Horizons d'émancipations.

Une série de dossiers. pour mieux (se) comprendre.

Cette question s’est-elle toujours posée de la même façon ou atteint-elle aujourd’hui un point névralgique ?

Une question qui n’est pas nouvelle

Christian Mahieux
Je pense que l’histoire du passage du Je au Nous n’est pas nouvelle. Il y a 40, 50 ans, cette question était déjà posée, notamment dans les rapports au travail dans un certain nombre de secteurs.  Je pense à la SNCF, mais c’est dans tous types d’entreprises de ce genre. Et aujourd’hui, nous assistons à un phénomène, peut-être inverse : avant il y avait un Je dans le processus de travail qui construisait du Nous. C’est remis en cause par l’organisation même du travail.
Le Je et le Nous, historiquement, c’est quelque chose qui est très porté par la culture libertaire. La mise en avant du Je pour construire le Nous. Je fais, là aussi, probablement, à la hache ; mais contrairement (et je mets des guillemets) à la culture qu’on va dire « collectiviste ».

Célia Musac
Un texte de Kant me revient, c’est « Qu’est-ce que les lumières » ? qui parle du fait d’être sous tutelle et de devenir autonome. Ce n’est pas la même époque qu’aujourd’hui mais je trouve qu’aujourd’hui on peut faire un lien quand même avec le fait que penser par soi-même, c’est toujours un risque, c’est toujours un travail, c’est toujours quelque chose, c’est une aventure et c’est quelque chose qu’on fait de façon pas toujours très confortable.

Makan Rafatdjou
Ce dont souffre le mouvement ouvrier, c’est que pour la Révolution sociale, des États, des organisations ont dit : nous avons le monopole de la visée, le monopole de la bonne formulation de la visée, le monopole de la stratégie etc.

Cela a pu fonctionner à un moment donné, parce que ça donnait de la force mais dans le temps ça a asséché la diversité. Les mouvements féministes, écologistes, décoloniaux ou autres sont riches à travers et par-delà la diversité des positions qui s’y déploient,  comme si la visée commune qui n’est pas formulée à l’avance, mais se s’élabore au fur et à mesure de la pratique même de ces mouvements et de leurs pensées

Ludivine Bantigny
Je suis d’accord avec ce qu’a dit Christian, en disant que c’est un problème qui n’est pas nouveau et qu’il ne faut pas s’inventer une supposée nouveauté, parce que ça fait très longtemps que le Je et le Nous, l’articulation entre les deux travaillent les mouvements émancipateurs.
Je vais essayer de vous donner des exemples. Le but, n’est pas de faire de l’histoire pour le plaisir d’en faire, mais de poser quelques enjeux qui vont dans le sens de notre discussion collective et y compris en évoquant des femmes qui sont trop souvent oubliées
Ce qui était vraiment très intéressant, à partir des années 70 c’est l’idée de groupes de parole, l’idée de groupes d’expression. Que fait-on des affects, que fait-on de l’intime quand on est militant et l’idée a été vraiment de réfléchir au fait que le privé pouvait être aussi politique. On l’a dit beaucoup dans les années 70, mais ce qui s’est passé dans les années 80 et que Christophe Dejours a bien démontré en tant que psychiatre, en regardant la souffrance au travail, c’est qu’il y a eu une individualisation des relations de travail, une sorte de mise en concurrence généralisée qui a accentué la souffrance au travail, qui a fait naître des souffrances psychiques liées à la mise en compétition des uns avec les autres, en disant que c’était le Je qu’il fallait mettre en avant.

Mais une question qui se pose différemment suivant les périodes historiques

Pierre Zarka
La question du JE et du Nous se serait toujours posée ? Sauf que la notion d’efficacité n’est pas la même suivant les époques historiques. La révolution industrielle a formaté les mentalités et les comportements : pour être efficace, il fallait se fondre dans le Nous. C’est le film de Chaplin Les temps modernes. Mais ce n’est pas qu’une caricature. Parce que le principe fondamental du travail dans l’industrie était de faire comme les autres. Et le mouvement ouvrier s’est profondément ancré dans cette réalité pour aborder les questions sociales et politiques de manière globalisante.
Aujourd’hui c’est ce qui a changé. Si vous avez un entretien d’embauche, on vous demande de ne pas faire comme les autres, on demande quelles initiatives vous êtes capables de prendre.
Jusque dans les années 60 en gros, le modèle révolutionnaire, était de se fondre dans la masse et progressivement l’individuation s’est affirmée et on a commencé à attendre de la société qu’elle prenne en compte les différents JE. Ce que portent très clairement les mouvements féministes ou issus des migrants. C’est à partir de l’intime ressentis par les JE c’est-à-dire de la volonté de faire reconnaître sa personnalité qu’ils se sont formés en Nous et en ce qui concerne les femmes de manière plutôt efficace.
Et quand vous regardez aujourd’hui la manière dont est faite la politique traditionnelle, on est encore dans le vingtième siècle. Les JE n’y sont pas.  Je rejoins ce que disait Christian sur la culture libertaire. Ce qui pouvait paraître marginal il y a 40 ans devient le cœur de la crise du système représentatif.
Pourquoi tant de gens s’abstiennent aux élections ? Pas par passivité, ils le disent eux-mêmes parce qu’ils en ont marre qu’on les prenne pour des cons, et que leur Je n’existe pas. Tout ce qu’on leur demande c’est de suivre ceux qui pensent à leur place.
Quand on discute avec des personnes issues des milieux populaires, il y a une chose qui les caractérise : « On a l’habitude de faire par nous-mêmes. ». Or tout le discours politique tend à dire ne faites pas par vous-même, Suivez-nous. Alors ils ont le sentiment que la politique est réservée aux « intellos » et que ce sont eux qui ont tout foiré depuis des décennies.

Josiane Zarka
Les difficultés du passage du « Je » au « Nous » émancipateur ont toujours existé. Mais leur nature est différente selon les périodes historiques. 
Aujourd’hui, une des raisons des difficultés tient à ce que les organisations de gauche, politiques, syndicales ou associatives fonctionnent encore sur un modèle étatique de changement par le haut qui ne tient pas compte des situations et des paroles individuelles.
Ce fonctionnement ne correspond plus aux processus de politisation des nouvelles générations pour qui les « Nous » ne peuvent se construire qu’à partir des individualités, des expériences et de désirs personnels. C’est notamment le cas des luttes féministes.
D’autre part le mode délégataire tend à produire des élites issues de la petite bourgeoisie qui élaborent des politiques à leur image, parfois éloignées des manières d’être et de penser des catégories populaires.
Selon B Coquard[1], ce qui caractérise ces catégories c’est la fierté d’être capable de « travailler dur », de « s’en sortir par soi-même », de ne pas devenir des « assistés ».  Les discours de la gauche parfois misérabilistes sur une « France périphérique abandonnée » qu’il faudrait « aider » sont rejetés. Le RN les valorise en leur disant qu’ils ne sont pas des assistés.
Leur rejet « de classe » du discours écologiste mainstream est significatif. Le premier acte des Gilets Jaunes a été de rejeter la taxe carbone : l’augmentation du prix des carburants devait inciter les Français à « décarboner » leurs moyens de transport. La plupart n’ayant pas les moyens d’acheter une voiture électrique et les transports en commun étant inexistants, la mesure a été perçue comme inégalitaire et punitive.

[1] Benoît Coquard, Sociologue spécialiste des classes populaires et des mondes ruraux.

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