Nous reprenons, ici, avec la permission de l’auteur, un article de la publication Paratge. Merci Laurent.
L’intervention d’Anne Bouvier aux molières a été partagée des milliers de fois sur internet. Elle a ravi notre milieu. Comme un bonbon sur nos bobos…
mai 08, 2026
Alors que la traditionnelle prise de parole de la CGT Spectacle a été repoussée, l’intervention d’Anne Bouvier, actrice et metteuse en scène, lors de la cérémonie des Molières a été saluée par des applaudissements nourris et partagée des milliers de fois sur internet. Elle a ravi notre milieu car elle dit en quelques mots : les artistes sont pauvres, la vie culturelle crée de la richesse économique et des emplois, et elle est essentielle à nos vies… (Évidemment je résume à grands traits.)
Comme un bonbon sur nos bobos…
Passé le goût sucré, elle me pose plus de questions qu’elle n’ouvre de possibles.
Oui, la culture c’est important, oui elle crée de la richesse, oui cette richesse se crée sur le dos de salariés pauvres…
Un peu comme toutes les autres productions de la société finalement…
On pourrait dire pareil pour ceux et celles qui font des applis pour nos téléphones, fabriquent des maisons ou des parasols… Essentiels mais fruit de l’exploitation…
Le capitalisme quoi…
Mais Anne Bouvier parlait d’autre chose… Elle parlait du fait que “l’image” que donne la culture dans la société est l’image de “nantis coupés du monde”… Alors que les travailleurs de la culture sont pauvres…
Quand on parle des usines ou même de grands services publics, on ne se dit pas que le patron, le directeur et l’ouvrier ou le salarié font partis de la même classe… On voit bien qu’il y a des intérêts un brin contradictoires…
Dans le secteur culturel, on défend la Culture, sa grande famille et on paie tous pour l’image que donne de nous une petite minorité que les gens idientifient à “la culture”…
Le grand malentendu est celui de croire qu’il y aurait “Une” culture, qu’on pourrait mettre tout ça dans un grand sac, les éclairagistes et les directeurs de société de production, les auteurices et les webdesigners, les éditeur·rices et les comédien·ne·s, les profs d’école de musiques et Marion Cotillard… Tout ça dans un grand sac, les spectacles dans les villages et les show télévisés, les bals trad’ et les séries policières, les artistes plasticien·ne·s et les musicien·ne·s pour fête votive…
Le “secteur” culturel est un secteur économique dans lequel les logiques capitaliste s’appliquent avec plus ou moins de brutalité. Certains sont propriétaires des moyens de productions et d’autres pas… Parfois, il y a des outils de régulations qui atténuent cette réalité mais souvent c’est largement aussi compétitif que le reste de la société… Même méthode de management, même paupérisation, même patriarcat et même racisme qu’ailleurs…
Le secteur culturel n’est pas “qu’un” secteur économique. Et c’est là où ça se complique… Quand les représentations s’en mêlent, tout s’emmêle… Une partie de la droite et de l’extrême droite ont réussi à associer “élite” et culture, domination de classe et artiste. Anne Bouvier sent bien que c’est un piège mais sa manière d’y répondre, très classique finalement, ne permet pas vraiment d’inverser la tendance.
Car si, évidemment, on est content de savoir que notre “secteur” rapporte, comme on serait content de la relance de l’industrie de la chaussure française… Il faudra un peu plus d’éléments pour donner le désir de défendre les subventions publiques et les humains qui y sont liés… Les “valeurs” ça ne se mange pas… C’est vague et un brin descendant. Il faudrait défendre la culture parce que c’est “essentiel” ok… Parce que c’est “important” ok… Mais que veulent dire ces mots ?

Assumer le fait que nos vies culturelles sont multiples obligerait nos portes-voix à parler de toutes les cultures, de toutes les actions… Même celles qui ne sont pas dans l’espace de leurs représentations.
Être touché par une chanson de variété au soir d’une rupture, trouver un polar dans la médiathèque du coin, découvrir une série en streaming ou apprendre une danse avec ses ami·e·s… Être emporté par une histoire, révolté une injustice, bouleversé par un spectacle… Chanter avec ses voisins ou apprendre une langue nouvelle… Nos vies sont culturelles… Le malentendu est de penser que “la” culture serait extérieure à nous. Décidée par un marché ou l’État. Par les wokes qui souhaiteraient nous endoctriner, ou les fachos nous faire avaler leur roman national…
Contre tous ceux qui souhaitent dominer nos représentations et asservir nos pensées, la défense de nos libertés d’expression et de création dépasse et englobe la défense d’un secteur ou d’une profession. Elle a à voir avec la sauvegarde de notre part d’humanité, de ce qui nous relie, nous permet d’être libre et aussi, accessoirement, de vivre ensemble.
S’il y a une “bataille culturelle”, ce n’ est pas celle qui devrait imposer un récit face à un autre, mais celle qui fait de la défense de nos “humanités” un enjeu de civilisation partagée, un combat politique (donc populaire) pour défendre un droit, pour tous, à la création et à l’imagination, à la fête et à l’intelligence…


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