
CULTURE, CREATION, SPECTACLE VIVANT : LA SOCIETE AU BORD DU VIDE ?
La culture est indispensable pour faire société, parce que c’est ce qui, sous toutes ses formes, participe de la constitution d’un récit partagé, d’un regard commun. Qui n’empêche -bien au contraire !- ni œillère, ni clin d’œil, ni d’y regarder de plus prés. Et c’est bien ce que les classes dominantes et le capitalisme combattent, aujourd’hui avec acharnement. En cette année des 80 ans du Festival d’Avignon, l’attaque est massive et d’ampleur. La création est dans le viseur comme l’est tout ce qui fait libertés. Les ripostes s’organisent. Mais y compris pour le budget 2027 il va falloir mettre la gomme et viser large .
Patrick Vassallo
Tout l’été sur Cerises, le feuilleton “Avignon” de Jean-Luc Ros
Mesdames, Messieurs, Amis du théâtre, Artistes, Techniciens, Artisans de l’ombre et de la lumière, Citoyennes et citoyens,
Avant que ne s’élève la première parole de ce Festival, avant que le silence lui-même ne devienne un acteur parmi nous, je voudrais vous demander une chose.
Écoutez. N’écoutez pas ma voix. Écoutez ces pierres.
Depuis plus de sept siècles, elles demeurent debout. Elles ont vu les fastes des papes, la poussière des armées, les processions des croyants, les colères des peuples, les révolutions, les espérances, les guerres, les libérations. Elles ont entendu les cloches annoncer les joies comme les deuils. Elles savent ce que peu d’entre nous savent encore : les puissances passent, les civilisations hésitent, les empires s’effondrent, mais les œuvres demeurent lorsque des femmes et des hommes décident de ne pas abandonner leur part d’humanité.
Il y a près de quatre-vingts ans, un homme franchit cette cour sans escorte, sans triomphe, sans autre ambition que celle de rendre le théâtre au peuple.
Il ne venait pas conquérir un monument. Il venait rendre une promesse.
Cette promesse n’appartenait ni aux artistes seuls, ni aux pouvoirs publics, ni aux critiques, ni aux institutions.
Elle appartenait à chacune et chacun.
Elle disait simplement qu’une nation qui renonce à partager la beauté renonce, sans toujours le savoir, à partager la liberté.
Depuis ce jour, combien de voix se sont élevées sous ce ciel de Provence ?
Combien de tragédies ont fait battre nos cœurs au rythme des Grecs ?
Combien de rires de Molière ont traversé ces murailles comme une revanche contre toutes les formes d’arrogance ?
Combien de silences ont été plus éloquents que les plus longs discours ?
Ici, chaque été, les mots ont tenté de faire ce que les armes n’ont jamais réussi à accomplir : rapprocher les êtres humains.
Car le théâtre n’a jamais été seulement un divertissement. Il est une école de regard. Il est une école de doute. Il est une école de fraternité.
On entre dans un théâtre comme on entre dans une place publique. On y vient pour écouter des inconnus parler de nous-mêmes.
On y découvre que nos douleurs portent d’autres noms, que nos joies trouvent d’autres visages, que nos certitudes sont moins solides que nous le croyions, et que notre destin est toujours plus vaste que notre solitude.
Voilà pourquoi ceux qui redoutent les peuples éclairés se méfient toujours des artistes. Ils savent qu’un livre ouvre davantage de portes qu’un verrou. Ils savent qu’un poème peut désarmer une haine.
Ils savent qu’un acteur, seul sur une scène nue, possède parfois davantage de puissance qu’un palais rempli de certitudes.
Pourtant, nous voici rassemblés dans un temps étrange. Jamais nos sociétés n’ont produit autant de richesses. Jamais elles n’ont disposé d’autant de connaissances. Jamais elles n’ont été capables de communiquer aussi vite. Et jamais peut-être elles n’ont paru aussi fragiles devant ce qui ne s’achète pas.
Nous savons calculer le coût d’un spectacle. Nous savons mesurer le rendement d’un investissement. Nous savons dresser des bilans, des ratios, des projections. Mais qui sait encore mesurer la valeur d’un enfant qui découvre, un soir d’été, qu’un texte écrit il y a quatre siècles parle exactement de sa propre vie ?
Qui saura inscrire dans une comptabilité la lumière qui naît lorsqu’un inconnu sort d’un théâtre moins certain de lui-même, mais davantage ouvert aux autres ?
Quelle colonne budgétaire accueillera le courage retrouvé d’une femme après avoir entendu les mots d’Antigone ?
Quelle ligne de crédit expliquera qu’un adolescent décide d’écrire, de peindre, de jouer, simplement parce qu’un soir il a compris que la beauté pouvait aussi lui appartenir ?
Depuis plusieurs années, des scènes ferment. Des compagnies renoncent. Des festivals s’interrogent sur leur avenir. Des bibliothèques réduisent leurs horaires. Des conservatoires différencient leurs ambitions selon les moyens disponibles. Des artistes consacrent davantage de temps à chercher des financements qu’à inventer des œuvres.
Les chiffres existent. Ils sont réels. Ils racontent une tension budgétaire qui touche l’État, les collectivités territoriales, les institutions culturelles et l’ensemble du spectacle vivant.
Mais ce soir, je ne voudrais pas parler seulement des chiffres. Car une civilisation ne disparaît jamais d’abord dans ses comptes. Elle disparaît lorsqu’elle cesse de croire que certaines choses n’ont pas de prix.
Nous vivons un moment où l’on demande à la culture de démontrer son utilité comme si la beauté devait désormais produire un bilan comptable avant d’avoir le droit d’exister.
On lui demande d’être rentable. Rapide. Visible. Quantifiable. Comme si le temps long de la création était devenu un luxe. Comme si la poésie devait présenter ses justificatifs. Comme si la pensée devait désormais solliciter une autorisation préalable pour continuer à déranger.
Je refuse cette résignation.
Parce qu’elle est plus dangereuse qu’une crise financière.
Une société qui réduit progressivement l’espace de la création ne réalise pas une économie. Elle organise lentement son propre appauvrissement intérieur.
Car lorsque les théâtres se taisent, ce ne sont pas seulement les artistes qui perdent leur voix. C’est tout un peuple qui risque d’oublier la sienne.
Voilà pourquoi nous sommes ici.
Non pour célébrer un événement mondain. Non pour inaugurer une saison culturelle.
Nous sommes ici pour accomplir un acte profondément démocratique. Nous sommes ici pour rappeler qu’une République ne se réduit pas à ses institutions.
Elle vit aussi dans les livres que l’on ouvre. Dans les chansons que l’on transmet. Dans les tableaux qui déplacent notre regard. Dans les scènes où l’on ose dire ce que les puissants préfèrent parfois ne pas entendre.
Et tant que cette cour accueillera des femmes et des hommes décidés à raconter le monde plutôt qu’à le subir, alors les pierres d’Avignon continueront de parler. Elles parleront plus fort que le vacarme des peurs.
Plus fort que les renoncements. Plus fort que les calculs.
Parce que leur langue est celle que toutes les civilisations finissent par reconnaître. La langue de l’esprit. La langue de la liberté. La langue de l’humanité.
Jean-Luc

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