A propos de Barcelone
David Hamou fait part de son expérience : « celle d’une «observation participante», puisque je faisais partie des mouvements sociaux à Barcelone et que j’ai suivi tout le processus de «Barcelone en commun» sujet de ma thèse et du livre que je viens de publier. Expérience riche et inaugurale, avec ses portées et limites. Limites : elle n’a pas permis de changer l’institution. Ce n’était pas son objectif qui était plutôt s’emparer avec des citoyens issus des mouvements sociaux pour en changer les pratiques, y mettre de la transparence et rendre compte systématiquement des actions municipales, bref une autre manière de gouverner, à l’instar du slogan zapatiste «gouverner en obéissant» ».
Makan Rafatdjou interroge : « Quid du rapport de cette expérience en particulier avec l’indépendantisme catalan? Le rapport aux autres échelles n’apparait même pas dans le «Guide du municipalisme, Pour une ville citoyenne, apaisée, ouverte» de Barcelone en comù, Ada Colau, Debbie Bookchin et 50 organisations municipalistes de 19 pays? »
Pour David Hamou, « Le passé fédéraliste en Espagne, et en Catalogne particulièrement, a été propice à la résurgence du municipalisme, mais l’expérience barcelonaise est apparue en conflit avec l’autonomie régionale, en réalité une volonté indépendantiste transcourant qui en plus visait l’instauration d’un nouvel État-nation à cette échelle. Ça lui a fait perdre pas mal de voix ».
Mouvements sociaux : dedans/dehors ?
David Hamou répond que : « La grande portée de Barcelone est qu’elle a permis une déprofessionnalisation certaine de la politique en y impliquant des militants des mouvements sociaux, et en mettant en œuvre bon nombre de leurs revendications, par exemple sur le logement, la lutte contre la spéculation et les locations meublées, la spéculation et la gentrification, la muséification de la ville et la massification du tourisme au détriment de la vie quotidienne, l’aménagement des espaces publics en fonction des usages concrets des habitants et en concertation avec eux, la municipalisation de certains services comme celui de l’eau… Autant d’avancées significatives pour les barcelonais alors même qu’auparavant la municipalité était imperméable aux revendications. Casser ce plafond de verre des luttes est peut-être une grande différence avec la France où ces dernières années les mouvements sociaux ont eu peu d’impacts au niveau institutionnel. »
Pour Josiane Zarka, « L’expérience de Barcelone montre que la municipalité peut bouger sous l’effet du rapport de force avec des mouvements sociaux. Mais ces derniers ne sont pas toujours pérennes, contrairement à l’institution et les acquis se fragilisent ou sont remis en cause.
A Commercy, après des mois de luttes, les GJ créent une Assemblée citoyenne qui se veut décisionnelle et ouverte à la population. En 2020, ils présentent une liste aux élections municipales avec comme seul « programme » de donner le pouvoir de décision à l’assemblée citoyenne ; les élus devenant « exécutants » des décisions de l’assemblée. Échec pour plusieurs raisons. Mais principalement à cause des conséquences de la délégation de pouvoir : La majorité de la population, tenue éloignée de l’exercice de la politique, est plus préoccupée par les questions de voierie et de pouvoir d’achat que par celle de démocratie. Les militants sont captés vers l’institution, décapitant l’assemblée citoyenne. Enfin, tout le monde se met à attendre ce qui se passe là-haut. »
David Hamou relève qu’ « A Barcelone il y avait ce fétichisme du local, de la municipalité comme étant nécessairement LE lieu de la démocratie. Si les municipalités sont un lieu de proximité, elles sont aussi des institutions fortement étatiques. Il ne suffit pas de les prendre d’assaut pour faire la révolution depuis l’intérieur. Finalement, il y a eu beaucoup d’avancées à la fois sur le contenu des politiques et sur les avancées démocratiques, mais ils ont rencontré beaucoup de limites, et notamment liés à ce caractère très hiérarchique et inerte de la machine d’État. Il ne suffit pas pour le mouvement de prendre la machinerie toute faite de l’état, la mettre à ses services ; comme Il ne suffit pas de mettre la main sur la machine de la municipalité et de la faire fonctionner dans un autre sens, parce que la machine de la municipalité en tant que machine étatique, elle a une matérialité propre en matière d’action et de hiérarchie. »
Alain Lacombe ajoute qu’ « A propos de l’expérience de Barcelone, on a parlé de lien avec les mouvements sociaux ; dans une commune, il y a des mouvements sociaux, spontanés ou associatifs, et beaucoup de possibilités et même de nécessité d’organiser des espaces ouverts de réflexion : avec les jeunes les anciens, des partenaires etc. La commune est un espace vivant. Et tout cela doit se fédérer au niveau local mais aussi avec d’autres communes, d’autres territoires d’autres lieux de vie en créant des synergies.».
« Difficile de généraliser et comparer des expériences spécifiques, indique Makan. On subvertit toujours un déjà-là avec ses limites : un cadre juridique actuel à l’échelle nationale (cadre législatif, droit des élections, droit civil, droit de l’urbanisme…) impossible à subvertir uniquement localement. Mais ce n’est pas tout ou rien. Une charte issue de volontés populaires peut permettre que les habitants décident et les élus ne fassent qu’exécuter des mandats précis, même dans le cadre des institutions actuelles, des mairies au parlement. Certaines villes ont supprimé le bureau municipal et tout est discuté et décidé par l’ensemble de la majorité municipale. Soit un premier pas de démocratisation. Oui, les mouvements s’essoufflent et l’institution est pérenne. C’est le propre des institutions : perdurer par-delà ce qui change, y compris pour pouvoir assurer le changement dans la continuité, condition minimale d’une certaine efficacité. Le défi c’est comment, par les débats, les luttes et une capacité d’auto-renouvellement des mobilisations populaires. »
Sylvain Sangla questionne : « Comment aller vers le droit de vote des étrangers aux municipales, qui a été voté il y a 40 ans et jamais mis en application? Tout en se mobilisant y compris pour leur éligibilité, leur place dans des assemblées populaires autogestionnaires n’est-il pas un premier pas pour que leurs voix comptent? ». Makan complète : Qui est dans un territoire, est de ce territoire! Tous les résidents, commerçants, salariés… d’un territoire sont pleinement les habitants qui font ce territoire, les citoyens qui doivent pouvoir maitriser son devenir global. Tout ce qui se passe dans une entreprise est pleinement l’affaire des résidents de la commune et tous les salariés sont concernés par tout ce qui se passe dans la commune (logements, services publics, commerces, transports, espaces publics…). Le mode de production capitaliste mobilise toute la société, y compris pour la prise en charge de ses «externalités», mais restreint l’accumulation du profit à la seule sphère de l’entreprise. La convergence des luttes ne peut relever que d’une auto-fédération chemin faisant pour surmonter les craintes, démontrer les intérêts communs et créer une culture politique commune de transformation. »
S’extirper des logiques dominantes :
État, capital et divisions sociales du travail
David précise que « l’articulation de la démocratie sur le lieu de travail et le lieu de vie, de l’économique et du politique, doit être au cœur de l’assemblée communale comme forme nouvelle de souveraineté. En 1936 on a vu en Espagne la démocratie syndicale autogestionnaire liée avec la démocratie communale, voire des fédérations sur les questions de l’éducation ou de la santé ».
Joseph Rabie relève que « Les frontières des communes, aujourd’hui concurrentes, fracturent le territoire. Il faut que «faire commune» soit un moment d’un processus plus large, Marx parlait d’une «fédération de communes», pour que le passage du local au global ne relève pas de logiques de concentration mais de coordination ».
« La proximité et le concret sont des leviers sensibles et maîtrisables, souligne Pierre Zarka. Pour que passer à l’étage au-dessus, intercommunalités, départements, régions… jusqu’à l’État ne soit pas facteur d’éloignement et d’impuissance citoyenne il faut faire valoir la production de communs sur tous les territoires. L’État ce n’est pas que l’État, c’est l’ensemble des appareils d’État, toutes les institutions faites à son image et fonctionnant selon ses logiques. Sortir du délégataire c’est faire des «élus» des «commissionnaires» comme disait Rousseau ».
Pour Joseph, « Il y a aussi le capitalisme et l’industrialisation qui ont dévasté les singularités territoriales, le nationalisme et le colonialisme qui ont accaparé le monde, et obéré les capacités parfois ancestrales de faire des lieux habitables et vivables. Contre les logiques dominantes subies créons une multitude de situations alternatives et sécessionnaires en dépassant des postures revendicatives, et donnant aux gens l’envie de faire au quotidien autre chose et autrement en réponse à leurs besoins? »
Pierre Sauvêtre affirme qu’ «On ne peut faire commun, faire commune, maîtriser notre environnement immédiat, que contre les systèmes capitalistes et étatiques. L’État c’est la colonisation intérieure des territoires et l’impérialisme à l’extérieur, et dans les deux cas la puissance par la dépossession citoyenne. Autonomie politique et socio-économique, et les enjeux écologiques, poussent à l’unité de la propriété communale du territoire au détriment de sa fragmentation spéculative par la rente. Cette autonomie invite à faire valoir les mobilisations et assemblées populaires sur les institutions qui deviendraient secondaires et exécutoires, et à libérer nos imaginaires pour inventer de nouvelles formes de gouvernementalité à toutes les échelles.(…) De plus en plus de compétences sont déléguées aux communes et collectivités territoriales sans les moyens financiers adéquats à cause des carences de l’État. Le mur de l’argent est facteur aussi de décrédibilisation politique.
Photo : Appel de Commercy



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