Les nouveaux défis de Cerises

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La condition territoriale : enjeux anthropologiques et défis politiques

1/ Le territoire, par delà une grande polysémie que l’on n’examinera pas ici, n’est pas une donnée naturelle, mais une œuvre humaine, résultat d’une alchimie complexe et de très longue durée, entre les espaces physiques et naturels et leurs transformations par la vie et les activités humaines. Partout, il est cette matérialisation géographique singulière de l’histoire singulière des êtres, communautés et sociétés humaines. Le territoire est l’un de nos fondements anthropologiques : « l’humain c’est le monde de l’humain » (K. Marx).

2/ A l’ère de l’anthropocène l’immense retard que nous continuons de prendre pour sortir enfin de notre « préhistoire », spirale mortifère où se combinent les violences faites par les humains à d’autres humains, mais aussi à la Terre et à l’ensemble des vivants, aggrave comme jamais la déstructuration de ce bien commun qu’est notre assise territoriale, et rend possible les « écocides », pouvant conduire à « l’anthropocide » même !

3/ La prise de conscience réelle, partagée et effective que notre monde est unique et fini, impose des changements radicaux dans nos manières de penser le monde, d’être au monde et de faire monde. Cela suppose de revoir de fond en comble notre condition territoriale (A. Magnaghi). L’espace, réalité première de notre territorialité, n’est ni une pure abstraction géométrique, ni un simple contenant. Pour exister il faut « avoir lieu » et pour que quelque chose puisse advenir il faut lui « donner lieu ». Le lieu est cet espace concret que nous constituons par notre être même, et que nous façonnons par l’ensemble des différents modes de vie et d’activités. Les lieux que les humains ont fondés tout au long de l’histoire par leurs modes d’habiter constituent à leurs tours les territoires qui fondent leurs modes de territorialité, irréductibles à leur organisation et gestion institutionnelles.

4/ Habiter, tout au contraire du sens qu’un usage courant et symptomatiquement abusif lui a donné, est totalement irréductible à “se loger”, “résider” et “demeurer” quelque part ! Dans son sens premier et profond c’est notre aptitude, à la fois faculté et habileté, à « laisser des traces » (W. Benjamin). C’est proprement « une compétence anthropogénétique aussi universelle et singulière que le langage » (F. Choay). Compétence qui, depuis l’aube des temps, s’est exercé par un agir de plus en plus élaboré, complexe et pluriel (bâtir, édifier, aménager, jardiner, cultiver, paysager…) longtemps confondu et partagé peu ou prou dans l’entrelacs des sphères de vie et d’activités de toutes et tous. Un agir total, à la fois praxis, poièsis et mimésis, faisant de la fabrique du territoire en même temps une production (D. Harvey), une œuvre (H. Lefebvre), et un patrimoine matériel et mémoriel transmissible (F. Choay), socle d’une grande stabilité d’un sens commun et partagé constitutif de nos identités. Le territoire c’est à la fois un espace-temps physique (formes, fonctions, et structures…), un espace-temps vital (faunes, flores, humains), un espace-temps d’activités, de relations et de rapports (culturels, environnementaux, sociaux, économiques, politiques…), et un espace-temps perçu, conçu et vécu à des échelles différentes. Il est surtout un espace-temps mental et idéel, « espace de représentations et représentations de l’espace » (H. Lefebvre) constitutif des subjectivités et consciences collectives, déclinés à travers des temporalités multiples et des rythmes variés, à la fois concordantes et discordantes, synchroniques et diachroniques. Dans cette acception un habitant n’est pas un résident, mais toute personne qui, d’une manière ou d’une autre, par le déploiement de sa vie et ses relations et l’exercice de ses activités au quotidien, façonne un lieu en y laissant des traces matérielles et idéelles plus ou moins durables qui lui confèrent du sens, et qui est à son tour façonnée par les traces que ce lieu laisse sur elle et qui font sens.

5/ De tout temps et partout, notre habiter, partie intégrante, et longtemps pleinement intégrée, de l’ensemble de nos vies et activités, ne s’est jamais exercé dans des sociétés génériques et neutres, mais à travers des structures sociales travaillées par des contradictions inégalitaires et des antagonismes de classe. Il faut donc rompre avec une vision de l’humain générique au profit d’un humain concret dont l’essence est constituée de « l’ensemble des rapports sociaux » (K. Marx). Cela suppose d’élargir la compréhension de notre habiter au-delà des approches, fondamentales pour certaines, très fécondes pour d’autres, et utiles pour beaucoup, mais toujours partielles, voire même sectorielles : poétiques, esthétiques et culturelles, historiques et géographiques, sociologiques et économiques, philosophiques, éthiques et politiques, ou encore proprement spatiales.  A partir de ces apports immenses, et par une articulation innovante des approches anthropologiques et écologiques, et fondamentalement matérialistes, nous pouvons esquisser une approche à la fois globale et singulière, mais surtout inaugurale de notre habiter par le prisme des rapports sociaux d’habiter !

6/ L’approche territorialiste par la compréhension de notre habiter n’est empreint d’aucune nostalgie. Il n’y a jamais eu à travers l’histoire de « paradis perdu », un habiter idéal et harmonieux au sein de relations idylliques des humains avec la nature, et encore moins entre eux ! Tout au contraire, le prisme des rapports sociaux d’habiter permet de comprendre comment la concrétude de l’immense champ de singularités qui déclinent cette compétence universelle a toujours été traversée et travaillée par des régimes de contraintes et d’aliénations : dominations de genre, oppressions sociales, asservissement des peuples, tyrannies politiques, exploitations économiques, exactions naturelles, subordinations générationnelles, soumissions culturelles…

7/ Plus précisément, les rapports sociaux d’habiter nous permettent une saisie dialectique fine qui évite tout déterminisme, essentialisme ontologique et finalisme téléologique. A l’instar de l’ensemble des créations et innovations humaines, matérielles et idéelles (arts, cultures, connaissances, sciences, techniques, savoir-faire,…) notre habiter, qui en est un peu leur synthèse, n’a jamais été le simple produit mécaniste des modes économiques de production et des modes d’organisation politiques et institutionnelles dominants dans les sociétés, ainsi que des contradictions souvent violentes qui les constituaient. On peut même dire que, par ses caractéristiques matérielles et vitales (géographiques, naturelles, climatiques…), le territoire a constitué partout sur la Terre une résistance de fait à l’uniformisation, tant il a toujours fallu que des régimes politiques et des structures socio-économiques similaires s’adaptent aux territoires en les adaptant, les créent en se créant. C’est ce déploiement toujours spécifique des rapports sociaux d’habiter qui a permis de constituer et de préserver une part fondamentale de la singularité même des cultures, sociétés et civilisations comme patrimoine commun de l’humanité. Du premier sillon aux champs, du moindre chemin et pont aux ports, du premier tombeau aux palais, des pyramides aux cathédrales, mosquées et temples, de la hutte aux immeubles, des hameaux aux grandes cités amérindiennes, africaines, asiatiques et européennes, en habitant même de façon inégalitaire, le génie humain a su se matérialiser en un « génie des lieux », sublimant ainsi de manière toujours différenciée sa façon de faire monde en faisant territoire.

8/Innovant sans cesse, y compris par des échanges pacifiques ou guerriers, les modes d’habiter, loin d’être purement vertueux, jouissaient par delà leur diversité de par le monde, d’une stabilité de longue durée où toute (trans)formation d’un territoire informait et faisait sens pour tout le monde, constituant ainsi le socle d’une intelligence collective du territoire. Cette logique a été profondément bouleversée par une série de ruptures d’abord partielles, puis systématiques et enfin systémiques, qui nous ont peu à peu mais fortement dessaisi de l’exercice concret de notre habiter.

a/ Les premières brèches surviennent avec la dissociation, en Europe et à la Renaissance, entre l’idée commune de la ville et le projet de ville confié à des architectes, qui marque le début de l’ossification définitive de la distinction romaine entre « civitas » (esprit de la cité) et « urbs » (corps de la ville). Distinction inaugurale elle-même, puisqu’elle n’existait ni chez les grecs, ni dans d’autres cultures. Cette division sociale du travail poussée bien au-delà des divers corps de métiers des bâtisseurs qui existait peu ou prou partout dans le monde depuis l’antiquité, va s’accentuer avec la mobilisation de ces nouveaux spécialistes par les commandes royales, aristocratiques et ecclésiastiques, de plus en plus nombreuses. Elle se double dès le XVIIème siècle sous Colbert par le corps des ingénieurs des ponts et chaussées, prenant en charge les grands travaux « d’aménagement du territoire », grande spécificité française, avant sa généralisation bien plus tard.

b/ La deuxième disjonction survient avec la révolution industrielle. C’est une rupture de plus en plus radicale qui s’opère dans les échelles du temps et de l’espace, générant et généralisant des phénomènes jamais vus d’expansion, contraction, dispersion, concentration, spécialisation et fragmentation spatiales. Les défis des grandes villes, et la complexité et l’urgence des problèmes à résoudre, vont donner naissance et imposer l’urbanisme, distinct de l’architecture et du génie civil, comme discipline ayant pour objet la transformation et la fabrique de la ville dans sa globalité (Haussman à Paris, Cerdà à Barcelone…). Cette spécialisation accrue, l’ampleur des travaux de démolition, et la rapidité des bouleversements conjugués à une croissance démographique massive, les migrations et l’exode rural, l’attractivité des villes industrielles, l’exacerbation des inégalités, l’explosion du commerce, la vitesse des circulations (informations, capitaux, marchandises, humains…) ont accentué encore la rupture du sens commun de l’habiter. Plus encore, le colonialisme et l’impérialisme vont exporter, de force et à grande échelle, ces logiques occidentales et leurs lots des premières catastrophes écologiques que nous connaissons de mieux en mieux, et de désastres sociaux que nous connaissions déjà, déstructurant lourdement et à l’échelle planétaire les rapports sociaux d’habiter et les manières locales de faire territoire.

c/ La troisième rupture survient avec l’intensification des logiques industrielles et la victoire idéologique du capitalisme. Une vision linéaire, mécaniste et européocentrée de l’évolution historique, comme une suite de stades de développement, et le triomphe de la modernité instrumentale et d’un progressisme déshumanisé, sont exportés et imposés, importés et adoptés sur toute la planète. Du « bloc soviétique du socialisme réel » au « tiers-monde » tout le monde a voulu rattraper son retard, voire dépasser, ceux qui, pourtant, courraient déjà à leur perte ! Parallèlement au fordisme et taylorisme, sous l’impulsion du Mouvement Moderne, et de sa bible « la Charte d’Athènes », l’architecture et l’urbanisme d’abord constitués en disciplines autonomes, dont la prétention à la neutralité est assez vite déconstruite par diverses approches critiques, deviennent de véritables dispositifs d’annihilation culturelle des traditions, de massification marchande, de production industrielle des territoires et villes, et de normalisation techno-étatiques. A ces débuts de l’urbanisation du monde et de la multiplication des métropoles, c’est le Capital qui, sous couvert d’une modernité confisquée et très vite réduite à un simple style ou posture, façonne le monde à sa logique, avec la saturation de l’espace par la redondance des mêmes produits (formes bâties, réseaux d’infrastructures, modes d’organisation et de gestion…), et des mêmes  « zonages », cette fragmentation fonctionnelle des espaces (logements, bureaux, usines, commerces, services, loisirs, transports, agro-industries…). Cette uniformisation du monde, première négation en acte des singularités territoriales à grande échelle, sacre la victoire de l’espace homogène et la redondance du « partout la même chose », et dépossède radicalement las habitants de leurs habiter, les réduisant dorénavant à n’être que des résidents.

d/ Enfin, la période actuelle, celle de la globalisation néo-libérale et ordo-libérale, est marquée par les ruptures que ces systèmes de marchandisation globale et totale génèrent en mobilisant toute la puissance des révolutions technologiques et cybernétiques au service de la toute puissance du Capital, de la captation bio-politique des subjectivités, et de la colonisation des imaginaires source d’une véritable misère symbolique. C’est le règne de l’économie carbonée et de l’extractivisme, de l’urbanisation planétaire sans urbanité, de la ruralité planétaire rebus et exsangue, et de la mise en spectacle du monde par la mainmise des marchés financiers mondialisés, et des grandes groupes (immobilier, commerce, divertissement, tourisme, service, infrastructure, BTP…), faisant de la marchandisation du territoire lui-même l’une des activités lucratives à la rentabilité immédiate la plus élevée. L’urbain tentaculaire « sans lieu ni borne » (M.M. Weber) négation d’une ampleur inédite des territoires et villes par la circulation généralisée et permanente générant de véritables « schizotopies » (F. Merlini) et des logiques « barbares » (G. Faburel) impose la seule grande échelle, et tout particulièrement celle des grandes métropoles mondiales, comme la seule à même de répondre aux exigences du néolibéralisme mondialisé. La quintessence de cette logique là réduit les métropoles à n’être que des machines de performances tout entier au service d’une compétitivité et d’une concurrence acharnées et mortifères, seules justification de la multiplication des grands projets inutiles à toute autre finalité que la spéculation permanente, de la muséification des coeurs de ville franchisés et des campagnes carte-postale, et d’un tourisme planétaire massif ubérisant les villes par le Rbnb et consommateur des espaces naturels.

Cette nouvelle métropolisation a commencé avec l’émergence de la métropole, non plus comme réalité urbaine certes rare mais sommes toute fort ancienne, mais comme fait et enjeu politiques, d’abord aux Etats-Unis, dès les années 1970 dans le sillage du néolibéralisme, avant de se répandre partout. Les projets d’un « Grand Paris » depuis trois présidences, mais aussi les regroupements territoriaux et le redécoupage des régions, constituent les adaptations symptomatiques qui nous sont les plus proches. Avancées comme les seules réponses adéquates à certains dysfonctionnements et problèmes réels, ces réformes, à la hâte et à la serpe, à peine mises en œuvre accentuent ces mêmes dysfonctionnements et creusent les inégalités ! Cet impérialisme métropolitain et son offensive idéologique franchissent sous nos yeux de nouveaux paliers, avec la prétention de leurs maires, regroupés dans le club C40, à être les mieux placés pour inventer le nouveau monde de la “transition écologique”, conduisant mêmes certains à se demander s’ils n’étaient pas les mieux placés pour « gouverner le monde » (B.R. Barber) tout simplement ! Pour preuve de leur ingéniosité sans borne, leur dernière trouvaille en termes de fabrique urbaine et territoriale ce sont les concours « réinventer » (Paris, la Seine, la métropole, les centres ville,…) dont la Mairie de Paris a lancé la mode aujourd’hui en vogue planétaire. Sous l’alibi de « créativité » ces nouveaux projets s’affranchissent allègrement des règlements d’urbanisme, pourtant degré zéro de régulation, pour dérouler le tapis rouge aux investissements privés, la ville se dépossédant elle-même de sa maîtrise pour un bénéfice purement financier ! Et tout cela advient alors même qu’aucune métropole mondiale n’est aujourd’hui connue, reconnue et vantée avant tout pour sa qualité de vie, et que les grandes métropoles régionales commencent à connaître les mêmes logiques financières spéculatives et topophages, les mêmes logiques ségrégatives et inégalitaires, et les mêmes vies urbaines chronophages, harassantes et stressantes.

L’architecture, l’urbanisme, et maintenant le paysage, sont dorénavant des dispositifs réduits à la fabrique « d’objets spatiaux génériques» dans un territoire-spectacle dont l’obsolescence programmée et le renouvellement rapide sont entièrement au service des cycles de plus en plus courts de la reproduction du Capital. Espaces naturels, ruraux, urbains, métropolitains, partout dominent la déterritorialisation, les non-lieux et la difformité du monde, des espaces hétéroclites et une nouvelle négation de toute la singularité des territoires-communs par la saturation spatiale cacophonique du « n’importe quoi – n’importe où ». Partout se réalisent des projets hors contexte et transposables, portés par la starisation narcissique de certains praticiens de l’espace, aveugles à la délégitimisation de leurs disciplines, et la loi de la distinction, principe répondant à des aspirations élitistes et individualistes à la manœuvre et à des finalités de déréglementation au service du marketing territorial, accentuant in fine les dynamiques de gentrification et de relégation.

Le capitalisme confronté à une limitation expansive planétaire par sa mondialisation même, a un besoin vital de franchir de nouveaux paliers intensifs ! Les effets du capitalocène sont à la mesure de la démesure du néolibéralisme, bel et bien synonyme de destructions naturelles, de dévastations territoriales, de dislocations urbaines, de déstructurations sociétales, de déliaisons sociales et de déréalisations individuelles et collectives, par une confiscation et une privatisation des rapports sociaux d’habiter, produisant une extrême aliénation des « habitants », et où les dimensions paradigmatiques des expulsions, expropriations et enclavements étendent et exacerbent comme jamais les logiques de domination et d’exploitation déjà à l’œuvre.

9/ Certes, lentement mais sûrement, la distance entre le degré de nos connaissances des risques et dangers mortifères, et des logiques qui les entretiennent et accentuent, et le degré de notre prise de conscience diminue. Mais, dans le même temps, le fossé entre les urgences écologiques et sociales, et les changements indispensables et les tournants radicaux qu’elles appellent, ne cesse de se creuser. L’incantation du « durable », devenu concept publicitaire et logique techno-bureaucratique, obère même gravement les choix véritables, et crée une nouvelle souffrance en nous confrontant à des injonctions contradictoires, puisque, même responsable et éthique, il faut surtout continuer à produire et consommer toujours plus ! Certes, les labellisations opérationnelles normatives (éco-quartiers, éco-cités, normes thermiques…) opèrent des améliorations a minima.  Mais elles masquent mal le « greenwashing » d’un capitalisme cherchant une nouvelle légitimité tout en occupant de nouveaux marchés porteurs, et les méfaits très durables de l’aggravation des inégalités et injustices environnementales. La promotion d’une certaine écologie techno-solutionniste et performencielle tend à compliquer davantage encore notre habiter en le rendant sur-dépendant de nouvelles « machines à habiter » génériques, et en le privant d’une écologie du quotidien fondée sur sa pleine maîtrise par les habitants et sa mise en oeuvre individuelle et collective.

La généralisation tendancielle des pratiques de concertation-participation, pourtant nécessaires et indispensables, masque mal le désarroi du pouvoir à toutes les échelles et sa tentative d’instrumentaliser ces aspirations démocratiques grandissantes. A regarder de près la réalité métropolitaine sous cet angle on s’aperçoit qu’au mieux c’est « centre de loisirs » pour les habitants et « jackpot et casino royal » pour le capital, qui a engagé la bataille de sa survie, en mobilisant une puissance financière, matérielle et idéelle inouïe, renforçant encore sa capacité de cannibalisme contre-culturel. Sous couvert d’une nouvelle modernité opposant son optimisme « écologique » au pessimisme de la fin du monde, une idéologie féroce tente, par la promotion d’incessantes innovations technologiques, et l’hagiographie d’une nouvelle « classe créative » de nous vendre de nouveaux avatars des villes et territoires. « Smart Cities », « Green Cities », « start-up », « fablabs », « co-working », « co-living »…. sont les pièces stratégiques d’une nouvelle mondialisation : celle des utopies éco-technologiques financiarisées, véritables délires architecturaux et urbains, techniques et sociaux, au service des minorités agissantes, possédantes et dominantes. Elles portent les risques immenses de nouvelles fractures sociales, culturelles, économiques et territoriales, d’un contrôle sans fin de nos vies et activités, et d’une nouvelle uniformisation du monde, négation d’une écologie véritablement démocratique et par définition toujours contextuelle !

10/ Dans le même temps, des forums sociaux aux ZAD, des indignés aux 99%, des occupations des places aux micro-expériences alternatives, de l’ESS aux coopératives, des SELs aux permacultures, des Gilets Jaunes à l’Extinction Rebellion ou Soulèvements des la Terre, émergent et se multiplient de nombreux mouvements, luttes et actes de résistances novatrices et créatrices, où des millions de citoyens tentent de montrer qu’un autre monde est non seulement nécessaire mais possible, en tentant de déployer un nouvel habiter, individuellement et collectivement approprié et appropriable.

« Là où croît le danger, croît aussi ce qui sauve » (Hölderlin). Ici et maintenant, l’invention d’un nouveau monde des entrailles mêmes du monde existant, c’est d’abord un impératif parce que nous n’avons pas de monde de rechange! Ensuite parce qu’il est “trop tard pour être pessimiste” (D. Tanuro). Enfin, parce qu’il n’y a pas de véritable alternative ex nihilo ! Toute transformation par des bifurcations radicales voulant faire advenir du « jamais vu » doit, pour éviter tout risque d’une déconnexion la faisant apparaître comme une abstraction hors sol mortifère, s’articuler à tous les « déjà là » contextuels et fertiles en possibilités socialement émancipatrices et écologiquement vertueuses.  Ces contextes, culturelles, scientifiques, sociaux, économiques, politiques…sont aussi des contextes éco-systémiques et territoriaux. Pour le capital, ses logiques de « société liquide » (Z. Bauman) et de « mobilisation infinie » (P. Sloterdijk) le territoire, dans sa matérialité chronotopique, continue de représenter une contrainte. Le « temps réel » n’est pas celui des ordinateurs et algorithmes, mais celui des fuseaux horaires, marqueurs des distances et des cycles nycthéméraux de jours et de nuits qui rythment le concret de nos vies, qui demeurent encore rétives à leurs captation permanente et continue (J. Crary, W. Streek, H. Rosa…).

Pour faire advenir ce nouveau monde, il faut une alternative prenant la mesure de toute la portée de la question du territoire-bien commun, dont la déstructuration accélérée n’est pas rapidement réparable, comme enjeu anthropologique et politique fondamental : 1/le territoire comme l’une de nos conditions existentielles, revêt une dimension matricielle, éclairée à travers quasiment tous les autres enjeux de transformation; 2/le territoire possède une dimension en soi, global et complexe, dont le traitement nécessite des approches spécifiques pouvant potentiellement ouvrir de nouvelles perspectives pour ces mêmes autres enjeux. La maîtrise individuelle et collective de ces enjeux et de co-élaboration des solutions ad hoc invite à des démarches inaugurales et des expérimentations du local au mondial. C’est le défi de nouvelles gouvernemantalités démocratiques à toutes les échelles.

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Cerises - Les nouveaux défis

Les éléments de la rubrique Les nouveaux défis permettent la construction des dossiers de la rubrique Horizons d’émancipation du journal mensuel.

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