Les nouveaux défis de Cerises

Notre fabrique coopératrice de dossiers

La condition territoriale : enjeux de l’alternative à toutes les échelles

aerial view of brown and white concrete building

Une rupture s’opère sous nos yeux pouvant conduire l’humanité à sa perte. De tout temps, par un sentiment confus, une conscience claire puis une volonté assumée, les humains ont pensé un avenir meilleur que leur passé. Cela a même conduit certains d’entre eux à faire passionnément leur une foi inébranlable en un progrès infini fondé sur la raison, et à la faire partager de gré ou de force par l’ensemble des peuples. Aujourd’hui, comme le dit Frederic Jameson, nous pouvons plus facilement concevoir la fin du monde qu’envisager les changements systémiques qui nous permettraient de nous projeter dans un avenir souhaitable et durable ! Pour la première fois dans l’histoire, la désespérance collective l’emporte sur l’espérance. Certes, la possibilité de changements impératifs est loin d’être éteinte, et elle fourmille d’initiatives et de résistances créatrices foisonnantes mobilisant de millions de personnes à travers le monde. Mais la férocité du néolibéralisme à constituer l’unique voie, les impasses étatiques et une grande incurie des forces politiques obscurcissent notre horizon. L’écart ne cesse de grandir entre l’urgence et la gravité de la situation et l’ensemble des actions à entreprendre partout et à toutes les échelles pour sortir de cette situation. Chaque jour qui passe le pire devient une probabilité concrète. Ce monde en danger n’est pas le simple réceptacle de nos vies et activités. Dans sa matérialité social-historique et spatiale nous l’avons façonné. D’abord par la somme de nos actions lentes et plus ou moins limitées et de leurs effets dans la très longue durée, puis par l’intensité et l’ampleur de nos actions aux impacts croissants et dévastateurs, pour aboutir aux dérèglements climatiques dont les effets se font sentir de plus en plus à quiconque pouvait encore en douter.

L’ère de l’anthropocène relève bien de la responsabilité collective du genre humain. Dans un monde peuplé durablement de plusieurs milliards d’individus aux besoins vitaux à assouvir de manière à la fois égalitaire, juste et vertueuse, elle constituera dorénavant notre horizon et notre condition vitale, et interpelle jusqu’aux tréfonds nos modes d’organisation, et nos manières de faire monde comme l’un de nos fondements anthropologiques :

– soit la continuation du capitalocène actuel où l’impact systémique dévastateur et proprement catastrophique du capitalisme sur la planète, son saccage par l’immense part des acteurs économiques et des politiques coupables continuent en toute impunité et mènent de force la planète et l’humanité et vers l’effondrement !

– soit la sortie vers le symbiocène fait de nouvelles interrelations avec la nature, avec sa part inerte indispensable à réparer, avec ses ressources non renouvelables à préserver, et avec l’ensemble des vivants non-humains avec qui nous devons faire monde.

Mais pour que cet horizon puisse être assez durable afin que nous ayons une chance de réparer les dégâts commis en initiant de nouveaux processus de civilisation à la fois émancipateurs et écologiques, il faut bien distinguer tout ce qu’il faut abandonner, supprimer et démenteler, et tout ce qu’il importe de préserver, réparer, transformer et inventer.

La tentation est grande alors de prôner de nouvelles régulations, une nouvelle maîtrise étatique du jeu des acteurs, une version verte de l’Etat providence assortie d’une croissance verte plus redistributrice, voire même un « new deal vert » par un capitalisme devenant miraculeusement vertueux ! Du Shift Project à la Coalition climat les tentatives font florès. Et mêmes les sceptiques peuvent penser, qu’au regard de notre état critique c’est bien mieux que rien !

Mais c’est oublier d’abord que le capitalisme n’est ni socialement ni écologiquement soutenable ! C’est surtout ne pas comprendre que le néolibéralisme n’est pas un état réversible d’un capitalisme vilain, fou et immoral, mais le stade extrême d’un capitalisme-monde. Il résulte des impasses générées par sa globalisation planétaire qui limite de fait ses possibilités expansives et l’oblige à une intensification sans précédente et toujours plus grande de ses logiques d’accumulation et à une accélération de plus en plus court-termiste de sa rentabilité. Au XIXème siècle Marx pouvait encore soupeser les contradictions d’un capitalisme facteur bien ambigu d’un certain progrès aux coûts humains et écologiques déjà effroyables. Dorénavant les antagonismes qu’il avait entrevus sont devenus explosifs.

Avec la marchandisation généralisée de l’ensemble de nos sphères de vie et d’activité, et de la nature, le néolibéralisme porte le capitalisme à une dimension virale dans une logique infectieuse d’extension sans fin devenue antagonique à la vie elle-même. Et avec un ordo-libéralisme imposant la concurrence et la privatisation tout azimut, et l’oppression féroce de toute tentative de résistance et d’alternative, il tend désormais à l’atomisation des sociétés et l’anéantissement même du politique.

Les sommes gigantesques investies dans la nouvelle frénésie extractive, la recherche sur le transhumanisme, les vols habités vers d’éventuelles exoplanètes, les génies génétiques, les biotechnologies, l’intelligence artificielle, la géo-ingénierie climatique, ou encore dans l’étude de scénarios de rentabilité à plus de 5° de réchauffement illustrent bien la marche suicidaire du capitalisme pour l’humanité et la planète !

La matérialité spatiale de ce monde menacé est constituée des territoires que nous avons produits et crées. Depuis longtemps déjà ils ont été façonnés par des procédures et actions de transformation de plus en plus empreintes de rationalités instrumentales dont la prétendue neutralité cachait mal les idéologies sous-jacentes. Le plus souvent ces interventions procédaient de logiques étatiques et techno-bureaucratiques tendant à réguler les désordres inhérents à la logique dominante du marché, et parfois tenter de planifier à l’avance une certaine régulation. Nous ne discuterons pas ici de la légitimité, pertinence, crédibilité et efficacité de ces logiques de mis en ordre qui ont imprégné peu ou prou l’ensemble des pratiques dominantes de l’espace à travers le monde. Mais avec le néolibéralisme c’est la logique systémique elle-même qui a changé. Nous sommes désormais à l’ère de l’ordre du désordre qui nous est imposé de plus en plus violemment selon une triple dynamique :

  • Une dévastation écocidaire des territoires par l’accélération et intensification des logiques extractives, l’épuisement des ressources non-renouvelables, une artificialisation galopante des sols d’une part et une désertification et une destruction des milieux naturels de l’autre, des pollutions aggravées de l’air, des terres, de l’eau et des mers, des destructions accélérées des écosystèmes parfois séculiers mettant en danger la biodiversité et le cycle de l’eau, des impacts épigénétiques de plus en plus importants sur l’ensemble des vivants… autant de méfaits dont la somme accentue le réchauffement et le dérèglement climatiques qui, en retour, aggravent ces processus, et dont l’ampleur grandissante rend dérisoire les bien trop timides mesures écologiques et leurs effets escomptés et menace l’habitabilité même des territoires!
  • Une déstructuration politique des territoires par l’imposition de nouvelles organisations qui tendent à défaire des structurations historiques parfois de très longue durée, privilégient sans cesse les grandes échelles plus en adéquation avec les logiques néolibérales et plus à même de servir les appétits féroces de rentabilité immédiate, et opacifient sans cesse davantage les lieux et modes de décision pour soustraire autant que faire se peut les territoires et villes à une véritable maîtrise démocratique !
  • Une dislocation des territoires pas une division socio-économique exacerbée entre territoires gagnants, compétitifs, attractifs, sur-connectés, hyper-accessibles et survalorisés d’un côté, et territoires perdants, résiduels, délaissés, difficilement accessible, en dépréciation continuelle et peu à peu abandonnés de l’autre, entre territoires servis et territoires servants du local au mondial en passant par le national, mais aussi par une division social inégalitaire et ségrégative sans cesse aggravée au sein même des territoires attractifs, tout particulièrement des grandes villes et des métropoles sans cesse plus nombreuses et gigantesques. Autant de signes manifestes de l’impact de la lutte des classes dans l’espace !

Aujourd’hui, dès qu’un territoire intéresse le Capital, il est soumis aux mécanismes de dérégulation, d’ubérisation spatiale, de rentes et de spéculations foncières et immobilières réduisant tout bâti, et tout particulièrement le logement, à un bien marchand, de dynamiques centripètes de sur-densification et d’entassement et de dynamiques centrifuges et topophages d’étalement qui se nourrissent les unes des autres, de l’affaiblissement des sphères publiques (équipements, services, réseaux…) au bénéfice du privé, à l’extension sans fin de centres commerciaux hier et de data center aujourd’hui, à l’imposition des logiques consuméristes et mercantiles à toutes les sphères (sport, culture, loisirs…), et au greenwashing écologique comme alibi de bonne conscience.

Le fonctionnement 24h/24 et7j/7 de ces territoires pour une rentabilité maximale crée une vie quotidienne minutée, en flux tendu, harassante et en accélération permanente. L’optimisation numérique proposée par les « villes intelligentes », et portée pas la prolifération des objets connectés imposés comme indispensables à nos vies et conduisant à une humanité prothétique et techno-dépendante, impute dorénavant à chacun-e la responsabilité individuelle d’une compétence de coordination temporelle qui ne fera qu’accentuer la déshumanisation, aggraver les fractures et contrôles sociales et accroître le stresse psychologique d’une quotidienneté mutilée.

Avec la généralisation par le néolibéralisme de l’empire du management entrepreneurial à tous les domaines de la vie et des sociétés, ses logiques d’aliénation, d’injustice et d’exploitation imprègnent inexorablement tout aménagement des territoires et des villes. Les lois d’un système économique ultradominant se prétendant l’unique horizon de l’humanité (« there is no alternative » disait déjà M. Thatcher !) sont sorties de l’espace de l’entreprise pour imposer leurs logiques implacables à toutes les dimensions singulières et historiquement constituées des individus et sociétés, annihilant au passage leurs portées parfois anthropologiques.

L’enjeu vital et urgentissime de sortir du capitalocène impose donc de sortir du capitalisme lui-même. Mais cet impératif catégorique et les combats qu’il implique tant contre les diktats économico-politiques, que contre son hégémonie idéologique tendant à faire de toutes et tous ses auxiliaires zélés et les agents actifs de leur propre domination, ne suffisent pourtant pas à baliser dès maintenant le champ des possibles de l’après-capitalisme !

A l’ère de l’anthropocène, et de la mise en danger des fondements anthropologiques et écologiques de l’humanité, le post-capitalisme ne peut être au capitalisme ce que ce dernier a été au féodalisme. Il ne s’agît plus d’écrire un nouveau chapitre de la même histoire, mais de fonder une nouvelle ère, se sortir de notre « préhistoire » systématiquement entachée de violences et dominations, pour entrer enfin dans notre histoire, une vie humaine harmonieuse en pleine synergie avec l’ensemble des vivants et notre unique planète. Pour autant, ce nouveau commencement ne peut s’écrire sur une feuille blanche, et doit articuler trois approches complémentaires : 

  • Repérer tout ce qui dans notre passé a été minoré voire oublié, car obéré et entravé par les logiques dominantes, mais pas réellement dépassés, et qui peut, à l’aune de nouvelles visées, être réactivé et réactualisé de façon nouvelle, fertile et efficiente au service d’un nouvel avenir,
  • Opérer un dépassement de l’existant par le développement et le déploiement de tous les déjà-là émancipateurs à l’œuvre sous nos yeux mais férocement combattus par les logiques réactionnaires,
  • Engranger toutes les innovations et enclencher toutes les bifurcations disruptives capables de faire advenir du jamais-vu aussi indispensable que souhaitable, au diapason des enjeux fondamentaux auxquels nous sommes confrontés.

La mise en œuvre conjuguée de ces trois approches suppose de réinterroger à nouveau frais et sans concession à la fois nos fondements et nos visées anthropologiques, sociétaux et écologiques, et surtout à décoloniser nos imaginaires, nous autoriser à changer radicalement nos manières de penser et nos façons de faire, en défrichant le champ de tout ce que nous serions plutôt enclins à considérer de prime abord comme proprement « inimaginable-inaccessible-irréalisable ».

Au croisement de ces fondements et visées, le territoire n’est pas de la matière inerte taillable à merci, une pâte à modeler sans cesse et inconsidérément, un bien meuble à changer une fois servi ! Par sa « nature » même, il est résistant de fait aux logiques d’obsolescence et de reproductions incessantes. Il comporte une inertie qui inscrit les effets de ses transformations, structurations ou déstructurations, dans la très longue durée. Et dans la perspective d’une alternative radicale il peut de ce fait revêtir même une dimension immunitaire contre les logiques virales à l’œuvre. Reconsidérer notre condition territoriale, notre façon idéelle et matérielle de faire monde, devient alors non seulement obligation, mais l’une des conditions d’une nouvelle alliance entre le « principe d’espérance » et le « principe de responsabilité » en débarrassant le premier de toute conception linéaire de l’histoire et du progrès, et en libérant le second de toute heuristique de la peur. Le territoire peut constituer l’un des champs potentiellement les plus fertiles pour nous déprendre de nos habitudes néfaste, démanteler les communs nuisibles et supprimer les déjà-là désastreux, afin de reconstituer nos connaissances et savoirs, redéployer nos actions et expériences, et réapprendre chemin faisant d’autres modes de transformation, d’aménagement, d’organisation, de gestion et de maîtrise de notre monde, parfois de manière inaugurale.

1/ Le territoire comme bien commun. Le premier alinéa du code de l’urbanisme précise « le territoire français est le patrimoine commun de la nation » ! Bien au-delà ses portées juridiques et règlementaires, cette affirmation a une portée axiomatique inouïe ! Considérer le territoire comme un bien commun c’est avant tout admettre que, par-delà des titres de propriété privés, collectifs et publics, nous ne possédons pas le territoire. En principe il relève d’une puissance instituée en partage qui en régit les usages au détriment des logiques mercantiles et exclusives, et en privilégie l’autogestion au détriment des logiques privatives, techno-administratives et étatiques. Potentiellement, ce principe participe même d’une logique active de démarchandisation du territoire comme élément essentiel à la vie des individus et des sociétés en instituant sa dimension incommensurable et sa « gratuité », c’est-à-dire en considérant que bien qu’ayant un coût parfois extrêmement élevé (réparation, entretien, préservation, transformation, gestion…) il n’a pas de prix !!!

Plus encore, la notion de patrimoine induit la dimension intemporel de ce bien commun : non seulement nous ne possédons pas le territoire au présent mais nous n’en sommes que les dépositaires et les transmetteurs entre les générations passées et celles à venir ! Cette condition induit une triple responsabilité anthropologique, écologique, éthique et politique : préserver dans les meilleures conditions ce qui nous a été légué, transformer au mieux, et si besoin réparer, l’existant pour répondre aux besoins parfois impératifs d’aujourd’hui pour le rendre pleinement vivable et désirable pour toutes et tous, et les transmettre en meilleur état aux générations futures. Considérer avec René Char que « le passé est un héritage sans testament », c’est apprécier collectivement ce qui au sein de cette dialectique détermine à la fois notre liberté d’imaginer, d’inventer et d’agir et notre responsabilité à faire bon usage de cette liberté afin de ne pas obérer ou compromettre l’avenir. L’apprentissage de cette auto-limitation contre notre hubris démiurgique nous permet aussi de nous affranchir de certains carcans idéologiques et déployer notre devenir à travers de nouvelles logiques. Par exemple de nous débarrasser de l’opposition mythifiée entre modernité et tradition au cœur d’une des mystifications capitalistes les plus redoutables : la première comme l’injonction permanente à la nouveauté, qui est l’un des principes premiers du marché, et la seconde comme la quintessence ossifiée d’une identité figée et de pratiques immuables, croyance aussi forte que fausse.

2/ L’habiter de l’humain. Nous avons vu que l’habiter est cette compétence anthropogénétique, aussi universelle et singulière que le langage, par laquelle nous façonnons territoires et mondes en y laissant des traces idéelles et matérielles. Mais c’est aussi une compétence sociogénétique développé en société et déployée dans l’entrelacs de l’ensemble des agirs constituant des rapports sociaux d’habiter géographiquement et historiquement déterminés. La réciprocité de ces traces, que nous laissons sur le territoire et que ce dernier laisse sur nous, permet de considérer comme « habitant » toute personne qui par l’ensemble de ses sphères de vie et d’activité confère du sens à un territoire et pour qui ce territoire fait sens en retour! C’est dire que chaque citoyen d’un territoire est de fait un habitant, mais que chaque habitant n’est un citoyen qu’en puissance, puisque nous savons qu’une part parfois fort importante des habitants d’un territoire, qui constituent et font au quotidien ce territoire, ne maîtrise ni son organisation ni ses transformations ! Ils vivent alors une citoyenneté tronquée et un habiter mutilé car sa part essentielle et concrète leur a été confisquée. Ce dessaisissement participe grandement à leur invisibilisation : elles et ils sont là, vivent et agissent là, mais ne comptent pas dans le devenir de ce lieu qui leur est vital, pire, le devenir du lieu leur paraît même étranger voir insensé ! C’est dire que ces habitants vivent dans une souffrance et une aliénation quotidiennes la négation même de leur habiter ! Dès lors, le principe inclusif  « quid est in territorio est de territorio » (qui est dans un territoire est de ce territoire) qui au Moyen Age fixait l’obligation de protection sans condition des Seigneurs vis-à-vis de tous ceux qui se trouvaient sur le territoire sous leur charge, et qui a été réactivé comme l’un des fondements du « principe d’hospitalité », peut être considéré comme l’un des axiomes des rapports sociaux d’habiter : quiconque habite un territoire doit pouvoir pleinement participer à la maîtrise du devenir de ce territoire non seulement comme exercice concret de sa citoyenneté, mais tout simplement comme le droit concret à réaliser pleinement sa vie singulière et en-commun. Cet axiome qui élargit le « droit à la ville » théorisé par H. Lefebvre à un « droit au territoire », est d’une portée politique fondamentale pour que l’ensemble des singularités habitantes d’un territoire participe à sa constitution comme bien commun, et veille à ses transform/actions vertueuses.

3/La condition plurale. L’espace n’est pas seulement la condition de la matérialité de ma présence au monde. Il est la condition permanente d’une co-présence : en même temps que moi, il y a de la matière inerte constituant la géographie, d’autres vivants constituant des biotopes et peut être d’autres humains préludes à une communauté voire constitutifs d’une société. C’est même cette co-présence qui fait lieu. Entre les humains, leur organisation et leurs actions sur le territoire,  l’inerte indispensable à toute vie (l’air, l’eau, la terre…) et les autres vivants (faunes et flores) qui « font » monde à leur façon, et dont nous découvrons chaque jour davantage la richesse, cette co-présence initiale devient de fait une co-existence éco-systémique faite d’interférences permanentes sources d’interrelations complexes, à la fois interdépendances et interactions.

Les humains ne sont pas les seuls êtres vivants à habiter la terre. Les autres vivants laissent aussi des traces qui constituent leurs habitats et territoires. Non seulement nous coexistons en tant que vivants mais nous co-habitons la terre, façonnant une planète faite d’une pluralité de mondes. Notre spécificité anthropologique d’êtres doués de parole et de raison, notre essence faite de “l’ensemble des rapports sociaux”, et notre caractère intrinsèquement exosomatiques (notre besoin impératif d’outils pour survivre) nous conduit à laisser des traces par des tracés, et des artefacts de plus en plus élaborés au diapason de notre diversité culturelle historiquement accumulée. L’humain se fait lui-même en faisant son monde et fait monde en se faisant (V. Gordon Child). C’est cette capacité collective d’autocréation, qui nous spécifie comme sociétaire du genre humain.

Ce qui complexifie de manière considérable notre condition plurale : pluralité de catégories sociales, de besoins, d’aspirations, de désirs, de cultures, de sens ; pluralité de formes, de fonctions, d’activités, de structures, de réseaux, de temporalités, de rythmes, de paysages, d’ambiances ; pluralité d’échelles, de liens, de liants, de relations, de rapports… Concrètement un lieu n’est donc jamais marqué par une seule « densité », quelle qu’elle soit et de quoi que ce soit, mais toujours par une « con-densité », un ensemble de densités diverses, qui procède d’une mixité de fait dont il convient d’en déceler à chaque fois de façon spécifique les singularités et contradictions. Une telle approche permet d’éviter la double négation des territoires par des transformations produisant soit de l’homogène et de l’uniforme, soit de l’hétéroclite et du difforme, au bénéfice d’une territorialité hétérogène et protéiforme qui tire la force de sa cohérence unitaire de la richesse concrète de ses singularités constitutives. Cela oblige aussi de passer enfin des coexistences conflictuelles à des cohabitations apaisées, vertueuses et mutuellement avantageuses. Cette nouvelle alliance entre humains et nature suppose la prééminence de la valeur vitale, qui protège toute vie et préserve toute source de vie, et de la valeur de partage, qui constitue le socle des communs, sur les valeurs d’usage, valeurs d’échanges et valeurs marchandes. Ce qui amène à refonder une nouvelle économie fondée sur l’épanouissement de la vie et la qualité relationnelle plutôt que sur la production de biens, à prendre conscience que l’entrelacement des vulnérabilités naturelles et des fragilités humaines appellent à placer le soin de la vie et la réparation écosystémique au cœur de nouveaux modes de territorialité et de rapports sociaux émancipateurs et écologiques sources inépuisables de nouvelles connaissances et compétences, et de formations et activités non délocalisables.

L’avènement de l’humanité au cœur du miracle du vivant ne lui assure aucune supériorité. Mais par l’ampleur de son empreinte et sa puissance de penser et d’agir, son obligation à répondre aux besoins sociétaux et sociaux, parce que c’est lui qui par ses savoirs et connaissances sur le monde le rend intelligible et par ses interventions et actions le transforme, et encore lui qui édicte lois et droits, il en a la responsabilité globale et inouïe !!! Elle peut se décliner par de nouvelles relations entre les humains, leurs artefacts et la nature, à travers le principe d’une co-évolution métabolique et d’un co-développement symbiotique bouleversant de fond en comble notre façon de concevoir et faire monde. Elle peut être source d’une territorialité contextuelle et harmonieuse, rompant non seulement avec les dominations et aliénations, inégalités et exploitations, mais aussi avec la violence des déprédations naturelles, d’une économie carbonée, de l’hégémonie de l’urbain et de l’impérialisme métropolitain, pour se déployer de façon toujours différenciée et différentielle suivant les singularités historiques et géographiques, écologiques et culturelles, sociales et politiques des habitants d’un territoire, et de leur manière spécifique de s’organiser, imaginer et co-élaborer leur désir d’avenir.

4/ La question des échelles. La question des échelles comporte deux dimensions distinctes, connexes et cardinales pour toute visée d’alternative. La première est celle d’une conception verticale des échelles, de la base au sommet, de l’infra et du supra, qui a abouti historiquement une articulation unique des échelles par en terme de superposition de niveaux. Sauf à de rares exceptions, très localisées dans le temps et dans l’espace, de tout temps et partout l’organisation des sociétés et de leurs territoires, et l’exercice du pouvoir (religieux, politique,…) se sont traduites par une verticalité descendante, faisant des petites échelles de simples émanations et vassales de la grande échelle de l’unité cohérente et identitaire (Eglise, empires, royautés, républiques, partis,….). Mais même dans des contextes historiques (féodalités, empires nomades…) ou géographiques (fédéralismes, décentralisations…) où elle a pu sembler moins rigide, la confusion historique et politique mortifère entre échelles et niveaux a imprégné l’ensemble de nos imaginaires en s’imposant sinon comme « naturelle » tout de moins comme inéluctable.

A tel point que même certaines démarches contestataires voire alternatives, par la sémantique même qu’elles empruntent (mondialisation par le bas, retour à la base…), visent davantage à inverser la logique descendante par une logique ascendante mais pas à renverser l’ordre de la verticalité elle-même ! Or, atténuer la hauteur ou rapprocher le sommet ne les fait pas disparaître. D’autant que la quintessence de cette verticalité est cristallisée par l’omnipotence de l’Etat qui non seulement figure au sommet de la pyramide institutionnelle et territoriale, mais peut encore posséder un sommet lui-même, et distillent l’ensemble des institutions d’autres échelles à son image. La structuration et la gouvernementalité des échelles plus petites dans chaque pays (Etats américains, Lander allemands, régions, départements et municipalités françaises…), et quels que soient la répartition des compétences et le degré d’autonomie, procèdent de la nature de leur Etat central, et en perpétuent peu ou prou les logiques et le fonctionnement comme seule condition d’une efficience politique et territoriale pourtant bien en crise. Parallèlement les échelles plus grandes (Europe, Monde) semblent en déshérences par manque d’une figure étatique à leurs structurations institutionnelles. Ce qui abouti quasiment partout et plus ou moins à toutes les échelles à un état de crise politique grave, parfois de légitimité et souvent d’efficacité. La verticalité n’est rien d’autre qu’une construction politique et social-historique hiérarchique. Il n’est en rien inéluctable qu’elle demeure la seule possible. On peut penser que pour bien voir un territoire de plus en plus grand, voire le représenter, il a toujours fallu prendre, ou s’imaginer prendre, de la hauteur. Mais la représentation est une opération mentale et aucune carte n’est le territoire comme le remarquait déjà Aristote ! Et gouverner n’est pas s’élever pour maîtriser de visu un territoire. En réalité en se plaçant à un sommet, le pouvoir (religieux, royal du droit divin, séculier et républicain,…relevant du centralisme démocratique…, ou encore économique…) s’enrobe d’une certaine sacralité, et surtout se dérobe de façon certaine et demeure hors d’atteinte du quidam, de la plèbe et de la multitude. Instituer la verticalité c’est signifier, assoir et assurer de manière forte sa domination !

L’alternative à cette verticalité ne peut pas davantage se fonder sur une pure horizontalité. Séduisante et efficace à petite échelle, elle induit néanmoins une logique de concentricité qui éloigne de fait les échelles de plus en plus grandes. Et elle induit une distinction de fait entre intra et extra, un dedans et un dehors, qui comporte de forts risques de discontinuités et de ruptures entre les échelles ne s’articulant que comme échelons successifs.

La réalité concrète des sociétés et territoires ne relève d’aucune logique d’empilement ou de succession, ni même d’emboitement à l’image des poupées russes. Elle procède d’enchâssements pluriels et d’imbrications étroites de tout un ensemble d’échelles micros et macros qui sont des mondes en soi mais jamais des mondes pour soi, car en interrelations complexes faites d’interactions et d’interdépendances permanentes et évolutives! Les plus petites échelles sont contenues dans les échelles plus grandes qui les contiennent. L’existence concrète de chacun-e, le déploiement de sa vie et de ses activités, à quelque échelle que ce soit, en interrelation avec l’ensemble des échelles qui les impactent et les constituent, ne relève d’aucune verticalité scalaire autre que celle imposée par la structuration institutionnelle en place. Là où je suis, j’existe de fait et en même temps à toutes les échelles du monde (et même du cosmos!). Ma condition spatiale est toujours co-extensive au lieu où je me trouve. Ma manière d’être au monde et de faire monde, individuellement et collectivement, est toujours de fait pluriscalaire et toute logique constituante doit être et se déployer de manière omniscalaire.

Pour que l’organisation et le gouvernement des échelles, s’inscrivent au plus près de l’entremêlement des vies et des territoires, et permettent l’exercice d’une démocratie véritable, continue, légitime, pertinente, et rendue pleinement efficiente par sa capacité à constituer des consensus forts à partir de la vivacité et la richesse des dissensus dont elles procèdent, nous devons inventer une logique transversale d’articulation des échelles. Cette articulation transversale constitue une telle remise en cause de la verticalité que sa définition exacte, qui ne peut être purement théorique et demande une expérimentation chemin faisant, demeure l’un des nœuds gordiens de toute alternative radicale. D’autant qu’elle est intimement liée à la deuxième dimension cardinale de la question des échelles.

Cette seconde dimension principielle est relative à la pluralité des échelles en tant que telle. Si, depuis les chasseurs-cueilleurs, puis la révolution urbaine néolithique, et le développement historique des sociétés et civilisations, notre condition existentielle est devenue de plus en plus pluriscalaire, à l’ère du capitalisme-monde et de l’anthropocène elle est dorénavant totalement omnisclaire. C’est-à-dire que l’ensemble des échelles, du local au mondial, conditionne notre existence de manière différenciée et différentielle, fragmentée et fragmentaires. C’est à toutes les échelles que se déploie l’ensemble des sphères de nos vies, activités et habiter qui font monde en façonnant les territoires qui le constituent et aménageant les lieux qui composent ces derniers, et c’est par les effets de toutes les échelles qu’est déterminé l’ensemble de nos modes de vie, d’activité, d’habiter, d’organisation et de décision. La prise en compte de cette dimension radicalement nouvelle de nos sociétés a d’immenses conséquences et peut ouvrir des champs de possibles insoupçonnés pour penser et mettre en œuvre une alternative :

  • Aucune échelle n’est indépendante des autres, toutes les échelles sont en interaction et interdépendance avec les autres et s’impactent les unes les autres,
  • Chaque échelle est composée d’échelles plus petites, et dans le même temps est une composante d’échelles plus grandes. La cohérence singulière de chaque échelle tient à la fois de ses contours qui en fixent le voisinage, et de son découpage qui détermine la nature de ses articulations avec les autres échelles dans l’entrelacs de l’ensemble des rapports sociaux (de production, d’habiter, d’écologie…). Elle est donc toujours une unité en soi, irréductible à la fois à n’être que la somme des parties qui la constitue, et à n’être qu’une partie des touts qui l’englobent,
  • Les échelles sont singulières et non-équivalentes. Le passage d’une échelle à une autre ne relève pas d’une opération homothétique d’agrandissement ou de réduction, mais de profonds changements voire de sauts qualitatifs : pas les mêmes fondements géographies et historiques, climats, écosystèmes, habitants, territoires, cultures, organisations et structurations, pas les mêmes « condensités », pas les mêmes enjeux et besoins… et les mêmes rapports sociaux s’y façonnent et s’y déclinent de manière différente,
  • Parmi l’ensemble des échelles, trois relèvent d’un statut exceptionnel : l’échelle de la nation, voire Etat-nation, la plupart du temps issue d’une structuration de longue durée et où, malgré son affaiblissement par les dynamiques de globalisation et de régionalisme, continuent de s’élaborer et s’exercer les pouvoirs régaliens, l’échelle du local et l’échelle du mondial,
  • Si nous considérons le local comme la plus petite échelle, elle est celle qui est contenue dans toutes les autres, et celle à partir de la quelle toutes les autres échelles sont vécues. Aucune échelle globale n’est vécue globalement, mais toujours de manière spécifique depuis les différentes échelles plus petites qui la constituent. L’irremplaçable unicité de l’échelle locale, tient de la multiplicité des singularités irréductibles et contextuelles, historiques, géographiques et écosystémiques qu’elle constitue. Si nous considérons le mondial comme la plus grande échelle globale vécue, elle est celle qui contient toutes les autres échelles, et qui ne peut jamais être vécue qu’à partir de ces autres échelles.
  • Une asymétrie radicale relie le local et le mondial et nous invite à une double démarche : penser global / agir local, c’est-à-dire à assumer pleinement notre monde fini dans son unicité du plus grand bien commun systémique comprenant tous les autres, et condensant l’ensemble des enjeux vitaux pour l’humanité (climatiques, écologiques, économiques, sociaux, culturels, politiques…), et penser local / agir global, c’est-à-dire assurer le devenir spécifique de toutes les singularités constitutives de la richesse historique et territoriale de l’humanité, mettant en synergie socio-diversités et bio-diversités,
  • L’échelle régionale, aujourd’hui au cœur des logiques néolibérales, constitue un enjeu majeur de lutte et de résistance, mais est aussi une échelle névralgique pour toute alternative recherchant une adéquation entre l’aménagement des territoires et leurs caractéristiques naturelles déterminantes à revaloriser dans des logiques écosystémiques : les bio-régions. Mais, suivant spécificités géohistoriques de chaque pays l’échelle régionale ne sera pas la même!
  • Aucune architecture territoriale n’est intemporelle et intangible, et elle peut évoluer suivant les spécificités historiques et géographiques des sociétés, et les modes d’organisation qu’elles se donnent pour les régir, en imaginant autant d’échelles structurantes et structurées que l’on estime nécessaires pour bien vivre et agir ensemble. Le millefeuille territorial, dénoncé comme le pire obstacle à la satisfaction des besoins, est une pure mystification et la simplification institutionnelle qu’il semble appeler est une pure construction idéologique visant à modeler le territoire suivant les injonctions et impératifs du néolibéralisme mondialisé, en privilégiant toujours plus les grandes échelles organisées autour d’une constellation métropolitaine. Cette opération politique nourrit et se nourrit de réelles insatisfactions et de dysfonctionnements chroniques, de lourdeurs techno-administratives, d’égoïsmes des collectivités territoriales mues par la concurrence libérale, de découpages de la vie des habitants en champs de compétences disséminées, et d’opacité des lieux et modes décision. Mais elle aggrave en réalité la déshérence territoriale source de colères (gillets jaunes…) et commence à se heurter à un certain rejet de la mal vie chronique des grandes villes, et un engouement certain pour une qualité de vie et de relation qui ne semblent possibles à mettre en œuvre que loin de ces dernières,
  • En réalité le nombre d’échelles institutionnelles-territoriales importe peu. La France possède à elle seule autant de communes que l’Allemagne, l’Espagne, la Grande Bretagne et l’Italie ensemble. En soi cette comparaison quantitative ne dit rien ni sur les critères qui ont motivé ces découpages, ni sur la qualité de vie de ces territoires, ni sur leur “degré démocratique”. Ce qui compte en fin de compte c’est la façon démocratique de déterminer les critères qui président à une cohérence territoriale, sa capacité à répondre aux aspirations et besoins des habitants par un développement égalitaire et écologique, y compris à travers la qualité de ses articulations aux autres échelles. Cela invite, hors compétences régaliennes relevant de toutes autres dimensions et organisations, à doter chaque échelle de compétences générales et partagées, à mettre en œuvre à la fois à travers des dynamiques d’autonomie, d’auto-organisation, d’autogestion et d’auto-gouvernement assumant ce que peut l’être à son échelle avec ses moyens propres, et des dynamiques de co-élaboration, de co-décision, de co-réalisation et de coopération assurant ce qui ne peut l’être qu’avec les autres échelles au service d’une co-évolution synergique de l’ensemble des territoires et de leur co-développement solidaire et global.
  • Parce qu’aucune échelle territoriale ne peut être totalement autosuffisante, que des décisions prises ici ont des impactes ailleurs, et des décisions ailleurs des impacts ici, que les problèmes d’ici peuvent avoir des solutions ailleurs, et des problèmes d’ailleurs des solutions ici, cette organisation fondée sur le droit à l’autonomie et le devoir de coopération de territoires auto-gouvernés est l’une des clefs d’une démocratie transversale articulant les échelles, en posant les communes comme l’échelle élémentaire, les atomes singuliers, A PARTIR desquelles on peut constituer toutes les molécules territoriales les plus complexes.
  • Elle change même la nature des limites territoriales : non plus le fantasme des frontières étanches de territoires à identité ossifiée, et en concurrences mortifères cherchant à attirer le meilleur chez soi au détriment des autres, mais des lieux de politesses réciproques, et des seuils de passage qualitatifs entre un ici et un ailleurs, autant de singularités sans hiérarchie,
  • Elle permet aussi d’éviter le double et dangereux écueil soit d’un “bocal” hermétique traduisant et induisant un repli sur les micro-échelles, tenté par la facilité et la simplicité d’une maîtrise démocratique et écologique, soit la disparition du local par sa dissolution dans un “glocal” indifférencié et hors de toute maîtrise. Outre les contradictions bien connues entre proximité spatiale et distance sociale, qui peuvent aussi s’avérer vives à l’échelle locale, le néolibéralisme pourrait aussi parfaitement s’accommoder à laisser la petite échelle des territoires déjà délaissés en continuant sa domination économique et politique sur toutes les macro-échelles qui lui sont indispensables,
  • Elle permet enfin à un développement local innovant, émancipateur et vertueux, dans ses diverses variantes qui s’expérimentent d’ores et déjà (communalisme altermondialiste, municipalisme libertaire, bio-régionalisme territorialiste…) ou dans de nouvelles configurations, de créer les conditions d’une réelle capacité de maîtrise par chacune et chacun de tout ce qui concernent et façonne leurs vies quotidiennes. Constituer ainsi des résistances créatrices d’une grande force à essaimer, déployer et réticuler à diverses échelles, c’est faire du local une pièce maîtresse et démonstrative dans l’avènement de nouveaux modes de territorialité, et un socle solide permettant de lier le développement des singularités et des communs à d’autres échelles.

5/ Vers un agir territorial : socialiser et communiser Tout territoire est un mixte spécifique entre les communs planétaires donnés et des communs humainement construits. L’importance des dimensions anthropologiques, écologiques et sociétales des territoires, croisées avec leurs enjeux économiques et politiques, confèrent à nos modes d’aménagement et de gestion qui les façonnent un caractère à la fois stratégique et nodal pour toute alternative. La division sociale enfermant chacun dans des sphères étanches (habitants, politiques et sachants), l’organisation étatique et techno-bureaucratique à toutes les échelles, la prégnance des intérêts économiques et des logiques de financiarisation, ou encore la constitution historique des pratiques expertes de l’espace en champs disciplinaires distincts et concurrents suivant une vision fonctionnaliste et utilitariste… constituent autant d’obstacles à l’ensemble des transformations nécessaires, souhaitables et soutenables des territoires. Cela souligne l’impossibilité d’ouvrir pleinement une nouvelle ère pour l’humanité et le monde si nous nous contentons de vouloir partager les savoirs, les avoirs (richesses) et les pouvoirs tels qu’ils existent, et l’impératif de reconstituer et reconfigurer la production en partage d’autres types de savoirs, avoirs et pouvoirs.

La mythification du pouvoir au singulier, non seulement occulte sa multiplicité en une myriade de macros et micros pouvoirs de natures diverses mobilisant une profusion d’acteurs dans des champs très différents, mais obère son ambiguïté sémantique et tend à gommer les contradictions et tensions inhérentes à ces logiques d’acteur. Nous confondons trop souvent « pouvoirs sur » procédant de puissances d’aliénation et de domination à combattre, et « pouvoir faire » sources de puissances émancipatrices et libératrices à déployer. Tout ce qui permet d’élargir le champ des agirs augmentant la capacité de chacun-e à participer à la maîtrise de l’ensemble des sphères de sa vie et d’activité aide à ouvrir à la fois nos imaginaires, le champ des communs et la possibilité même d’une alternative doit être recherché et mis en oeuvre.

Il n’y a pas de société sans institués qui contribuent à en assurer une grande part de leur stabilité et de pérennité. Mais l’expérience historique et contemporaine nous montre combien l’institué peut s’ossifier, devenir un obstacle et s’opposer activement aux évolutions nécessaires. Tout agir émancipateur doit donc revêtir une dimension subversive en participant à une dynamique à la fois destituante, constituante et instituante. C’est faire le tri à toutes les échelles institutionnelles de ce qui doit être supprimé, de qui doit être gardé mais démocratiquement reconfiguré, et de ce qui doit être assumé et transféré d’autres structures démocratiques non-institutionnelles.

L’agir territorial à venir procède de ces logiques et contribue à la démocratie continue et transversale à mettre en œuvre à toute les échelles. Il vise à prendre soin, ménager plutôt qu’aménager, et (ré)générer les territoires davantage qu’à les produire. Il ne s’agît pas d’une nouvelle activité sectorielle ou d’une nouvelle discipline à rajouter ou substituer aux autres, mais du plein déploiement de notre habiter par une activité globale inclusive de l’ensemble des acteurs participants au devenir des territoires (experts, politiques et citoyens…), en réinterrogeant le rôle et la responsabilité de chacun, interpellant les savoirs codifiés, et en mettant en cause les pratiques politiques et professionnelles habituelles. Faire des habitants les véritables transform/acteurs de leurs territoires, c’est mettre en oeuvre un processus d’émancipation par la socialisation de l’habiter. C’est surtout un véritable processus vertueux de communisation par l’habiter : constituant de façon partagée une intelligence et une puissance d’agir collectives, facteurs d’un sens commun et vecteurs d’un destin commun, au service de la co-évolution métabolique et synergique des territoires et de leur co-développement symbiotique et solidaire.

Parce que chaque vie est unique, singulière et irremplaçable, dans la visée de toute alternative émancipatrice et écologique, elle doit pouvoir déployer pleinement son habiter en participant à la fabrique des territoires qui lui sont vitaux, et à la maîtrise de leurs devenir et transformation. Parce que personne ne peut vivre la vie d’une autre, que nos vies sont complémentaires, et que les autres vies épanouies, libres et responsables sont vitales à notre propre émancipation et réalisation, toutes et tous doivent pouvoir participer pleinement à la construction des communs qui nous constituent.

Aucune alternative ayant pour visée de jeter aux poubelles de l’histoire l’ensemble des logiques de domination sources des violences faites aux humains, aux autres vivants, à la nature et à la planète, ne peut faire l’impasse de nouvelles puissances d’agir changeant concrètement, rapidement et radicalement nos manières de penser et faire lieu, territoire et monde, comme question politique fondamentale et fondatrice. 

Partager sur :         

Cerises - Les nouveaux défis

Les éléments de la rubrique Les nouveaux défis permettent la construction des dossiers de la rubrique Horizons d’émancipation du journal mensuel.

Retour en haut