“Je” est un corps qui parle. Les récits ont désormais intégré la pensée du réel dans notre société : autofiction, biographie, analyse politique et systémique des parcours individuels, libération de la parole, pratiques d’éducation populaire. On ne peut plus penser et décrire le réel sans s’y référer. Ils s’inscrivent également dans toutes les démarches militantes et politiques pour faire émerger des luttes collectives et/ou venir étayer des combats en cours. Ces témoignages racontent le monde pour mieux en penser tous les autres possibles. Ils incarnent les systèmes de domination pour mieux les rendre visibles et se donner, collectivement, les moyens de les combattre. Ces “Je” nous ramènent dans un présent où les corps sont en mouvement. “Je” est un corps qui parle mais qui entend être écouté.
Mais qui parle vraiment quand on dit “Je”? Qui entend ces “Je”? De quels “Nous” sont-ils le nom?
“Je” est un corps qui prend la parole pour essayer de s’émanciper d’un rapport social conscientisé ou non : dire les violences subies du fait de sa classe, son genre, sa race, son état de santé, son orientation sexuelle, sa religion, son âge est un acte qui s’inscrit dans une volonté de sortir de la solitude, de la peur, du déni, du silence imposé, de l’impuissance, de la colère qui ronge, du doute qui abîme. Une volonté de faire corps avec l’autre, qu’il soit même ou pas. Et de déposer au “Nous” une partie de cette histoire pour qu’elle devienne collective, puissante et transformatrice, dans l’idéal.
“Je” est un corps qui dit “Et toi?”, qui te propose de t’interroger sur ce que cette histoire provoque chez toi, sur ce qu’elle vient déranger, éveiller, rendre conscient, que cela soit confortable ou pas, que tu le choisisses ou pas. “Je” est aussi toi, en miroir ou en creux. “Je”, dès qu’il se raconte au monde, devient un objet social à traiter. Et ce, quelque soit le périmètre social en question. Ne pas le faire est une violence qui finira par être collective.
“Je” est un corps qui interroge la construction possible d’un “Nous”. Une constrution qui demande un temps long, sécure et fragile. Un “Nous” qui pourrait être le lieu d’une compréhension politique puissante, d’un apprentissage collectif permanent, d’un travail social qui tisserait, par les savoirs croisés, une écoute et un lien avec d’autres “Nous” qui se construisent ailleurs, autrement mais avec lesquels nous pouvons être en alliance politique.
“Je” est souvent invisible et/ou invisibilisé, seul.e ou se croyant comme tel.le. “Nous”, qui se revendique ainsi est souvent un système clos, non poreux à ses propres “Je”, qui ne peut remettre en question son fonctionnement sans s’écrouler. Alors quand “Je” parle, “Nous” n’écoute pas. “Nous” a peur de ce qui est nommé par ces “Je” car sans leur silence, son récit ne tient plus. Son existence ne tient plus, son objet est vain. Alors “Nous” écoute mal ou fait semblant d’écouter, “Nous” se réapproprie leurs paroles, les transforme pour les tordre en un récit qui convient au maintien du sien, aussi fragile soit-il pourtant déjà. “Nous” n’est pas, n’est plus adapté à “Je” et le rend responsable de leur échec colletif : c’est la faute des gens apparemment.
Alors “Je” se tait. Et “Nous” pensant qu’il a entendu se réjouit de cet échange. Puis “Je” finit par se trouver d’autres espaces, d’autre modalités d’actions, d’autres allié.es et crée un “Nous” avec une matrice différente, parce que les mouvements sociaux sont plus résilients que les vieilles institutions militantes, et c’est tant mieux !
Corinne Lepage



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