéral ou en maisons de santé,   enseignants créant des écoles parallèles hors de l’éducation nationale… ou même en changeant totalement de profession (Cerises N° 32).

L’autogestion en Scop est parfois une issue, ex Railcoop, pour dépasser les dérives marchandes du service public existant et relancer des lignes abandonnées par la SNCF, ou comme Enercoop, qui propose de l’électricité issue d’énergies renouvelables, une fois la concurrence entrée dans les domaines de l’énergie et du transport.

Alors point de salut au sein même des services publics ?  Comment les salarié.es, ou les usagers tentent-ils/elles de reprendre la main ?

A l’annonce de la suppression de nombreux trains, et à la dégradation du service de la ligne Chateaubriand-Rennes, 400 personnes se réunissent pour contester la politique de la Sncf et la région, et décident de se constituer en collectif. Jean-Claude Roger participe à la création de  l’association citoyenne « Châteaubriant-Rennes en train » où il ne s’agit pas seulement dit-il « de faire remonter les doléances des usagers, qui sont nombreuses car le service public ferroviaire de la SNCF s’est fortement dégradé. On a voulu aussi montrer au moment où on parle de réchauffement climatique que le train était certainement le meilleur moyen de transport pour lutter contre le réchauffement climatique et aussi un meilleur moyen pour lutter contre les déménagements des territoires ». La mobilisation citoyenne a permis la rénovation de la ligne.

Cette association a ainsi déterminé un besoin social de mobilité, forte de cette légitimité elle a fait face à des structures étatiques de différentes formes, le préfet etc… qui entravent  la satisfaction de ce besoin social. Comment cette association peut-elle devenir actrice, au même titre que les structures étatiques, d’une expression du besoin social et non plus un élément extérieur à la gestion des transports de la région ? Plutôt que d’être en position de quémander ou demander  de l’argent, comment faire valoir un droit des collectifs d’usagers de participer à la gestion des transports collectifs de la région notamment ferroviaires ?

On sait faire, on sait gérer

Jean-Claude Roger témoigne : « On a été associé au comité de pilotage à une seule réunion d’ailleurs, à la fin, quand le projet était déjà bouclé. Mais justement là, on demande à ce qu’il y ait une nouvelle réunion du comité de pilotage pour faire un bilan des travaux par exemple et on ne l’obtient pas, quoi que ce soit. C’est difficile ».

Faire grandir cette légitimité à décider, et organiser les missions de service public

Pierre Schwob, infirmier, syndicaliste, et membre du collectif inter urgences, décrit une situation dramatique à l’hôpital public et en même temps affirme cette légitimité.  «  A propos de la pandémie, en réalité, c’est parce que l’État était incapable de faire quoi que ce soit. La base de l’hôpital c’est son personnel, qui est en France, il faut le reconnaître, excellent. On sait faire, on sait gérer. Mal gérer partiellement, parce qu’on n’avait pas les moyens pour tout faire, surtout structurels et matériels, mais on savait faire. On savait prendre en charge, on a fait, on a répondu d’une certaine manière. En 2020 à l’hôpital public c’est 85 % de la prise en charge des patients Covid ; donc voila : on a fait le taf ». 

Et dans le domaine de la justice : « La justice est une vaste machine qui fonctionne extrêmement mal, tant au niveau du service rendu au justiciable, puisque les délais sont considérables dans beaucoup de domaines qu’au niveau des personnels qui sont très en souffrance » nous dit Evelyne Sire-Marin du Syndicat de la magistrature. Mais là aussi, des tentatives de reprendre en main l’organisation du travail se construisent.

« Ce qu’on peut espérer en ce qui concerne les magistrats, c’est qu’il y ait une suite interne à ce qui s’est passé en 2021, les manifestations… Ce qu’on voit comme premier effet, et qui est intéressant, c’est  l’élaboration de cadres. On nous repose en permanence les statistiques, les délais. Depuis une dizaine d’années, la chancellerie ne voulait pas refaire les référentiels au vu desquels étaient notés,  jugés, les magistrats et les greffiers. On nous disait « ce qui compte c’est le nombre de jugements que vous rendez, le nombre de procédures que vous avez dans votre cabinet, un point c’est tout ». Mais, là, les syndicats ont imposé à la chancellerie d’élaborer un autre référentiel en intégrant d’autres critères. Quand vous êtes  juges, vous avez 150 dossiers à instruire en même temps, mais  tous les dossiers ne sont pas du tout les mêmes. On est en train, comme dans la santé, d’enlever des tâches  qu’on n’estime ne pas faire partie de nos fonctions, comme de rendre des rapports, d’aller à des commissions diverses et variées, même si notre présence est intéressante, ça prend encore  du temps en plus de notre boulot. On est en train d’essayer de négocier avec la chancellerie que, comme les magistrats de l’ordre administratif ou comme les magistrats allemands, il y ait une possibilité aussi d’évaluer la qualité de ce qu’on fait et d’enlever un certain nombre de tâches qui font qu’actuellement, en gros être magistrat c’est  60 heures pas semaine. La plupart des magistrats travaillent le dimanche, il faut le savoir. La chancellerie se débrouillera pour faire faire ces tâches comme elle veut, mais tout ce qui est rendre compte, faire du management, ça ne fait pas partie de nos fonctions. C’est très modeste, mais… ».

… et pourquoi pas légitimes à décider à une plus grande échelle ?

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