Horizons d'émancipation

Démocratie VS guerre sociale

Prologue

Nul ne sait quelle sera l’issue du conflit actuel sur les retraites. Sera-t-il l’occasion de sortir de la spirale infernale de ces 40 dernières années de défaites sociales ? Que s’est-il produit pour que les luttes et les forces syndicales et politiques soient à ce point désarmées ? Comment en sommes-nous arrivés à cette situation dangereuse où les forces d’extrême-droite apparaissent comme la seule issue possible pour nombre de citoyens en France, en Europe et dans le monde ? Simultanément, de nouvelles formes de contestation et d’action émergent qui poussent les forces néolibérales à agir avec violence. Des digues ont sauté et le processus rampant vers l’autoritarisme menace nos libertés et la possibilité de l’alternative. Que faire dans ce nouvel entre-deux? Cet article fait partie du dossier « Démocratie VS guerre sociale ». Les autres éléments de ce dossier sont à lire sur ce site :

Table ronde

  • Alain Bertho Anthropologue
  • Jean-Marc Cléry Syndicaliste
  • Pierre Dardot Philosophe
  • Sylvie Larue Communiste unitaire

Au sortir de la 2nde guerre mondiale le rapport des forces sociales et politiques a permis des avancées sociales importantes : protection sociale, droits nouveaux pour les travailleurs, politique industrielle et une progression du pouvoir d’achat et une amélioration des conditions de vie et de bien-être pour toute la société. Il y avait du grain à moudre comme disait André Bergeron c’est-à-dire un partage des gains de productivité. Depuis les années 40 les néolibéraux n’ont jamais baissé les bras. Les années 80 sont marquées par un retournement de situation. Comment l’expliquez-vous ?

Jean Marc Clery

L’arrivée de Reagan et Thatcher au début des années 80 est l’aboutissement d’un processus commencé dès les années 70. Les coups d’État en Amérique latine en marquent une première étape avec l’expérimentation de politiques ultra-libérales. Sans surestimer le rôle de laboratoire d’idées qu’ont joué les États-Unis, je me référerai au récent travail de Grégoire Chamayou sur la genèse du « libéralisme autoritaire »[1] et ses sources chez les promoteurs de la « libre entreprise » des années 60-70.

On peut qualifier de réactionnaire ce réarmement idéologique puisqu’il survient en réaction au puissant mouvement de contestation sociale qui secoue alors les États-Unis. En tout cas, contrairement à ce que l’on l’entend souvent, ce n’est pas la « crise du modèle keynésien » à la fin des années 70 qui a convaincu le « big business » de livrer bataille, mais, au contraire, la crainte de perdre définitivement la partie face à la dynamique sociale, en particulier face à la contestation croissante de la politique des grandes firmes.

Il fallait faire face à la menace qu’avaient représentés les mouvements de 1968

Le corpus doctrinal qui naît alors n’est pas que théorique, il est surtout programmatique, son objectif étant de définir des stratégies pour porter un coup d’arrêt à  l’intervention publique et enrayer les revendications sociales. Parmi elles, un discours entrepreneurial qui cible la jeune classe moyenne éduquée et diplômée, future clientèle politique des programmes de baisse d’impôts et de privatisations des années 80, mais aussi toute une « micro-politique » visant à contrer les luttes sociales et leurs acteurs, syndicats ou militants écologistes. Sans oublier la stigmatisation de l’État au nom de la « libération des énergies individuelles ». Une telle stratégie a permis à l’ultra-conservatrice Thatcher de se donner une image « transgressive » par sa critique de l’étatisme au nom de « l’économie libre ».

Évidemment cela n’a pas suffi pour que ce rêve formé par le « big business » devienne une réalité planétaire. Comprendre ce renversement nécessiterait aussi de se pencher sur les erreurs et les échecs des forces sociales et politiques censées incarner l’espoir d’une rupture avec l’ordre capitaliste. Il ne faudrait pas non plus sous-estimer le rôle de la violence sociale et politique déployée durant toute cette période contre les classes populaires de par le monde.

Sylvie Larue

Il faut effectivement  remonter aux deux décennies précédentes pour comprendre le tournant des années 80. A partir de 1960  les entreprises  occidentales ont vu la tendance de leurs gains de productivité s’inverser et décroître. C’est le modèle économique des années d’après-guerre qui s’effrite. Pour conserver des marges, il faut produire plus en réduisant les salaires, employer moins de main d’œuvre, et investir de plus en plus dans les machines qu’il faut sans cesse renouveler. L’opposition entre toujours plus de production et toujours moins de pouvoir d’achat au plan mondial pousse en permanence le capitalisme vers la crise. Il y a donc de moins en moins de grain à moudre pour reprendre ici l’expression de Bergeron.

Cela conduit les forces du capital à reprendre l’offensive pour ouvrir ensuite une nouvelle phase de mondialisation capitaliste caractérisée par une financiarisation plus grande de l’économie.

Un bloc dominant composé des États-Unis, de l’Europe et du Japon organise un nouvel ordre mondial autour du G7 qui marginalise les Nations Unies et s’appuie sur les institutions internationales économiques, FMI, Banque Mondiale, OMC et militaires OTAN. Ce n’est pas sans lien avec la constitution en 1973 de la Trilatérale, commission composée d’environ 300 personnalités (PDG des grandes entreprises, hauts fonctionnaires, universitaires, politiques mais aussi syndicalistes réformistes des trois entités, USA, Europe et Japon) qui entendent partager des analyses au niveau mondial pour mieux anticiper les crises mais aussi influer directement sur les décisions des grandes institutions mondiales. Estimant que les démocraties libérales tendent à devenir ingouvernables, elles proposent de renforcer le principe d’autorité, ainsi que les liens entre les pays capitalistes avancés. Il fallait faire face à la menace qu’avaient représentée les mouvements de 1968 dans quasiment tous les pays industrialisés. Plus discrète que le Forum de Davos, cette commission continue de produire analyse et cohérence entre forces capitalistes à l’échelle mondiale.

Les expériences de gouvernement de gauche en Europe ont montré l’impossibilité de mener une politique alternative dans le cadre de ces règles du marché mondial, jusqu’à récemment la Grèce qui en a fait la cruelle expérience. 

Pierre Dardot

Ce qui me paraît décisif, c’est la crise des démocraties nées au lendemain de la Seconde Guerre mondiale. Le diagnostic avait été énoncé dès 1975 par le rapport de la Commission Trilatérale: les démocraties sont devenus ingouvernables en raison de la montée de l’égalitarisme et du désir de participation politique des plus pauvres. C’était là renouer avec une critique présente dès le Colloque Walter Lippmann de 1938 : l’emprise de l’opinion publique entrave l’action des experts. L’exemple du Chili, tout en étant unique, est très parlant : on y observe la conjonction d’une politique économique de privatisation tous azimuts et la mise en place d’une Constitution qui consacre le principe de la souveraineté de l’Etat en accordant la prééminence à une Cour constitutionnelle composée de juges et d’experts. Aussi n’est-il pas étonnant que le mouvement actuel au Chili mette au centre l’exigence d’une nouvelle Constitution : le slogan omniprésent « Là où le néolibéralisme est né, là il mourra », exprime la conscience du fait que c’est avec ce blocage politique et institutionnel du « pinochetisme sans Pinochet » qu’il faut rompre à présent. Si le néolibéralisme pousse toujours plus loin l’avantage, c’est parce qu’il a depuis le début le caractère d’une contrerévolution. C’est pourquoi il faut lutter pour une véritable rupture, au lieu de chercher à amender le système.

Alain Bertho

En parler de néo-libéralisme, on ne désigne que les conséquences politiques d’un changement radical de paradigme. Nous avons changé de capitalisme. Le capitalisme industriel du XX° siècle reposait sur l’exploitation directe du travail usinier et sur la réinjection « fordiste «  des revenus issus des gains de productivité qui permettait la circulation des marchandises. Le capital avait doublement besoin des pauvres : comme producteurs et comme consommateurs. Sur cette base , le compromis social du welfare-state a été conquis comme un dispositif gagnant-gagnant.

Nous avons changé de capitalisme

À partir des années 1980, la part du travail immatériel (ingénierie, créativité, invention de nouvelles valeurs d’usage) dans la production et donc dans le profit, est devenue peu à peu dominante. Le travail usinier devenu secondaire doit « coûter » le moins possible, ce qui explique les délocalisations et la robotisation. Mais d’autre part, le travail immatériel, si rentable et si indispensable, s’est avéré ingérable et  indisciplinable dans le cadre du taylorisme classique. Il a donc été choisi de l’externaliser et de le précariser. Dans les projections patronales, le dispositif idéal devient une usine sans ouvrier avec la robotisation des emplois répétitifs et des services et un travail immatériel externalisés et précarisés. C’est le modèle Amazon.

L’entreprise ne peut plus dans ces conditions être le lieu du partage relatif des gains de productivité, encadré par des lois sociales. Tendanciellement, ce partage n’a plus lieu. Les profits sont concentrés dans les mains des actionnaires et les inégalités explosent.

La gestion de la production de valeur et de l’extraction du profit devient globale et non entrepreneuriale. L’exigence de profit rapide des actionnaires, d’au moins 15%, devient une exigence comptable, abstraite, déliée de toute contrainte gestionnaire concrète. Cette mutation s’est appuyée sur la numérisation générale des échanges et des stockages d’information et sur l’automatisation algorithmique des mécanismes d’exploitation que représente le capitalisme dit de « plateforme » (Uber, Amazon, Airbnb etc). Comme dit  Ken Loach « Plus besoin d’un patron pour exploiter les gens, la technologie s’en charge »![2]

Cette financiarisation du capitalisme est une financiarisation 2.0. Un capital prédateur et rentier a mis en hypothèque l’avenir de la terre entière. Selon les chiffres du FMI, en 2018, les dettes souveraines auprès des banques représentaient 75 % du PIB mondial, les dettes privées 217. %. Rien n’arrête cette financiarisation de toutes les activités humaines et du vivant en général. Elle inspire l’essentiel des décisions gouvernementales. Ce capitalisme de la catastrophe comme le nomme Naomi Klein dévaste le travail et ravage le vivant humain avec autant d’application qu’il dévaste la planète et ravage le vivant dans son ensemble.

On parle beaucoup -avec raison- des succès de l’extrême-droite mais est-ce le seul symptôme du fait que Les sociétés rampent vers l’autoritarisme ? (France, Liban, Chili, Grèce, Grande Bretagne etc…) quelle analyse portez-vous ? Est-ce un signe d’un rapport de forces désastreux pour les démocrates ?

Sylvie Larue

Quand la violence sociale conduit une génération à considérer qu’elle vivra moins bien que la  précédente, il faut s’attendre à des résistances. Pour les forces du capital, mieux vaut avoir un coup d’avance et s’accommoder de l’alternance.

Est autoritaire un pouvoir qui s’affirme comme seule source de la volonté politique

L’autoritarisme c’est  le refus de la souveraineté populaire. C’est ne pas tenir compte du NON au TCUE lors du référendum en France en 2005, du NON irlandais au traité de Lisbonne en 2008, ou du NON grec aux politiques d’austérité en 2015. C’est éloigner les citoyens des décisions en organisant une démocratie territoriale de plus en plus complexe et de plus en plus contrainte. C’est aussi briser les contre-pouvoirs dans les entreprises ce qu’a très bien fait la loi travail en supprimant les CHSCT dans un contexte de déploiement des pratiques managériales de contrôle des salariés.

Quand François Sureau rédacteur des statuts d’En Marche, signe un réquisitoire contre les lois liberticides et dénonce « la fin d’un idéal collectif d’une société construite autour des libertés publiques », on peut raisonnablement penser qu’il ne s’agit pas là d’un délire de militant gauchiste de considérer que les dix dernières années ont été marquées en France par l’adoption de plusieurs lois liberticides dont la dernière en date, la loi anticasseur qui vise à contrôler la participation individuelle aux manifestations, et à limiter la liberté de manifester. Que dire encore de la loi visant à réprimer les discours de haine qui associe les acteurs privés à la répression : il s’agit là d’un puissant encouragement à la censure, au détriment du débat politique. Enfin l’arsenal militaire utilisé dans la répression des manifestations fait froid dans le dos.

Le consensus sécuritaire qui s’est construit au lendemain des attentats n’a malheureusement pas ou peu été combattu par les forces de gauche. Que les sociétés rampent vers l’autoritarisme n’est guère rassurant, mais c’est aussi le symptôme de fragilité du système. Que des citoyens se tournent de plus en plus vers l’abstention pour dénoncer l’illégitimité des décisions prises en leur nom, ou que d’autres ou les mêmes prennent part à des mouvements de contestation de plus en plus radicaux, permet de ne pas désespérer totalement.

Pierre Dardot

Les succès électoraux de l’extrême droite sont incontestablement un signe. Encore faut-il l’interpréter à bon escient. Ils ne sont pas l’expression d’une « fascisation rampante » de nos sociétés, mais ils témoignent indéniablement d’un glissement du néolibéralisme vers des formes d’exercice du pouvoir de plus en plus autoritaires. Ce tournant est destiné à instrumentaliser le mécontentement suscité par les politiques antérieures du néolibéralisme. Mais encore faut-il différencier à l’intérieur de ce « nouveau néolibéralisme ». Ainsi, au Chili, le président Pinera a eu recours à des méthodes musclées héritées du pinochetisme, mais il n’est pas parvenu à endiguer le mouvement initié le 18 octobre qui se poursuit encore aujourd’hui : le rapport de forces n’est pas du tout défavorable, en dépit de la violence de la répression et il y a fort à parier que la protestation se prolongera au-delà de la période des vacances pour reprendre en mars. La même remarque vaut pour l’Algérie, l’Irak ou le Liban : ce qui surprend heureusement, c’est la vitalité de l’aspiration à la démocratie qui porte ces mouvements et qui va jusqu’à réclamer un contrôle populaire sur le choix des gouvernants et leur action. Bien sûr, le danger d’un détournement populiste ou nationaliste existe, mais ce qui domine pour l’heure c’est cette exigence de contrôle qui est parfaitement saine.

Jean Marc Clery

Est autoritaire un pouvoir qui s’affirme comme seule source de la volonté politique, autrement dit qui impose sa politique contre la volonté et les intérêts de la plus grande partie de la population. Partant de là, la grille d’opposition « libéralisme vs autoritarisme » avec laquelle les media lisent les évolutions politiques actuelles au plan mondial, européen ou français, ne tient pas puisque précisément les libéraux sont aussi des autoritaires qui imposent par la contrainte des politiques dictées par les marchés. Il ne s’agit pas de dire que le « libéralisme autoritaire » se décline partout de la même manière et que rien ne distingue un Macron ou un Renzi d’un Salvini ou d’un Orban. Comme on ne saurait caractériser les dictatures uniquement par les politiques ultra-libérales qu’elles mènent. Seulement les concepts d’illibéralisme ou de populisme qui saturent aujourd’hui le champ médiatique, souvent à seule fin de marquer la frontière entre le « gouvernement des autres » et les nôtres supposément plus fréquentables, sont inopérants pour caractériser le « devenir autoritaire » desdits gouvernements « fréquentables ».

Les institutions démocratiques sont neutralisées ou marginalisées

Il y a quarante ans, Nicos Poulantzas théorisait le « devenir autoritaire » des États démocratiques qu’il expliquait par les mutations du capitalisme du dernier quart du 20ème siècle[3]. La « start-up nation » néo-libérale d’aujourd’hui qui dissout le social afin d’assujettir les individus au « gouvernement des marchés » diffère de l’étatisme technocratique et interventionniste des années 70 mais dans les deux cas on a affaire au développement d’un exécutif qui se soustrait à tout contrôle. Les institutions démocratiques ne sont certes ni empêchées ni suspendues comme dans une dictature, elles sont neutralisées ou marginalisées.

Poulantzas donnait comme exemple l’écart entre la puissance de feu administrative des cabinets ministériels et les capacités d’intervention des parlementaires. Aujourd’hui les « règles d’or » budgétaires et les « objectifs de dépenses » définis par Bercy bornent la décision des parlementaires et réduisent à la marge la négociation entre les « partenaires sociaux ». L’étatisation de la protection sociale que Macron veut réaliser est caractéristique de ce libéralisme autoritaire qui affaiblit la démocratie sociale en donnant tout pouvoir à l’État pour ouvrir un boulevard aux marchés.

Il y a deux autres traits très inquiétants du moment actuel : l’édification du policier et du militaire en modèle pour la jeunesse d’une part, et d’autre part l’aversion de plus en plus explicitement exprimée par les élites « libérales » à l’égard de la sanction électorale que le peuple peut leur infliger – une aversion qui s’est encore renforcée en réaction à la revendication montante du RIC et de la révocabilité des élus. Ces deux tendances font craindre que les dominants décident un jour d’aller plus loin sur la pente autoritaire.

Alain Bertho

Dans les pays industriels au XX°, la démocratie parlementaire a fonctionné comme une mise en débat des conditions du « partage des gains de productivité ». C’est ce qui a assuré sa crédibilité populaire sur la durée, et qui a donné sens aux débats politiques et électoraux, au clivage droite/gauche. Elle a pacifié le conflit de classe, l’a inscrit dans un agenda et une temporalité longue. Tous les gouvernements, quels qu’ils soient, étaient mis en demeure de rendre des comptes à leur peuple au nom du bien commun et assuraient ainsi la légitimité du système. Fin mai 1968, en dissolvant l’Assemblée nationale, Le Général de Gaulle peut mettre fin à la crise et hâter la résolution sociale de la grève la plus importante jamais connue. La crise grecque de 2015, si bien racontée par Costa Gavras, a montré qu’aujourd’hui, les gouvernements ne peuvent plus rendre de comptes à leurs peuples mais d’abord aux marchés financiers et aux banques. La trahison des gauches n’est pas un choix idéologique mais une démission morale au nom du moindre mal. Combien, comme Tsipras, ont pensé qu’il était plus important d’être au pouvoir pour limiter les dégâts qu’auprès des gens qui souffrent et parfois résistent. Mais au bout du compte, comme le dit si bien Vincent Lindon dans Les Echos le 1 décembre: « Les privatisations au profit de quelques-uns, qui ont déjà tout, les privations pour tous les autres, qui n’ont déjà rien. A ce diptyque se résume l’action des gouvernements qui se sont succédé depuis trois ou quatre décennies, toutes couleurs partisanes confondues. Et toute honte bue. »

la dérive autoritaire des gouvernements n’est pas l’apanage des extrêmes droites

La démocratie parlementaire y a perdu toute sa légitimité. Dans la suite des Gilets jeunes tous les soulèvements de cette année, du Chili à l’Irak, du Liban à l’Algérie, du Soudan à l’Équateur ou la Bolivie ont dénoncé cette corruption morale et matériel des pouvoirs. Certes, le désespoir peut aussi conduire à des votes extrêmes et favoriser toutes les démagogies. C’est la dérive du Blairisme qui a conduit au Brexit, la corruption et les abandons du PT qui ont produit Bolsonaro, le rejet de Clinton qui a produit Trump, le rejet de Macron qui produira peut-être Le Pen. Mais n’oublions surtout pas que la dérive autoritaire des gouvernements, la logique de la violence répressive, les lois liberticides, la persécution de boucs émissaires (immigrés ou islam), n’est pas l’apanage des extrêmes droites. « L’ illibéralisme » peut être aussi bien macronien que hongrois, brésilien ou polonais car la violence institutionnelle et la seule réponse des États délégitimés aux peuples en colère.

Sur le plan politique la démocratie est mise à mal. Les citoyens n’auraient plus le choix qu’entre Le Pen et Macron ou Le Pen et Chirac en 2002 ; Comment expliquez-vous le fait que la gauche n’ait pas eu les armes idéologiques pour contrecarrer l’offensive néolibérale alors qu’aujourd’hui des millions de personnes pensent qu’il faut réinventer un nouveau modèle démocratique dans la société, dans les entreprises. Il faut que le peuple prenne le pouvoir … oui mais comment ? Virer les actionnaires, ? des mandats d’élus révocables ? etc… des RIC ?

Alain Bertho.

La crise de la démocratie représentative est un drame qui a rebrutalisé les rapports sociaux et politiques. Mais on ne fera pas face à ce drame durable par des incantations moralisatrices. La gauche institutionnelle issue du mouvement ouvrier est hélas au cœur de ce cyclone dévastateur. Elle n’a pas prise sur lui. Nous entrons dans une période troublée. Les peuples, considèrent que tous les pouvoirs sont corrompus même s’ils exigent des Etats qu’il soient à la hauteur du bien commun y compris, voire d’abord, écologique.

L’exigence est trop grande et le temps de la planète est compté. Nous ne ferons pas l’économie d’affrontements comme celui que nous connaissons en ce moment, que nous avons connu avec les Gilets jaunes ou qui se sont déroulés cette année dans une vingtaine de pays dans le monde. Ces affrontements ne trouveront pas de voie de pacification rapide et électorale. Ils ne conduiront pas non plus à des révolutions soudaines car nulle part il n’existe aujourd’hui de force politique en capacité de les penser et de les conduire. Tout se passe comme si la seule issue véritable était celle d’une « démocratie insurgeante » selon l’expression de Miguel Abensour[4], c’est-à-dire de la constitution d’une puissance populaire face aux États, forte de son intelligence du commun, construite sur les places et les ronds-points, et résiliente face à une répression qui est devenue le seul argument des puissants.

Jean Marc Cléry

La situation actuelle a en effet de quoi susciter l’angoisse, à l’intérieur comme à l’extérieur, au plan climatique, écologique ou géopolitique. En même temps, le retour de la combativité sociale et la prise de conscience par la jeunesse de la globalité des problèmes et surtout de la responsabilité du capitalisme donnent de bonnes raisons d’espérer. Mais encore faut-il que cette conscience qui trouve aujourd’hui des voies originales pour s’exprimer trouve aussi le moyen de produire des alternatives politiques.  Il y a urgence, pas seulement parce que les menaces, elles, n’attendent pas, mais aussi parce qu’on sent monter dans la partie peut-être la plus consciente de la jeunesse l’idée de tourner le dos sans plus attendre à ce triste monde capitaliste pour expérimenter localement des micro-sociétés alternatives – ce que Lordon appelle en référence à Rousseau les « rêveries de l’âge des cabanes ». Si ces tentatives sont riches d’expériences et surtout si elles démontrent par les actes qu’on peut rompre avec l’ordre actuel, cela ne fait pas encore une proposition d’alternative globale et désirable pour le plus grand nombre. Mais admettons que de ce côté là beaucoup reste à faire.

Sylvie Larue

Depuis Mitterrand, aucune majorité n’a réussi à se faire ré-élire, c’est dire l’insatisfaction qu’elles ont produite à chaque fois, en particulier les gouvernements socialistes et leurs alliés, dont l’action a été sanctionnée deux fois par un second tour droite/extrême droite.

Il faut tirer tous les enseignements de ces expériences, y compris celle de Syriza en Grèce. Reprendre le pouvoir c’est considérer dans un double mouvement que nous sommes, chacun.ne la solution, et qu’il ne s’agit plus de déléguer à d’autres la construction de l’alternative politique et que nous devons inscrire notre action dans une visée post-capitaliste : autogestion des entreprises et des services publics, nationalisation des banques, gestion de la sécurité sociale et de l’assurance chômage par les salariés, co-construction citoyenne des décisions politiques à toutes les échelles y compris mondiale, échanges commerciaux basés sur la coopération et la lutte contre le réchauffement climatique…

Le dire c’est bien, le faire c’est mieux dirait l’autre… Si le mouvement contre la réforme des retraites commençait à débattre d’un autre système universel dans le prolongement de celui mis en place en 45 et de la nécessité de sortir des logiques de concurrence et de marchandisation à tout va, il se donnerait des atouts pour gagner. Si dans leur grande majorité, les acteurs-rices de ce mouvement cherchent à déléguer  à des forces politiques qui au mieux soutiennent le mouvement, au pire se considèrent porte-parole du mouvement dans l’hémicycle de l’Assemblée nationale, et garante de l’intérêt général, on ne s’en sortira pas. Il ne s’agit pas se déclarer ingouvernables, mais de devenir notre propre gouvernement, et que les forces politiques, syndicales ou associatives susceptibles de participer à ce processus acceptent d’en être sans en revendiquer le leadership.

Pierre Dardot

Le verrouillage opéré par le système néolibéral impose en effet le choix entre « progressistes » et « populistes » comme la seule alternative en matière électorale. En réalité ces deux camps, au-delà de leurs divergences, s’accordent fondamentalement pour maintenir le système néolibéral par des moyens autoritaires. La gauche porte une lourde responsabilité dans cet état de choses car elle a elle-même contribué depuis des années à enfermer les citoyens dans ce piège en donnant de la crédibilité à cette alternative : le PS en se ralliant aux progressistes et l’état-major de la FI en se ralliant au camp populiste. D’une manière générale, c’est le culte de l’Etat dont la gauche ne s’est jamais départie qui fait obstacle à une véritable clarification. Pour ouvrir une alternative digne de ce nom, il faut remettre en cause le sacro-saint principe de la souveraineté de l’Etat au nom de la démocratie. Par démocratie il faut entendre ici, non pas une référence rhétorique à la « souveraineté du peuple », mais bien des pratiques de contrôle des gouvernants qui relèvent de la souveraineté populaire. A cet égard, il faut distinguer entre « représentants » et « délégués », conformément à une ancienne distinction réactivée par Castoriadis : les représentants, comme leur nom l’indique, prennent la place de ceux qu’ils représentent, ils parlent et agissent à la place des représentés, au bénéfice d’une oligarchie. C’est donc tout le système institutionnel de la dite démocratie représentative qu’il faut contester directement et frontalement, et c’est là le premier point. Mais en France aujourd’hui, cela signifie qu’il faut contester la Constitution de la Ve République en bloc, notamment l’élection du Président au suffrage universel. Il n’y a pas de demi-mesure. De ce point de vue, la proposition du RIC demeure insuffisamment précise, en dépit de son intérêt politique qui consiste à retirer le monopole de l’initiative aux représentants. Car si le référendum est constituant, ce qu’il doit être, il est foncièrement incompatible avec l’esprit et la lettre de la Constitution actuelle. Faute d’une remise en cause de cette dernière, la mise en œuvre du RIC se heurterait aux prérogatives réservées au pouvoir législatif. L’essentiel, c’est que la démocratie soit délibérative et conflictuelle. Car seul le temps donné à la délibération permet la participation du plus grand nombre.

En virant les actionnaires, il s’agirait de donner le pouvoir de décision et de contrôle aux usagers et aux salariés.

Le second point, c’est qu’une véritable alternative doit remettre en cause la concentration du pouvoir dans les entreprises, et pas simplement la concentration du pouvoir dans l’Etat. Sous cet angle, l’exigence de « virer les actionnaires » participe également de la lutte pour la démocratie : en effet, dans le système actuel, la valeur de l’entreprise est déterminée par les anticipations de dividendes futurs données par le marché, et non par la valeur comptable (ce que l’entreprise possède moins ce qu’elle doit). C’est ce qui explique que l’actionnaire puisse perdre de l’argent alors que l’entreprise en gagne ! En virant les actionnaires, il s’agirait de donner le pouvoir de décision et de contrôle aux usagers et aux salariés. C’est un élément clé de l’alternative à construire, qui ne doit pas dissocier pouvoir politique et pouvoir économique dans la critique du néolibéralisme.


[1]  La Société ingouvernable, Une généalogie du libéralisme autoritaire, La Fabrique, 2018.

[2]  Entretien dans l’Humanité, Jeudi, 24 Octobre, 2019

[3]  Nicos Poulantzas, L’État, le pouvoir, le socialisme, PUF, 1978

[4]  Miguel Abensour, La Démocratie contre l’État. Marx et le moment machiavélien, Éditions du Félin, 2012

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