Horizons d'émancipation

Présidentielle, que faire?

A Cerises nous disons que l’essentiel n’est pas dans les processus électoraux mais dans la construction d’une culture politique qui se situe clairement dans le champ du post-capitalisme. Difficile cependant de faire l’impasse sur l’élection présidentielle. Que faire de cette élection d’un homme (d’une femme ?) aux pouvoirs exorbitants que lui confère la Constitution  de la 5eme République et dont le dernier avatar est la conduite « jupitérienne » des affaires de l’Etat ? Peut-on dans le contexte actuel,  produire des initiatives politiques qui permettent de bouger les lignes et d’ouvrir des perspectives ?


Subvertir la présidentielle ?

La course à la candidature des égos surdimensionnés, la surmédiatisation de certains candidats, le flot de sondages indiquant une hégémonie de la droite et de l’extrême droite dans un pays où pourtant les valeurs d’égalité, de justice, et de solidarité sont majoritaires, où la critique du capitalisme est de plus en plus marquée,  sont autant de raisons de désespérer de ce système politique.

 Avons-nous vraiment envie de jouer une fois de plus à ce jeu-là ?

Un jeu qui, d’élection en élection écrase tout espoir de changement. La recherche d’un impossible candidat de rassemblement des gauches sur un programme semble désormais vaine. L’élection d’un président par défaut, minoritaire, se comportant de plus en plus en monarque ignorant du peuple, à la tête de l’État providentiel… pour les actionnaires, et même s’il n’était pas élu «  par défaut, » est-il démocratique qu’une personne seule soit l’institution suprême de la République ?

Suit l’élection dans la foulée de députés godillots, « il faut bien une majorité pour le président… ». Une improbable alternance ou cohabitation ouvrirait-elle  vraiment des perspectives nouvelles ?

On agite l’épouvantail de l’extrême droite mais déjà ses idées ne sont-elles pas reprises par ses concurrents et mises en œuvre progressivement ?

Et pendant ce temps, les affaires continuent, la crise globale (économique, sociale environnementale et bien sûr démocratique) s’accélère.

Est-il possible de subvertir les élections ?

L’équipe de rédaction de Cerises s’interroge sur ce qui peut faire bouger les lignes. Faut-il  boycotter l’élection présidentielle ? Continuer à rechercher désespérément l’émergence d’une candidature unitaire à gauche ? Se saisir du scrutin pour au moins assurer l’existence d’une gauche radicale ?

Comment reprendre l’initiative et ouvrir des perspectives ?

L’équipe de rédaction en débat avec Charlotte Marchandise candidate à la primaire populaire et Alexandra Pichardie. Jean-Claude Mamet quant à lui, nous livre son choix de s’inscrire dans le mouvement 2022 (vraiment) en commun.

L’équipe de rédaction


Boycotter ou non ?

Boycott, construction d’espace(s) citoyen(s) et initiatives  de construction d’une candidature  unitaire

Selon Alain Lacombe  la question du boycott n’est pas première : « je lance d’abord la question « construisons ensemble un vrai espace politique où on réfléchit ensemble à ce qu’on fait ». Même préoccupation de Patrick Vassallo   «  avançons d’abord sur les valeurs, les contenus que l’on porte, et dans trois quatre mois regardons s’il faut ou pas aller à la présidentielle ou la boycotter et comment on veut conforter un mouvement qui de toute façon est indispensable ».

« Construisons ensemble un vrai espace politique »

Bruno Della Sudda l’affirme : « D’abord mettre en avant le boycott de ce scrutin aujourd’hui, c’est ne pas tenir compte des efforts unitaires à travers différents appels ». certes concède-t-il : « ils ont peu de chances d’aboutir, […] Mais vu la situation, il faut les encourager, participer à ces efforts […] le boycott n’en tient pas compte ou  semble les considérer comme accessoires ou secondaires ». Bruno  poursuit : « Le boycott, nous pose un problème majeur, puisque s’il était mis en avant, il aboutirait à ce que on se situe à contre-courant par rapport à un mouvement d’une partie de l’électorat qui nous intéresse vers le scrutin présidentiel.[…] Les  milieux populaires, les jeunes et les femmes cf. une enquête récente, ces groupes-là, […] socle de la transformation de la société, iront voter aux élections présidentielles ».

En tout cas ne pas installer de clivage

Alain Lacombe invite à se situer  « dans une démarche positive. Cet espace citoyen, je le vois avec ceux qui pensent qu’il faut boycotter mais aussi avec ceux qui pensent qu’il faut voter pour le candidat le moins pire… le choix différent n’est pas un clivage ». 

Préoccupation partagée par Christian Mahieux qui précise : « Je ne suis pas a priori favorable à une campagne pour le boycott, et je dis cela compte tenu des histoires politiques des unes, des uns et des autres … Les multiples tentatives de candidatures unitaires, tout cela existe et donc, organiser une campagne de boycott cela signifie en rajouter… C’est un risque de division supplémentaire entre nous, sur un sujet pour lequel je ne suis pas prêt à ce que nous nous divisions.  En la matière Sylvie Larue, évoque la fertilité du désaccord : « On fait le pari à Cerises de pouvoir mener des débats où nous ne sommes pas tous d’accord de façon à affronter les dissensus, il y a du débat dans le mouvement d’émancipation plus large qui nous intéresse, et il faut faire la démonstration que le désaccord peut être fécond ».

Le boycott  aurait-il de l’efficacité ?

Pour Alain Lacombe, le carton rouge sera considéré comme un bulletin nul «  il sera comptabilisé avec les bulletins blancs et nuls et ils seront comptés. C’est une démarche qui dit on va voter, on ne se contente pas de ne pas y aller. Donc il y a une différence entre les deux. Pour l’instant je n’ai pas de préférence il faut y réfléchir.  Selon Patrick Vassallo  quid des mouvements sociaux « Je me retrouve assez bien sur l’idée qu’aujourd’hui appeler au boycott, ou mettre la présidentielle de côté, est-ce que c’est cela qui peut permettre de conforter des mouvements sociaux qui devraient prendre la main ? » 

Avec Pierre Zarka le boycott n’est pas «… un problème électoral, il s’agit de la construction de mouvements de luttes, autonomes qui ne s’amputent plus d’aucune dimension politique. Aujourd’hui, ils déposent leurs doléances à la porte des politiques. […] Pour moi, le boycott est de rejeter ce qu’il y a de plus symbolique de cette amputation. C’est pourquoi nous n’avons pas à nous diviser entre boycott et quête d’une candidature alternative, même si je pense que cette attente est vaine. Le caractère collectif d’un refus explicité répond me semble-t-il au souci de Charlotte : les abstentions ne comptent pas.

Alexandra Pichardie voit le boycott pour « ceux qui n’en ont rien à faire » : « En fait, je réfléchissais  à cette idée du boycott, parce que ça revient à ne pas voter, ce qui n’est pas visible…. une des solutions, ce serait de monter un mouvement qui fait des autocollants « Je boycotte » à coller sur votre bulletin, ou quelque-chose qui se voit et dont on puisse parler ». Et Alexandra répond à sa question « Et si le boycott séduisait ceux qui n’en ont rien à faire ?  Bien-sûr, mais il faut montrer que c’est du boycott. Bien-sûr, que ça pourrait, parce que finalement, c’est ce qu’ils font, ils boycottent parce qu’ils ne se sentent pas bien dans ce système-là. »

Catherine Destom Bottin note que le boycott travaille positivement le collectif et l’individuel : « je regarde le boycott comme un pas dans la situation très précise d’aujourd’hui. Comme une initiative individuelle donc accessible à beaucoup de gens mais en même temps collective, mais en même temps radicale et donc qui ne met pas les personnes en dehors de la situation générale ; au contraire, elles s’y inscrivent concrètement… »

À l’idée  de boycott action collective Christian Mahieux précise «  j’hésitais à le dire, je pense que l’histoire du boycott vaudrait le coup, mais en fait, c’est trop tard pour ce coup-ci, c’est pour la campagne d’après. Dans mon idée, ça ne serait pas en parallèle de choses déjà lancées.

Le boycott,  la présidentielle, la montée fascisante

Sylvie Larue interroge : « qu’est-ce que c’est que ce système représentatif qui dit qu’à un moment donné, on doit élire des représentants qui seraient à l’image de la société, et qui le temps d’un mandat, décident en toute autonomie puisque ce sont des gens représentatifs ? Sauf que cela ne fonctionne pas, les élus sont indépendants du peuple et très dépendants des forces conservatrices […] il faut se saisir de l’élection présidentielle pour affirmer le refus de ce mode de fonctionnement. J’irai jusqu’à dire par rapport à cette campagne qu’il faut aller jusqu’à alimenter l’idée d’un boycott de l’élection présidentielle

Patrick Vassallo pour sa part indique « Faute d’un mouvement qui puisse peser suffisamment sur la réalité, à la fois contre le néofascisme et à la fois contre le présidentialisme, je me retrouve dans une situation assez contradictoire et très partagée […] À propos de la menace néofasciste, je pense que le boycott n’y répond pas, mais l’élection présidentielle ne répond pas non plus. »

Selon  Bruno Della Sudda le boycott, ne répond pas à la menace néofasciste : « Aujourd’hui on est confronté à une menace néofasciste. […] c’est extrêmement grave et préoccupant. Ce n’est pas par le boycott qu’on peut répondre me semble-t-il à cette menace [ …]  Si par malheur l’extrême droite est au second tour, là aussi, on ne peut pas faire preuve d’indifférence et de ce point de vue ça percuterait, me semble-t-il, la question d’un boycott.

Même préoccupation de Christian Mahieux « S’il s’agit de dire on fait une campagne pour le boycott, mais par contre au deuxième tour, en cas de risque d’élection de l’extrême droite, on explique alors qu’il faut voter. Nous serions alors dans une situation incohérente ».

« Mener une campagne politique qui ouvre sur une conception de la politique »

 Pierre Zarka précise «  On verra ce qu’il faudra faire au second tour mais la cohérence tient dans le rejet d’un jeu où tout est faussé.  Il ajoute que la question n’est pas de  se détourner de la présidentielle mais de mener une campagne politique qui ouvre sur une autre conception de la politique. C’est aussi le moyen de libérer les législatives de l’emprise de la Présidentielle et d’en faire le prolongement politique des luttes et actions alternatives ».


Décalage, déconnexion, crise de la représentation

D’entrée, Sylvie Larue fait le constat « qu’il y a un décalage énorme entre une conflictualité sociale, certes émiettée mais réelle – hier les sages-femmes, avant-hier les enseignants, les artistes, les territoriaux, les anti-pass sanitaire, les anti-réforme du chômage, les marcheurs pour le climat, il y a de la colère, un sentiment de mépris, parfois de l’épuisement chez les salariés –  avec la campagne des présidentielles, la course à la candidature  des égos surdimensionnés et ce qu’en donne à voir les médias, la fabrique médiatique d’une candidature, la zémourisation du débat public. Ce constat est désespérant  et ce décalage nourrit le sentiment de ne pas pouvoir peser sur cette échéance et va alimenter l’abstention ou le vote par défaut… je pense que l’élection présidentielle est aujourd’hui devenue une caricature de la démocratie. On peut d’ailleurs rappeler que Macron a été élu par 16% des inscrits et on sait aussi que tous les électeurs potentiels ne sont pas inscrits sur les listes électorales… cette élection présidentielle, c’est le plus caricatural de la démocratie représentative, comme si un homme ou une femme pouvait représenter l’ensemble de la société française ! »

Charlotte Marchandise  engagée dans la primaire populaire est d’accord avec Sylvie Larue : « ce qui me préoccupe, c’est la question de la démocratie, et la façon dont ceux qui veulent nous représenter ou présenter des idées ou des projets ne nous intègrent pas dans leur réflexion, élection après élection. Aux régionales, 84% des jeunes ne sont pas allés voter ; les présidents de région ont été élus avec  6 à 10% des inscrits… on devrait tous s’asseoir, les humanistes, les gauches et les écologistes : les gens ne nous écoutent plus… j’ai tracté avec Suzanne 75 ans, communiste et socialiste et « vénère » ; elle me dit qu’elle n’ira pas voter au 2eme tour…on n’est plus dans le ras-le-bol, on est bien au-delà des gilets jaunes, c’est un mouvement qui traverse toute la société, si on ne parle pas de l’avenir, du travail, ou de l’avenir de la planète mais que du changement de prénom ou si on se laisse avoir par le déferlement médiatique… la primaire populaire, c’est tout le travail des mouvements de jeunes ; ce qui me sidère, c’est à quel point ces mouvements de jeunes au sein de tous les mouvements ne sont pas du tout entendus, à quel point ils ont voulu travailler avec les appareils et n’ont pas été entendus… 80% des électeurs veulent une candidature unique pour la gauche et l’écologie ! Qu’est-ce qui fait qu’on ne l’entend pas ?

« Ceux qui veulent nous représenter ou présenter des idées ou des projets ne nous intègrent pas dans leur réflexion »

Pierre Zarka évoque « un vice auquel nous sommes habitués : comment une personne peut, à elle seule être une institution et pas n’importe laquelle, l’institution suprême de la République ! La démocratie se réduit au temps passé dans un isoloir pour désigner le maître auquel il faudra obéir.

« Ce système que l’on dit

démocratique fonctionne en

réalité à côté de la société »

Cela a 2 effets pervers :

  1. La polarisation sur la personne efface la visibilité des forces qui sont …derrière, le mot a son importance : En 2012 Mélenchon a effacé le Front de Gauche et ses composantes, avant, Mitterrand avait effacé le PC, ou Macron ses propres soutiens. Le principe même de cette élection est une arme d’effacement du pluralisme et donc d’appauvrissement de la vie politique. Aussi, pour beaucoup, la division actuelle des forces de la gauche radicale en découle : personne ne veut disparaître dans l’ombre et sombrer dans l’oubli.
  2. Les législatives perdent leur sens, elles sont devenues le 3eme tour de la présidentielle. Soit pour avoir une majorité présidentielle, soit pour tenter de l’atténuer et on est loin des questions sociales et sociétales évoquées par Charlotte. »

La préoccupation principale de Christian Mahieux  « c’est en réalité le tempsperdu autour de ce sujet par rapport à tout ce qui me semble le plus important, à savoir la construction de mouvements sociaux… Ce système fonctionne, ce qui est paradoxal, comme un système que l’on dit démocratique or, il fonctionne en réalité à côté de la société. Les élections continuent, on constate que cela ne fonctionne pas au sens démocratique du terme, il n’empêche, en fait ça continue complètement à côté de la société. »

Bruno Dellasuda rappelle le caractère monarchique de notre constitution « qui a été imposée dans un contexte historique très particulier de crise de la IVe République qui n’était pas une crise de type parlementaire mais en réalité une crise de la société française, dans le contexte de guerres coloniales et la question algérienne après l’indochinoise. » Et il fait une 2eme remarque : « la Ve république est une bizarrerie à l’échelle de l’Europe ; dans les pays voisins, c’est vraiment perçu comme une bizarrerie, Il n’y a aucun des pays membres de l’union européenne, et en particulier des « grands pays, »  dans lesquels le pouvoir politique est concentré à l’extrême comme c’est le cas en France… cela entraine une crise de la représentation politique extrêmement forte… l’une des conséquences les plus graves, c’est la dépossession des citoyens et citoyennes de la question politique et cette dépossession est structurellement liée aux institutions de la Ve République et à la présidentialisation du régime ».

 Pour Alain Lacombe, «  même la désignation des candidats (à la présidentielle) donne lieu à un spectacle démobilisateur qui discrédite la politique en la réduisant à une sorte de jeux de télé-réalité pour connaître le champion qui se vend le mieux.

« Et à la fin, les sondages d’avant match, la présélection étant faite, font semblant d’entretenir le suspense alors qu’ils visent surtout à nous imposer 2 finalistes choisis par l’oligarchie en tenant parfois en réserve un outsider sorti du chapeau opportunément.

« Et ce jeu de télé-réalité à faux suspense est médiatisé à fond, cela explique aussi le fait qu’il y ait une meilleure participation aux présidentielles, notamment des jeunes.

« Il me semble que l’élection présidentielle est un élément important de la crise de la démocratie de par le rôle central qu’on lui fait jouer dans la vie politico-médiatique ce qui fait perdre de vue ce que devrait être la politique. La personnalisation qu’elle entraîne, qu’elle aggrave à chaque élection, se fait au détriment de la démocratie. Elle rend plus difficile l’émergence d’initiatives citoyennes, et aussi les luttes en légitimant les décisions prises par le monarque ».

Alexandra Pichardie  explique : «  depuis mes 18 ans, je ne ne vote pas pour quelqu’un, pour un programme, je vote contre… on assiste me semble-t-il à une espèce de politique tik-tok, où Macron va inviter des gens connus par les jeunes pour que les jeunes aillent voter pour lui, alors qu’il n’y a rien qui est dit. (Ndlr. Macron joue aussi au foot). Mélenchon aussi fait du tik-tok… » 

Comment sortir de cette politique tik-tok ? C’est la suite du dossier…


Valeurs – Néofascisme et extrême droite

Un des soucis des participants au débat est la place faite au fascisme et au néo fascisme, dans l’élection présidentielle et du fait notamment que celle-ci est plus centrée sur une personne que sur des valeurs et ce au détriment de la démocratie…

La question reste de savoir si le boycott de l’élection présidentielle permet d’éviter cette montée du fascisme ou si elle risque de la favoriser…

Un système qui favorise la montée du néofascisme

Bruno Della Sudda : « Pour moi ça n’est pas le moins important. La question du boycott ne répond pas à la menace néofasciste. Or aujourd’hui on est confronté à une menace néofasciste. Parce que les thématiques mises en avant aussi bien par le RN que par Zemmour ne sont pas des thématiques populistes, ce sont des thématiques néofascistes ».

Pour Alain Lacombe « L’élection présidentielle est un système qui favorise la montée du néofascisme : la bipolarité entre droite et extrême droite contribue, non seulement à la montée de candidats néofascistes mais aussi à la reprise de ces idées par d’autres candidats ».

Patrick Vassallo pense que  « Faute d’un mouvement qui puisse peser suffisamment sur la réalité à la fois contre le néofascisme et à la fois contre le présidentialisme, je me retrouve dans une situation assez contradictoire et très partagée. Où sont les valeurs ? Le  problème : tous les appareils politiques aujourd’hui contournent les valeurs. Pourquoi on se retrouve aujourd’hui avec l’éco-féminisme chez des Verts qui rallie un tenant de l’économie de marché ? Parce que des stratégies conduisent à passer outre les valeurs ».

Un fascisme décomplexé

« Tous les appareils politiques

aujourd’hui contournent

les valeurs »

Alexandra Pichardie : « Je ne suis pas militante politique, j’observe la situation de loin, sur les réseaux sociaux, comme la plupart des gens, en fait, et depuis mes 18 ans, je vote contre le FN. Donc je ne vote pas pour quelqu’un, pour un programme, je vote contre. A un moment, les discours politiques étaient tellement compliqués que les gens votaient pour ceux qu’ils comprenaient : une étudiante de BTS m’a expliqué, les yeux dans les yeux, que, de toute façon, elle votait FN parce que c’était les seuls qu’elle comprenait, qu’au moins, là, elle savait de quoi il s’agissait. Ça fait un peu mal au cœur, on a discuté, mais ça fait partie des réalités. On est dans une politique d’extrême droite, et mes préoccupations à moi, c’est ce qui est en train de se passer dans le monde, partout, c’est cette montée du fascisme, et d’un fascisme décomplexé, qui fait que – je lisais un article ce matin – 12 pays de l’UE demandent à mettre des grillages autour de leur pays pour empêcher les migrants de rentrer. Tout ça a été demandé, une lettre commune à l’UE… Ma préoccupation, c’est ça, et je ne vois pas comment la présidentielle va pouvoir régler le problème. Comme disait Bruno tout-à-l’heure, je suis tout-à-fait d’accord avec lui, j’ai vraiment peur de cette montée de l’extrême droite ».

Pierre Zarka : « Bruno alerte à juste titre sur la menace néo-fasciste montrant qu’au plan idéologique, elle ne se limite pas à l’extrême-droite mais contamine à gauche. L’expérience montre que c’est l’amère déception devant la politique suivie après l’élection et ce quel que soit le victorieux et la désillusion devant la politique et les simulacres de démocratie, qui nourrissent les processus de fascisation. On le vérifie régulièrement depuis 2002 ».

Pour faire reculer les comportements fascisants, il faut que la colère sociale trouve sa place dans le champ politique.

Catherine Destom-Bottin : « C’est une bonne chose que Bruno ait évoqué la question de la montée du fascisme, je suis en malaise quant à cette question. Souvent la montée du fascisme m’est opposée  à l’encontre de propositions d’actions d’engagement etc.  J’ai le sentiment que nous ne mesurons pas que la leçon d’antifascisme n’a aucune chance d’ébranler les personnes qui s’embarquent, sont embarquées, dans cette vision du monde.

C’est une construction que d’adhérer aux propositions fascistes, c’est quelque chose qui se construit dans les esprits chez les personnes avec du temps. Je crois qu’on ne peut pas  imaginer le recul des positionnements fascisants dans la population sans l‘expérience individuelle et collective de la construction d’une société respectueuse du genre humain... Je dis la population et non pas les ténors du fascisme ceux-là je m’en contrefiche.

Je voudrais prendre un exemple celui du racisme : il n’a jamais été autant mis en cause que depuis que les personnes concernées ont renoncé à faire la leçon sur le racisme et qu’ils et elles se sont passés.es  d’un antiracisme moral, au travail d’agression du racisme systémique de la société. D’où les cris d’orfraie, d’où la violence du propos raciste d’aujourd’hui ».

« On laisse l’extrême-droite

apparaître la seule

hors système »

Pierre Zarka : « On verra ce qu’il faudra faire au second tour, on ne sera pas indifférent aux risques d’extrême-droite mais encore une fois ils sont d’abord dus au fait que la colère sociale n’ait pas sa place dans le champ politique et qu’on laisse l’extrême-droite apparaître la seule hors système ce que la présidentielle accentue à chaque fois davantage ».

Christian Mahieux : « Et là, je crois qu’il y aurait un problème aussi compliqué. S’il s’agit de dire « on fait une campagne pour le boycott, mais par contre au deuxième tour, en cas de risque d’élection de l’extrême droite, on explique alors qu’il faut voter. Nous serions alors dans une situation incohérente ».

Et faire des expériences individuelles et collectives de la construction d’une société respectueuse du genre humain.

Alexandra Pichardie : « Par rapport au racisme, à Fougères, où j’habite, on a quand-même un RN qui est extrêmement fort, puisqu’on a Gilles Pennelle, qui est présent chez nous et qui était prof d’histoire géographie dans un lycée privé de la ville, qui a eu pendant longtemps une parole très forte. Il voulait faire de Fougères un bastion du RN, on a eu des gens assez haut placés qui sont venus. En fait, la seule chose qui a pu faire bouger les choses – et Pennelle a perdu, et ça, je suis tellement fière de ma ville ! Il a perdu son crédit – c’est le fait qu’un CAO (Centre d’Accueil et d’Orientation pour les migrants) vienne s’installer à Fougères. Ça a été décrié, mais un bon nombre des gens qui votaient RN et qui écoutaient Pennelle, quand ils se sont rendu compte que les gars qui venaient s’installer et qui étaient 192, je crois, que ces gars-là  étaient comme tout le monde et qu’ils n’étaient pas plus méchants que les autres, et finalement, Pennelle a perdu sa place. Les gens prennent conscience que finalement, tout ce qu’ils ne connaissent pas n’est pas effrayant. Et ça, c’est de l’auto-éducation, et c’est en allant au contact des autres que ça se fait ».


2022 : une confrontation politique d’ampleur

2022 n’est pas qu’une année électorale. Même si la présidentielle est (malheureusement !) l’élection qui mobilise le plus, celle-ci peut bouleverser le rapport des forces. Est-ce que les contenus et valeurs qui expriment les aspirations d’émancipation collective (une vraie gauche écologiste) vont encore exister dans la vie politique nationale ? Ou bien va-t-on laisser proliférer des droites et des extrêmes droites, visant le retour à une société d’ordre et/ou la destruction des collectifs humains qui ont déjà conquis des espaces démocratiques contre le capitalisme et les hiérarchies dominatrices ? Face à ce danger, des forces se coalisent, issues d’expériences citoyennes, de luttes, d’engagements politiques. Elles ont lancé le mouvement 2022 (vraiment) en commun, qui propose de généraliser des assemblées sur le territoire, pour que la politique soit l’affaire de toutes et tous (et pas un jeu d’appareils en concurrence). L’initiative d’une Primaire Populaire, au jugement majoritaire, propose d’aboutir à une équipe pour une alternative de gouvernement, et pas un « quasi-roi » à l’Elysée. Des débats très denses ont parcouru ces propositions collectives. Si on vise l’émancipation, la reprise d’hégémonie culturelle, à la fois le « je » et le « nous », alors il faut miser sur l’auto-organisation populaire. C’est mon choix dans 2022 en commun. Beaucoup de jeunes sont mobilisés pour la « primaire », parce qu’elle semble davantage à portée de résultat concret. Le débat continue.

Jean-Claude Mamet (militant d’Ensemble !)

https://www.2022encommun.fr/


Du coup, on fait quoi ?

Pour Alain Lacombe  « on a besoin de faire émerger une démarche politique nouvelle co-élaborée avec les habitants ».  Catherine Destom-Bottin considère que « le temps électoral dans les conditions d’aujourd’hui est un temps propice à mettre en débat, à commencer de faire exister des formes de prise de pouvoir populaire ».

Selon Pierre Zarka « Oser s’affranchir de la norme remet le social au centre et peut devenir rassembleur. Ces élections [devraient être] menées comme prolongement des luttes et actions populaires. D’où la place que peuvent prendre des assemblées citoyennes. Il s’agit de la construction de mouvements de luttes, autonomes qui ne s’amputent plus d’aucune dimension politique ».

Charlotte Marchandise a envie « de créer des événements populaires qui s’engagent sur cette question démocratique, ce qu’on n’a pas réussi à faire avec les Gilets Jaunes avec Nuit debout,  pour arriver à un mouvement plus abouti, plus solide et plus réfléchi ».

Sylvie Larue propose aussi « d’alimenter l’idée qu’il faut faire démocratie ensemble autrement, remettre en cause le principe de l’élection présidentielle pour dire on ne veut plus jouer à ce jeu-là, et qu’à tous les niveaux, la solution ce n’est pas l’autoritarisme, ou la délégation de pouvoir, mais c’est que chacun participe aux décisions ».

Que vive la démocratie des places !

A vos initiatives citoyen.nes !


L’équipe de rédaction de Cerises vous invite à réagir et à nous livrer avis, propositions, actions qui alimentent un processus de création d’assemblées citoyennes, véritables lieux de réappropriation de la politique par toutes et tous.

Vos contributions à cerises@plateformecitoyenne.net

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